En poussant le portail du jardin, Sophie jeta un coup d'?il
dans la boite aux lettres. En règle générale, c'était bourré de
prospectus plus quelques grandes enveloppes adressées à sa
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mère. Elle déposait habituellement tout ca sur la table de la lection de divers animaux et en ce sens, oui, Sophie était plu-
cuisine avant de monter dans sa chambre faire ses devoirs. tot fière de la sienne. On lui avait d'abord donné un bocal
Il arrivait de temps à autre que des relevés de banque arri- avec trois poissons rouges : Boucle d'or, le Petit Chaperon
vent au nom de son père, mais il faut dire qu'il n'était pas un rouge et Pierre le Pirate. Puis elle eut les deux perruches
papa comme les autres. Capitaine sur un grand pétrolier, il Cricri et Grigri, la tortue Govinda et pour finir Sherekan, un
était absent presque toute l'année. Quand il passait quelques chat roux tigré. On lui avait offert tous ces animaux pour
semaines à terre, il trainait en pantoufles et cherchait à se compenser en quelque sorte les absences de sa mère qui tra-
rendre utile. Mais quand il naviguait, il devenait un person- vaillait si tard et de son père toujours à l'autre bout du monde.
nage assez lointain. Sophie se débarrassa de son cartable et donna à manger à
Aujourd'hui, il n'y avait qu'une petite lettre dans la boite et Sherekan. Puis elle s'assit dans la cuisine avec la mystérieuse
elle était adressée à Sophie. lettre à la main.
La lettre était simplement adressée à : Qui es-tu ?
Quelle question idiote ! comme si elle ne savait pas qu'elle
Sophie Amundsen
était Sophie Amundsen ! Mais qui était cette Sophie en défi-
3, allée des Trèfles
nitive ? Elle ne savait pas trop au juste.
Et si elle s'était appelée autrement? Anne Knutsen, par
Rien d'autre. Aucune mention d'expéditeur et même pas exemple. Aurait-elle été alors quelqu'un d'autre?
de timbre. Elle se rappela tout à coup que Papa avait d'abord voulu
Sophie se hata de refermer le portail et ouvrit l'enveloppe. l'appeler Synn0ve. Sophie essaya de s'imaginer tendant la
Elle ne trouva à l'intérieur qu'un petit bout de papier guère main et se présentant sous le nom de Synn0ve Amundsen,
plus grand que l'enveloppe avec juste écrit dessus : Qui es- mais non, ca n'allait pas. C'était chaque fois une fille com-
tu? plètement différente qui surgissait.
Rien d'autre. Le bout de papier ne disait ni bonjour ni de la Elle descendit de son tabouret et alla à la salle de bains en
part de qui, juste ces trois mots griffonnés suivis d'un grand tenant toujours l'étrange lettre à la main. Elle se placa devant
point d'interrogation. le miroir et se regarda droit dans les yeux.
Elle regarda à nouveau l'enveloppe. Mais si, la lettre lui — Je suis Sophie Amundsen, dit-elle.
était bien adressée... Qui avait bien pu la glisser dans la boite La fille dans la glace ne répondit rien, même pas une gri-
aux lettres ? mace. Sophie avait beau faire, l'autre faisait exactement
Sophie courut vers la maison en bois rouge et referma la pareil. Sophie tenta bien de la prendre de court en bougeant
porte à clé. Comme d'habitude le chat Sherekan surgit des très vite, mais l'autre fut aussi rapide qu'elle.
buissons, fila jusqu'au perron et parvint à se faufiler à l'inté- — Qui es-tu ? demanda-t-elle.
rieur avant qu'elle n'ait eu le temps de tourner la clé. Elle n'eut pas plus de réponse que tout à l'heure, mais une
— Minou, minou ! fraction de seconde elle n'aurait su dire qui du miroir ou
d'elle avait posé la question.
Quand la maman de Sophie était de mauvaise humeur pour Sophie appuya son index sur le nez qu'elle voyait dans la
une raison ou pour une autre, il lui arrivait de qualifier la mai- glace en disant :
son de véritable ménagerie. Une ménagerie, c'était une col- — Tu es moi.
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N'obtenant toujours pas de réponse, elle retourna la Parvenue à l'allée de gravier en tenant toujours la mysté-
phrase : rieuse lettre à la main, elle fut envahie par un sentiment
— Je suis toi. étrange : comme si elle avait été jusqu'alors une poupée et
Sophie Amundsen n'avait pas toujours accepté son image. qu'un coup de baguette magique venait de la rendre vivante.
On lui répétait souvent qu'elle avait de beaux yeux en Comme c'était bizarre de se retrouver au monde mêlée à
amande, sans doute pour ne pas faire remarquer que son nez une histoire aussi invraisemblable !
