allait-il finir par se volatiliser? heures. Elle savait que son père avait déjà décollé du Liban. Il
Oui, ces deux-là, Sophie et Alberto... Qu'était-il advenu de ne restait plus qu'à attendre. L'emploi du temps pour le res-
ce fameux plan secret ? tant de la journée de son père avait été minutieusement pré-
était-ce à Hilde de continuer à inventer l'histoire? Ou
paré dans les moindres détails.
avaient-ils vraiment réussi à s'échapper de la narration? Dans le courant de la matinée, elle commenca à préparer la
Mais où étaient-ils alors ? soirée de la Saint-Jean avec sa mère. Hilde ne pouvait
Elle fut frappée par un détail : si Alberto et Sophie avaient s'empêcher de penser à la manière dont Sophie, elle aussi,
réussi à s'échapper de la narration, il ne pouvait plus rien y avait aidé sa mère à préparer sa fête.
avoir d'écrit sur eux dans le classeur. Car tout ce qu'il y avait Mais tout ca, c'était du passé ! Ou bien étaient-elles en
dedans, son père le savait par c?ur. train de mettre la table en ce moment précis ?
Mais pouvait-il y avoir quelque chose d'écrit entre les
lignes ? Il lui semblait avoir lu cette phrase quelque part en Sophie et Alberto s'assirent sur une pelouse devant deux
toutes lettres. Hilde comprit qu'il lui fallait relire toute l'his- grands batiments avec d'affreux ventilateurs et bouches
toire plusieurs fois. d'aération sur la facade. Une jeune femme et un jeune homme
----------------------- 页面 264-----------------------
530 LE MONDE DE SOPHIE CONTREPOINT 531
sortirent d'un des batiments, lui portait une serviette marron l'avaient pas vue. Sophie trouva que c'était de la provocation et
et elle un sac rouge en bandoulière. Dans une petite rue derrière repartit à l'assaut :
eux, on voyait passer une voiture. — Il n'y a rien d'extraordinaire à répondre à une question,
— Que s'est-il passé? demanda Sophie. que je sache !
— Nous avons réussi ! Le jeune homme était visiblement lancé dans une grande dis-
— Mais où sommes-nous ici ? cussion avec la jeune fille :
— à Majorstua. — La forme de composition contrapuntique travaille sur
— Mais Majorstua... c'est le << chalet du major >>! deux plans : horizontal, c'est-à-dire mélodique, et vertical,
— C'est ici, à Oslo. c'est-à-dire harmonique. Il s'agit donc de deux ou de plu-
— Tu en es sur?
sieurs chants dont les lignes mélodiques se superposent...
— Tout à fait sur. Ce batiment-ci s'appelle << Chateau-Neuf >>. — Excusez-moi de vous interrompre, mais...
On y étudie la musique. Et celui-là, c'est la faculté de théologie.
Plus haut sur la colline, on étudie les sciences de la nature et — Les mélodies se combinent de facon à se développer le
tout en haut la littérature et la philosophie. plus indépendamment possible de l'effet d'ensemble, mais
— Est-ce que nous sommes sortis du livre de Hilde et échap- tout en respectant les lois de l'harmonie. C'est ce que nous
pons au controle du major? appelons le contrepoint. Ce qui signifie en fait << note contre
— Oui. Jamais il ne pourra nous retrouver ici. note >>.
— Mais où étions-nous quand nous avons traversé la forêt en Quel culot ! Ils n'étaient ni sourds ni aveugles. Sophie fit une
courant? troisième tentative en leur barrant carrément le chemin.
— Quand le major était occupé à faire s'écraser la Mercedes Elle fut doucement poussée sur le coté.
blanche du conseiller financier contre un pommier, nous avons — On dirait que le vent se lève, dit la femme.
saisi notre chance en nous dissimulant dans ta cabane. Nous en Sophie courut rejoindre Alberto.
étions au stade f?tal, Sophie. Nous appartenions à la fois à — Ils ne m'entendent pas ! s'écria-t-elle et au même moment
l'ancien et au nouveau monde. Mais il est impossible que le lui revint en mémoire son rêve de Hilde avec sa croix en or.
major ait songé à nous cacher ici. — Eh oui! C'est le prix que nous devons payer. Quand
— Pourquoi ca? nous nous échappons d'un livre, il ne faut pas s'attendre à
— Il ne nous aurait pas lachés si facilement. Ca a marché réapparaitre avec exactement le même statut que l'écrivain
comme sur des roulettes. Encore que... on peut toujours imagi- du livre. Mais nous sommes là, c'est ce qui compte. à partir
ner qu'il est au courant et se mêle au jeu. d'aujourd'hui, nous aurons toujours l'age que nous avions
— Qu'est-ce que tu veux dire par là? quand nous avons quitté la fête philosophique.
— C'est lui qui a fait démarrer la Mercedes blanche. Peut- — Mais nous ne pourrons jamais nouer de contacts avec les
être qu'il a fait tout son possible pour nous perdre de vue. Il gens qui nous entourent?
était peut-être au fond épuisé après tout ce qui s'était passé... — Un vrai philosophe ne dit jamais << jamais >>. Tu as
Le jeune couple n'était plus à présent qu'à quelques mètres l'heure?
d'eux. Sophie avait un peu honte d'être vue assise sur la pelouse — Il est huit heures.
avec un homme nettement plus agé qu'elle. Elle avait surtout — L'heure qu'il était quand nous nous sommes enfuis de la
envie que quelqu'un lui confirme les propos d'Alberto. fête.
