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— Je vous en remercie, mais je crois vous avoir tout dit. Elle se retourna cette fois vers sa mère et ajouta :
Quand on est finalement arrivé à la conclusion qu'on n'est rien — Je dois faire ce qu'il me dit, Maman. Il fallait bien que je
d'autre qu'une image illusoire dans la conscience somnolente te quitte un jour.
d'un autre individu, mieux vaut à mon avis se taire. Je voudrais — Tu vas me manquer, répondit sa mère. Mais s'il y a un ciel
cependant finir en conseillant à tous ces jeunes gens de suivre au-dessus de celui-ci, tu n'as qu'à prendre ton envol. Je pro-
un petit cours d'histoire de la philosophie. Ainsi, vous pourrez mets de veiller sur Govinda. Au fait, c'est une ou deux feuilles
avoir une attitude plus critique vis-à-vis du monde dans lequel de salade qu'il lui faut par jour?
vous vivez. Cela permet entre autres choses de prendre ses dis- Alberto posa la main sur son épaule :
tances par rapport aux valeurs établies. Si Sophie a appris — Nous n'allons manquer ni à vous ni à personne, tout sim-
quelque chose grace à moi, c'est à avoir un esprit critique. plement parce que vous n'existez pas. Vous n'avez donc pas ce
Hegel appelait ca la pensée négative. qu'il faudrait pour pouvoir nous regretter.
Le conseiller financier ne s'était toujours pas rassis. Il était — C'est la pire injure que j'aie jamais entendue jusqu'ici!
resté debout à tambouriner nerveusement sur la table. s'écria madame Ingebrigtsen.
— Cet agitateur essaie de réduire à néant toutes les saines Son mari l'approuva de la tête.
attitudes que nous avons tenté, d'un commun effort avec l'école — De toute facon, il aura à répondre de ses insolences. Je te
et l'église, de faire germer dans l'esprit des jeunes générations. parie que c'est un communiste. Il veut nous enlever tout ce qui
Ce sont elles qui ont l'avenir devant elles et qui vont un jour nous est cher. C'est de la racaille, un voyou de la pire espèce...
hériter de nos biens. Si on n'éloigne pas immédiatement cet Après cet échange, Alberto et le conseiller financier se rassi-
individu d'ici, j'appelle mon avocat personnel. Lui saura com- rent. Ce dernier était rouge de colère. Jorunn et J0rgen revin-
ment prendre l'affaire en main. rent à table. Leurs vêtements étaient sales et froissés, de la terre
— Quelle importance peut avoir l'affaire, puisque vous et de la boue collaient aux cheveux blonds de Jorunn.
n'êtes qu'une ombre? De toute facon, Sophie et moi n'allons — Maman, je vais avoir un bébé, annonca-t-elle.
pas tarder à quitter la fête. Le cours de philosophie n'a pas été — C'est très bien, mais attends au moins qu'on soit rentrés à
seulement un pur projet théorique. Il a eu aussi un aspect pra- la maison.
tique. Le moment venu, je réaliserai devant vous un numéro où Son mari vint tout de suite à la rescousse :
nous nous volatiliserons. C'est ainsi que nous parviendrons à — Elle n'a qu'à se retenir ! Si le baptême doit avoir lieu ce
nous échapper de la conscience du major. soir, ce sera à elle de tout organiser.
La mère de Sophie prit sa fille par le bras. Alberto lanca à Sophie un regard grave.
— Tu ne vas quand même pas me quitter, Sophie? — Le moment est venu.
Ce fut au tour de Sophie de la prendre dans ses bras. Elle — Tu ne pourrais pas aller nous chercher un peu de café
leva les yeux vers Alberto. avant de partir? demanda sa mère.
— Maman est si triste... — Bien sur que si, Maman, j'y vais.
— Non, c'est de la comédie. Allez, n'oublie pas ce que je t'ai Elle prit la Thermos à café posée sur la table. à la cuisine,
appris. C'est de tous ces mensonges que nous voulons nous libé- elle dut brancher la cafetière électrique et, en attendant, elle
rer. Ta mère est une gentille petite dame tout comme le panier donna à manger aux oiseaux et aux poissons. Elle fit un petit
du Petit Chaperon rouge était tout à l'heure rempli de nourri- tour à la salle de bains et laissa une grande feuille de salade à
ture pour sa grand-mère. Elle n'est pas vraiment triste de Govinda. Elle ne vit pas le chat, mais elle versa le contenu
même que l'avion n'avait pas besoin de carburant pour effec- d'une grande boite dans une assiette creuse et la posa sur le pas
tuer sa man?uvre. de la porte. Elle avait les larmes aux yeux.
— Je comprends ce que tu veux dire, avoua Sophie. Quand elle revint avec le café, la fête ressemblait davantage
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526 LE MONDE DE SOPHIE LA RéCEPTIO N EN PLEIN AIR 527
à un gouter d'enfants qu'à l'anniversaire d'une fille de quinze meilleure existence, je serai la plus heureuse sur terre. Tu ne
ans. Beaucoup de bouteilles étaient couchées sur la table, la m'as pas dit qu'il avait un cheval blanc?
nappe était barbouillée de chocolat, le plat avec les brioches était Sophie regarda autour d'elle. Le jardin était méconnais-
renversé. Au moment où Sophie revenait, un des garcons était sable. Des bouteilles vides, des os de poulet, des brioches et des
en train de glisser une fusée à l'intérieur du gateau à la crème. ballons crevés jonchaient l'herbe.
