Tout à coup elle apercut une tache claire entre les troncs de
pins. Ce devait être un lac. Le sentier continuait de l'autre
coté, mais Sophie coupa à travers les arbres. Elle n'aurait trop
su dire pourquoi, mais ses pas la portaient de ce coté.
Le lac était à peu près aussi grand qu'un terrain de football.
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116 LE MONDE DE SOPHIE LE CHALET DU MAJOR 117
De l'autre coté, elle découvrit un chalet peint en rouge sur un de pierre d'une petite baie avec un hangar à bateau peint en
petit terrain entouré par des troncs blancs de bouleaux. Un rouge. Entre la maison et le hangar s'étendait un jardin en
filet de fumée s'échappait de la cheminée. pente douce avec un pommier, quelques arbustes touffus et
Sophie marcha jusqu'au bord du lac. Le sol était très quelques rochers. Des bouleaux en formation serrée tressaient
humide aux abords du lac, mais très vite elle apercut une une sorte de couronne autour du jardin. Le tableau avait pour
barque. Celle-ci avait été tirée à mi-chemin sur la rive. Il y titre : Bjerkely (à l'ombre des bouleaux).
avait une paire de rames à l'intérieur. à coté de ce tableau, il y avait le portrait d'un vieil homme
Sophie jeta un regard autour d'elle. De toute facon, il était assis dans un fauteuil avec un livre sur les genoux. On aper-
hors de question d'atteindre le chalet en gardant les pieds cevait là aussi une petite baie avec des arbres et des rochers à
secs. D'un air résolu, elle se dirigea vers la barque et la F arrière-plan. Le tableau devait dater de plusieurs siècles et
poussa sur l'eau. Elle monta à bord, placa les rames sur les s'intitulait Berkeley. Celui qui avait peint ce tableau s'appe-
pivots et éloigna le bateau de la rive. Quelques instants plus lait Smibert.
tard, elle toucha l'autre rive. Elle sauta à terre et essaya de Berkeley et Bjerkely. Drole de coincidence, non ?
tirer la barque à terre. Le sol était beaucoup plus incliné de ce Sophie continua à inspecter le chalet. Une porte conduisait
coté du lac que là d'où elle était venue. du salon à une petite cuisine. On venait de faire la vaisselle.
Elle se retourna une fois, puis monta jusqu'au chalet. Des assiettes et des verres séchaient sur une serviette en lin et
Elle ne revenait pas de sa propre audace. Comment osait- quelques assiettes portaient encore des traces de savon. Une
elle? Elle ne le savait pas elle-même, c'était comme si elle gamelle contenant des restes de nourriture était posée à terre.
était guidée par << quelque chose d'autre >>. Un animal vivait donc ici aussi, un chien ou un chat.
Sophie alla vers la porte et frappa. Elle attendit un moment, Sophie retourna au salon. Une autre porte menait à une
mais personne ne vint ouvrir. Alors elle tourna doucement la petite chambre à coucher. Devant le lit s'entassaient des cou-
poignée et ouvrit la porte. vertures. Sophie remarqua quelques poils roux qui trainaient
— Ohé ! cria-t-elle. Il y a quelqu'un? sur les couvertures. C'était la preuve qu'elle attendait, elle en
Sophie entra dans un grand salon. Elle n'osa pas refermer mettait sa main au feu, c'était bien Alberto Knox et Hermès
la porte derrière elle. qui habitaient dans ce chalet.
On voyait clairement que la maison était habitée. Le feu De retour au salon, Sophie se placa devant le miroir accro-
crépitait dans un vieux poêle. Ceux qui vivaient ici avaient du ché au-dessus de la commode. Le verre était mat et un peu
partir précipitamment. bombé, aussi l'image était-elle un peu floue. Sophie com-
Sur une grande table, il y avait une machine à écrire, menca par faire des grimaces, comme elle le faisait de temps
quelques livres, des crayons et beaucoup de papier. Devant la en temps à la maison dans la salle de bains. Le miroir lui ren-
fenêtre qui donnait sur le lac, une table et deux chaises. voyait exactement ce qu'elle faisait, ce qui était somme toute
Sinon, il n'y avait guère de mobilier; mais un des murs était normal.
entièrement tapissé de livres. Un grand miroir rond dans un Mais tout à coup, il se produisit un phénomène étrange :
cadre en laiton tronait au-dessus d'une commode blanche. Il une seule fois, l'espace d'une seconde peut-être, Sophie vit
paraissait terriblement ancien. clairement que la fille dans le miroir cligna des deux yeux.