était trop petit et sa bouche un peu trop grande. Ses oreilles Sherekan bondit dans l'allée et disparut derrière quelques
étaient en outre beaucoup trop rapprochées de ses yeux. Mais groseilliers touffus. Un chat bien vivant, celui-là, du moindre
le pire, c'était ses cheveux raides comme des baguettes de poil bianc de sa tête jusqu'à la queue tramante au bout de son
tambour et impossibles à coiffer. Son père lui passait parfois corps bien lisse. Il se trouvait aussi dans le jardin, mais lui
la main dans les cheveux en l'appelant sa << fille aux cheveux n'en avait pas conscience comme Sophie.
de lin >>, faisant allusion à un morceau de musique de Claude
Plus elle se rendait compte qu'elle était en vie, plus s'insi-
Debussy. C'était facile à dire pour lui qui n'était pas
condamné toute sa vie à ces longs cheveux qui tombaient tout nuait en elle la pensée qu'elle ne serait pas toujours là.
droit. Aucune laque ni aucun gel ne tenait sur la chevelure de J'existe maintenant, réfléchit-elle, mais un jour, je ne serai
Sophie. plus là.
Y avait-il une vie après la mort? Pour sur, cette question
Elle se trouvait une si drole de tête qu'elle s'était parfois n'empêchait pas le chat de dormir.
demandé si elle n'était pas née avec un défaut physique. En
Cela ne faisait pas si longtemps que sa grand-mère était
tout cas, sa mère lui avait dit que sa naissance avait été diffi-
cile. Mais notre naissance conditionnait-elle notre apparence morte et presque chaque jour, depuis plus de six mois, Sophie
pour toujours ? avait senti combien elle lui manquait. N'était-ce pas injuste
de devoir mourir un jour?
N'était-il pas étrange qu'elle ne sut pas qui elle était?
Et n'était-ce pas injuste de ne pas pouvoir choisir son Sophie resta dans l'allée à méditer. Elle tentait de se
aspect extérieur ? Ca vous tombait dessus comme ca. On pou- convaincre de sa propre existence pour chasser l'idée qu'elle
vait peut-être choisir ses amis, mais on ne s'était pas choisi ne vivrait pas éternellement. Mais en vain. à peine se
soi-même. Elle n'avait même pas choisi d'être un être concentrait-elle sur sa vie qu'elle imaginait aussitot la fin de
humain. celle-ci. L'inverse aussi était vrai : lorsqu'elle acceptait l'idée
Qu'est-ce que c'était, une personne? que sa vie puisse prendre fin un jour, elle ressentait alors
Sophie leva à nouveau les yeux vers la fille dans le miroir. comme jamais auparavant quelle chance extraordinaire elle
— Je crois que je vais monter faire mes devoirs de biolo- avait d'être en vie.
gie, glissa-t-elle comme pour s'excuser. On aurait dit comme les cotés pile et face d'une même
L'instant d'après, elle était déjà dans le couloir. pièce qu'elle n'arrêtait pas de retourner dans sa main. Ce qui
<< Non, finalement je préfère aller dans le jardin >>, pensa- apparaissait plus clairement sur une face ne faisait que ren-
t-elle. forcer du même coup l'autre face. La vie et la mort se ren-
— Minou, minou ! voyaient dos à dos.
Sophie poussa le chat sur le perron et referma la porte Impossible de se sentir en vie si l'on ne pense pas aussi
derrière elle. qu'on mourra un jour, songea-t-elle. Et on ne peut pas non
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plus penser à sa mort sans au même instant ressentir l'étrange d'arbustes et d'arbres fruitiers, une grande pelouse avec une
miracle d'être en vie. balancelle et même un petit pavillon que Grand-père avait
Sophie se rappela soudain que sa grand-mère avait dit fait construire pour Grand-mère quand elle perdit son pre-
quelque chose du même genre le jour où elle avait appris par mier enfant quelques semaines après la naissance. On avait
le médecin qu'elle était gravement malade. << Ce n'est que appelé la pauvre petite fille Marie et sur sa tombe, on avait
maintenant que je me rends compte à quel point la vie est inscrit : << La petite Marie nous salua, fit trois petits tours et
belle >>, avait-elle dit. s'en alla. >>
N'était-ce pas triste de constater que la plupart des gens Tout au fond, dans un coin du jardin, derrière tous les fram-
devaient tomber malades pour savoir apprécier la vie ? Ou fal- boisiers, s'étendait un taillis épais qui interdisait aussi bien
lait-il recevoir une mystérieuse lettre dans sa boite aux aux fleurs qu'aux arbustes fruitiers de pousser. Il faut dire que
lettres ? cela avait été une ancienne haie qui séparait à l'origine le jar-
Et si elle retournait voir s'il n'y avait pas autre chose? din de la forêt proprement dite, mais comme personne ne s'en