peut-être qu'Alberto montre que le christianisme a une vision eux qui ignorent notre réalité.
linéaire de l'histoire. D'un point de vue chrétien, il serait — Ah ! ca fait du bien de se venger un peu !
logique de penser que l'univers continuera à s'étendre. — Mais le major pouvait intervenir dans notre monde...
— Ah bon? — Notre monde n'était pas autre chose que son intervention.
— Je ne veux pas abandonner tout espoir de pouvoir aussi
— En Orient, on a davantage une conception cyclique de intervenir dans leur monde.
l'histoire. On pense que l'histoire se répète indéfiniment. Il — Mais tu sais bien que c'est impossible. Tu ne te rappelles
existe par exemple en Inde une vieille croyance selon laquelle pas la scène au café Cinderella ? Je te revois très bien t'échiner
le monde s'étend en permanence jusqu'au moment où il se à soulever la bouteille de Coca-Cola.
ramasse sur lui-même. Ainsi alternent ce que les Indiens Sophie resta silencieuse et écouta le major parler du
appellent << le jour de Brahma >> et << la nuit de Brahma >>. big bang. Quelque chose dans cette expression lui donna une
Cette croyance correspond bien sur davantage à un processus idée.
cyclique de l'univers. Il faut s'imaginer un gros c?ur cos- Elle se mit à fouiller la voiture.
mique qui bat et bat... — Qu'y a-t-il ? demanda Alberto.
— Rien.
— Je trouve les deux théories aussi passionnantes et incon-
Elle ouvrit la boite à gants où elle trouva une clé anglaise,
cevables l'une que l'autre. sortit de la voiture et vint se planter devant Hilde et son père.
— Et on peut les comparer au grand paradoxe sur l'éter- Elle essaya de capter le regard de Hilde, mais c'était impos-
nité, tel que le présentait Sophie : soit l'univers a de tout sible. Alors elle leva la clé anglaise bien haut au-dessus de sa
temps existé, soit il est né tout à coup à partir de trois fois tête et assena un grand coup sur le front de Hilde.
rien... — Aie ! cria Hilde.
— Aie ! Sophie s'empressa de faire la même chose avec le major mais
Hilde se toucha le front. il n'eut aucune réaction.
— Qu'est-ce que c'était? — Qu'y a-t-il? demanda-t-il.
— J'ai cru que j'avais été piquée par un taon. — Je crois que j'ai été piquée par un taon.
— Qui sait si ce n'était pas Socrate qui essayait de te sortir
— Qui sait si ce n'était pas Socrate qui essayait de te sortir de ta torpeur?
de ta torpeur?
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556 LE MONDE DE SOPHIE LE BIG BANG 557
Sophie se coucha dans l'herbe et essaya de donner des coups — Il y a peut-être quelque chose entre les lignes dans ce
de pied dans la balancelle. Mais elle ne bougea pas d'un pouce. jardin aussi.
Ou avait-elle tout de même bougé d'un millimètre? — La nature est en tout cas pleine d'énigmes. Nous étions
— Je commence à avoir des frissons dans le dos, dit Hilde. en train de parler des étoiles dans le ciel.
— Voyons, il fait si doux ce soir... — Bientot il y aura des étoiles dans l'eau aussi.
— Ce n'est pas ca. Je sens comme une présence. — C'est ce que tu appelais la lumière des étoiles, quand tu
— Nous ne sommes que tous les deux dans cette douce nuit étais petite. Tu n'avais pas tort, en un sens. Car tous les orga-
d'été.
nismes sur la Terre viennent de matières premières qui ont
— Non, il y a quelque chose dans l'air. autrefois servi à former une étoile.
— Que veux-tu que ce soit? — Nous aussi ?
— Tu te souviens du plan secret d'Alberto?
— Comment pourrais-je l'oublier? — Oui, nous aussi sommes poussière d'étoiles.
— Ils disparurent de la fête et c'était comme si la terre les avait — C'est poétique.
engloutis... — Quand les radiotélescopes captent la lumière qui pro-
— Mais... vient de galaxies situées à des milliards d'années-lumière, ils
— Comme si la terre les avait engloutis... établissent la carte du monde tel qu'il a été à l'origine, juste
— Il fallait bien arrêter l'histoire à un moment. Oh ! tu sais, après le big bang. Tout ce qu'un homme peut observer dans le
ce ne sont que des mots. ciel, ce sont des fossiles cosmiques qui remontent à des mil-
— Ces mots-là, oui, mais pas ce qui s'est passé ensuite. Et liers et à des millions d'années. La seule chose que puisse
s'ils étaient ici maintenant?... faire un astrophysicien, c'est de lire dans le passé.
— Tu crois ca? — Parce que les étoiles d'une constellation se sont éloignées
— Je le sens, Papa. les unes des autres avant que leur lumière ne nous parvienne?