Elle se leva et alla à leur rencontre. — C'est aujourd'hui que le père de Hilde revient du Liban.
— Excusez-moi, mais comment ca s'appelle ici ? — Aussi il n'y a pas de temps à perdre
Mais ils ne lui répondirent pas et firent comme s'ils ne — Qu'est-ce que tu veux dire ?
----------------------- 页面 265-----------------------
532 LE MONDE DE SOPHIE CONTREPOINT
— Tu n'as pas envie de savoir ce qui va se passer quand le — C'est tellement agréable de rouler en décapotable et
major va rentrer à Bjerkely ? d'avoir le vent frais qui souffle au visage. Tu crois vraiment que
— Si, bien sur... personne ne peut nous voir?
— Alors viens vite ! — Sauf ceux qui sont comme nous. Nous en rencontrerons
Ils descendirent vers le centre-ville. à plusieurs reprises, ils peut-être. Quelle heure est-il?
croisèrent des gens, mais tous marchèrent droit devant eux — Il est huit heures et demie.
comme s'ils n'étaient que de l'air. — Il va falloir prendre un raccourci. Nous ne pouvons pas
Tout le long du trottoir, des voitures étaient garées les unes rester indéfiniment derrière ce camion.
derrière les autres. Soudain Alberto s'arrêta devant une voiture Là-dessus, il bifurqua et s'engagea dans un grand champ de
de sport décapotable rouge. blé. Sophie se retourna et vit une large bande d'épis de blé cou-
— Je pense que celle-ci fera l'affaire, dit-il. Il faut juste chés à terre après leur passage.
s'assurer que c'est bien notre voiture. — Ils diront demain que c'est le vent qui a soufflé sur les
— Je ne comprends plus rien. champs, se contenta de dire Alberto.
— Laisse-moi t'expliquer : nous ne pouvons pas tout simple-
ment prendre la voiture de quelqu'un ici en ville. Comment Le major Albert Knag atterrit à l'aéroport de Copenhague à
réagiraient les gens, à ton avis, s'ils voyaient une voiture rouler quatre heures et demie ce samedi 23 juin. Il avait une longue
sans conducteur? Une autre chose est que nous aurions beau- journée derrière lui, ayant déjà, pour cette avant-dernière
coup de mal à la faire démarrer. étape, pris l'avion à Rome.
— Et cette voiture de sport-là? Il passa le controle des passeports dans son uniforme des
— Je crois que je l'ai déjà vue dans un vieux film. Nations unies, qu'il avait toujours porté avec grande fierté. Il
— Excuse-moi, mais je commence à en avoir assez de toutes ne représentait pas seulement lui-même ni son propre pays,
tes allusions plus obscures les unes que les autres.
— C'est une voiture imaginaire, Sophie. Elle est exactement mais une organisation de droit internationale, une tradition
comme nous. Les gens qui passent ne voient qu'une place libre centenaire qui englobait à présent toute la planète.
pour se garer. C'est la seule chose que je tiens à vérifier avant Il portait juste un petit sac sur l'épaule, le reste de ses
de partir. bagages ayant été enregistré à Rome. Il lui suffisait de brandir
Ils attendirent un instant et virent un garcon foncer à bicy- son petit passeport rouge.
clette sur le trottoir. Il donna un brusque coup de guidon et des- Nothing to declare.
cendit dans la rue en traversant la voiture rouge. Le major Knag devait attendre presque trois heures sa cor-
— Tu vois ! C'est bien la notre. respondance pour Lillesand. Autant acheter quelques cadeaux
Alberto ouvrit la portière avant droite. pour sa famille. Le plus grand cadeau de sa vie, il l'avait
— Sois mon invitée ! dit-il et Sophie s'assit. envoyé à sa fille, voilà deux semaines de cela. Sa femme
Il se mit au volant. Les clés étaient dessus et la voiture Marit l'avait posé sur la table de nuit de sa fille afin que Hilde
démarra sur-le-champ. le trouve à son réveil, le jour de son anniversaire.
Ils descendirent l'allée de l'église et arrivèrent sur la grande
route de Drammen. Ils passèrent Lysaker et Sandvika. Ils Depuis son coup de téléphone tard dans la soirée ce jour-là,
voyaient de plus en plus de grands feux de la Saint-Jean, sur- il n'avait pas reparlé à Hilde.
tout après avoir dépassé Drammen. Albert acheta quelques journaux norvégiens, s'assit au bar
— C'est la nuit du solstice d'été, Sophie. N'est-ce pas mer- de l'aéroport et commanda une tasse de café. Il était en train
veilleux ? de parcourir les gros titres lorsqu'il entendit au haut-parleur :
----------------------- 页面 266-----------------------
534 LE MONDE DE SOPHIE CONTREPOINT 535
<< Message personnel pour monsieur Albert Knag. Mon- Il aimait garder le controle de sa propre existence. Et cette
sieur Albert Knag est prié de contacter le comptoir SAS. >> coquine de fille prétendait diriger ses faits et gestes depuis
De quoi s'agissait-il? Albert Knag eut des sueurs froides. Lillesand ! Mais comment s'était-elle débrouillée?
On ne lui demandait quand même pas de retourner au Liban ? Il glissa l'enveloppe dans une des poches de sa veste et