Elle explosa en éclaboussant de crème toute la table et les invités. — Ceci fut autrefois mon petit paradis, dit-elle.
Mais ce fut le pantalon rouge de madame Ingebrigtsen qui en — Et tu vas maintenant être chassée du paradis, répondit
recut le plus. Alberto.
Le plus étrange, c'était le grand calme avec lequel ils pre- Un des garcons s'assit au volant de la Mercedes blanche. Elle
naient les choses. Jorunn prit à son tour un grand morceau de démarra en trombe, emboutit la porte du jardin, dévala l'allée
gateau au chocolat et en barbouilla le visage de J0rgen. Tout de de gravier et finit sa course dans le jardin.
suite après, elle entreprit de le lécher pour le nettoyer. Sophie sentit qu'on lui serrait fortement le bras et qu'on
La mère de Sophie et Alberto avaient pris place dans la l'entrainait vers sa cabane. Elle eut juste le temps d'entendre la
balancelle, un peu à l'écart des autres. Ils firent signe à Sophie voix d'Alberto :
de venir les rejoindre. — Maintenant !
— Vous avez enfin pu vous expliquer entre quatre-z-yeux? A cet instant précis, la Mercedes blanche alla s'écraser
demanda Sophie. contre un pommier. Toutes les pommes dégringolèrent sur la
— Et tu avais tout à fait raison, répondit sa mère toute carrosserie.
joyeuse. Alberto est quelqu'un de très bien. Je te confie à ses — Cela va trop loin! s'écria le conseiller financier. Je
bras vigoureux. réclame des dommages et intérêts !
Sophie s'assit entre eux. Sa femme, toujours aussi ravissante, appuya sa demande.
Deux des garcons avaient réussi à grimper sur le toit. Une — C'est la faute de cet imbécile. à propos, où est-il passé?
des filles faisait le tour du jardin et crevait un à un tous les bal- — On dirait que la terre les a avalés, dit la mère de Sophie
lons avec une épingle. Un garcon qu'on n'avait pas invité arriva avec une pointe de fierté.
à vélomoteur. Il avait sur son porte-bagages une caisse remplie Elle se leva et commenca à ranger ce qui restait de la fête
de canettes de bière et de bouteilles d'alcool. Des ames chari- philosophique.
tables vinrent l'accueillir. — Quelqu'un veut encore du café ?
Voyant cela, le conseiller financier quitta aussi la table. Il
applaudit en disant :
— Et si on jouait, les enfants ?
Il saisit une des bouteilles de bière, la vida d'un trait et la jeta
dans l'herbe. Puis il alla prendre les cinq grands anneaux en
pate d'amandes qui restaient et montra aux invités comment
lancer les anneaux autour de la bouteille.
— Ce sont les derniers soubresauts, dit Alberto. Il faut vrai-
ment partir avant que le major ne mette le point final et que
Hilde ne referme le classeur.
— Je te laisse seule pour tout ranger, Maman.
— Ca n'a aucune importance, mon enfant. Ici, de toute
facon, ce n'est pas une vie pour toi. Si Alberto peut t'offrir une
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CONTREPOINT 529
34 Tandis que la Mercedes blanche débouchait en trombe
dans le jardin, Alberto avait entrainé Sophie dans sa cachette.
Contrepoint Puis ils avaient traversé la forêt en courant et regagné le
chalet.
— Vite ! criait Alberto. Il faut le faire avant qu'il ne parte à
notre recherche !
... deux ou plusieurs chants dont les lignes
mélodiques se superposent... — Est-ce que nous avons échappé à l'attention du major
maintenant?
— Nous nous trouvons dans la zone frontalière !
Ils ramèrent jusqu'à l'autre coté du lac et se précipitèrent à
l'intérieur du chalet. Alberto ouvrit alors une trappe et poussa
Sophie dans la cave. Tout devint noir.
Hilde se redressa dans son lit. Ainsi se terminait donc l'his-
toire de Sophie et d'Alberto. Que s'était-il passé au juste? Les jours qui suivirent, Hilde peaufina son propre plan.
Pourquoi son père avait-il écrit ce dernier chapitre ? était- Elle envoya plusieurs lettres à Anne Kvamsdal à Copenhague
ce seulement pour faire étalage du pouvoir qu'il exercait sur et lui téléphona aussi plusieurs fois. à Lillesand, elle
le monde de Sophie ? demanda l'aide de tous ses amis et relations, et presque la
Plongée dans ses pensées, elle alla s'habiller dans la salle moitié de sa classe fut engagée à participer.
de bains. Elle avala rapidement son petit déjeuner et descendit De temps à autre, elle reprenait le Monde de Sophie, car ce
s'installer dans la balancelle du jardin. n'était pas une histoire dont on pouvait faire le tour en une
Elle était d'accord avec Alberto pour dire que la seule seule lecture. Elle imaginait chaque fois une autre version de
chose sensée de toute la fête avait été son discours. Son père ce qui avait pu arriver à Sophie et Alberto depuis leur dispa-
voulait-il sous-entendre que le monde de Hilde était aussi rition à la fête.
chaotique que la fête de Sophie ? Ou son monde à elle aussi Le samedi 23 juin, elle se réveilla en sursaut vers neuf