Sophie retourna vers la voiture en courant. — Il suffit de remonter à quelques millénaires pour consta-
— Impressionnant, dut avouer Alberto quand elle remonta
dans la voiture avec la clé anglaise. Cette fille doit avoir des ter que les étoiles étaient notées à un autre emplacement
dons particuliers. qu'aujourd'hui.
— Je ne savais pas.
Le major passa son bras autour de Hilde. — Si la nuit est claire, nous remontons des millions, oui,
— Tu entends comme les vagues font un drole de bruit ce des milliards d'années dans le temps, dans l'histoire de l'uni-
soir? vers. Nous regardons en quelque sorte en direction de là d'où
— Oui. nous venons.
— Demain, il faudra mettre la barque à l'eau. — Explique-toi mieux.
— Mais tu entends comme le vent semble murmu- — Nous aussi, nous sommes issus du big bang. Car toute
rer quelque chose? Regarde comme les feuilles du hêtre la matière de l'univers est une unité organique. En regardant
tremblent... le ciel, nous essayons de retrouver le chemin qui nous a fait
— C'est ca, une planète vivante ! naitre.
— Tu as écrit quelque chose à propos de ce qui se trame — C'est une drole de facon de dire les choses.
<< entre les lignes >>... — Toutes les étoiles et les galaxies dans l'espace sont for-
— Ah bon? mées de la même matière. Il peut y avoir des milliards
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558 LE MONDE DE SOPHIE LE BIG BANG 559
d'années-lumière d'une galaxie à l'autre, mais toutes ont la — Mais en hiver elles brillent d'un éclat particulier. Tu te
même origine. Toutes les étoiles et les planètes sont de la rappelles la nuit avant que tu ne partes au Liban? C'était le
même famille... premier janvier.
— Je comprends. — C'est ce jour-là que je me suis décidé à T'éCRIRE un
— Quelle est cette matière du monde? Qu'est-ce qui a livre de philosophie. J'étais allé dans une grande librairie à
explosé un jour voici plusieurs milliards d'années? D'où Kristiansand et à la bibliothèque. Mais je n'ai trouvé aucun
venait cette matière ? livre de ce genre pour les jeunes.
— Cela reste la grande énigme. — On dirait que nous sommes assis tout à l'extrémité d'un
— Mais il y a quelque chose qui nous concerne directe- des poils tout fins de la fourrure du lapin blanc.
ment. Car nous sommes faits de cette matière. Nous sommes — Crois-tu qu'il existe quelqu'un là-bas à des années-
une étincelle de ce grand feu qui a embrasé l'univers il y a lumière d'ici?
plusieurs milliards d'années. — Oh ! regarde ! La barque s'est détachée !
— Ca aussi, c'est plutot poétique. — Ca alors !
— Mais nous ne devons pas nous laisser emporter par tous — C'est impossible. J'étais tout à l'heure en bas et j'ai
ces chiffres. Il suffit de tenir une pierre dans sa main. L'uni- moi-même controlé que les amarres étaient bien fixées juste
vers aurait été tout aussi inconcevable s'il s'était limité à la avant ton arrivée.
taille de cette pierre, pas plus grosse qu'une orange. La ques- — Vraiment?
tion cruciale serait restée la même : d'où vient cette pierre? — C'est comme lorsque Sophie avait emprunté la barque
d'Alberto et qu'elle l'avait laissée dériver au beau milieu du
Sophie se redressa soudain et montra du doigt la mer : lac, tu te rappelles ?
— J'ai envie d'essayer la barque, s'écria-t-elle. — Qui te dit qu'elle n'a pas encore fait des siennes ?
— Elle est amarrée. De toute facon, nous ne pourrions même — Tu dis ca en plaisantant ! Moi, j'ai senti comme une pré-
pas soulever les rames. sence toute la soirée.
— Et si on essayait quand même? Allez, c'est la Saint- — Il va falloir aller récupérer la barque à la nage.
Jean...
— On peut toujours descendre au bord de la mer. — On y va ensemble, Papa ?
Ils sortirent de la voiture et traversèrent le jardin en courant.
Sur la jetée, ils tentèrent de desserrer les amarres qui étaient
attachées à un anneau d'acier. Mais ils ne purent même pas
soulever une extrémité de la corde.
— C'est comme si c'était cloué, dit Alberto.
— Mais on a du temps devant nous.
— Un vrai philosophe ne s'avoue jamais battu, je sais... Ah !
si seulement on pouvait soulever ca...
— Il y a encore de nouvelles étoiles dans le ciel, dit Hilde.
— Oui, c'est parce que la nuit d'été est d'un noir intense à
présent.
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Index
A
e
Abraham (XIX s. av. J.-C. ?) 180, 182
Absurde, absurdité 501, 502
Académie 102,103,113,128,197, 200
Acropole 92-97, 107, 187, 188, 210, 431
Adam (et Eve) 181, 448, 455
ADN 461-463
Agnostique 82, 307
Agora 95, 97, 153
Albert le Grand 216