Sur un autre mur étaient accrochés deux tableaux. Le pre- Sophie recula effrayée. Si elle avait réellement cligné des
mier représentait une maison blanche qui se trouvait à un jet deux yeux, comment aurait-elle pu voir l'autre cligner elle
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aussi? Ce n'était pas tout : c'était comme si l'autre fille avait Elle finit par croiser un sentier. était-ce celui par lequel
fait un clin d'?il à Sophie. Comme pour dire : je te vois, elle était venue? Sophie s'arrêta, tordit sa robe et l'eau se mit
Sophie ! Je suis là, de l'autre coté. à couler en petites rigoles le long du sentier. Alors seulement
Le c?ur de Sophie battait à tout rompre. Au même instant elle se mit à pleurer.
elle entendit l'aboiement d'un chien au loin. C'était surement Comment avait-elle pu être aussi bête? Et l'histoire du
Hermès ! Il s'agissait de déguerpir et vite i bateau, alors? Elle ne pouvait s'empêcher de revoir la barque
Ses yeux tombèrent sur un portefeuille vert posé sur la à la dérive avec une des rames qui flottait sur l'eau du lac.
commode sous le miroir en laiton. Sophie le prit et l'ouvrit Toute cette aventure était si lamentable, si minable...
prudemment. Il y avait à l'intérieur un billet de cent cou- à l'heure qu'il était, le philosophe devait être arrivé au
ronnes, un autre de cinquante couronnes... et un certificat de
bord de l'eau. Il avait besoin de la barque pour rentrer chez
scolarité. Sur ce certificat, on pouvait voir la photo d'une
lui. Sophie eut l'impression de lui avoir joué un sale tour.
jeune fille aux cheveux blonds. La légende de la photo disait :
Alors que ce n'avait pas du tout été son intention.
Hilde M0ller Knag et Collège de Lillesand.
Et l'enveloppe ! C'était peut-être encore pire. Pourquoi
Sophie eut froid dans le dos. Le chien au loin se remit à
l'avait-elle prise? Certes, il y avait son nom dessus et elle
aboyer. Il fallait partir de là au plus vite.
s'était dit que c'était un peu la sienne. Malgré ca, elle se sen-
En passant près de la table, elle apercut parmi tous les
livres et les papiers une enveloppe blanche sur laquelle était tait une voleuse. En plus elle avait par cet acte clairement
écrit SOPHIE. signalé sa présence.
Sans prendre le temps de réfléchir, elle la saisit et la fourra Sophie sortit une petite feuille de l'enveloppe où était
dans la grande enveloppe jaune avec tous les feuillets sur écrit :
Platon et se précipita hors du chalet en refermant la porte Qu'est-ce qui vient d'abord ? La poule ou l'idée de la
derrière elle. poule ?
Les aboiements du chien indiquaient qu'ils seraient là L'homme a-t-il des idées innées ?
d'une minute à l'autre. Mais le pire, c'était que la barque
avait disparu. Il lui fallut une seconde, disons deux, pour se Quelle est la différence entre une plante, un animal et un
rendre compte qu'elle dérivait au milieu du lac, une des être humain ?
rames flottant à coté du bateau. Pourquoi pleut-il ?
Tout ca parce qu'elle n'avait pas réussi à bien tirer la Que faut-il à l'homme pour qu'il mène une vie heureuse ?
barque sur la terre ferme. Elle entendit encore le chien aboyer
et apercut déjà quelque chose qui bougeait entre les arbres de Sophie ne pouvait pas réfléchir à ces questions immédiate-
l'autre coté du lac. ment, mais elle supposa qu'elles avaient à voir avec le pro-
Sophie avait la tête vide. Tenant la grande enveloppe à la chain philosophe. N'était-ce pas celui qui s'appelait Aristote?
main, elle bondit dans les buissons derrière le chalet et finit Apercevoir la haie après avoir couru des kilomètres dans la
par tomber sur un marécage où elle s'enfonca à plusieurs forêt, c'était comme toucher au rivage après un naufrage. Ca
reprises si profondément qu'elle eut de l'eau jusqu'à mi- faisait une drole d'impression de voir la haie de l'autre coté.
jambe . Mais elle n'avait pas le choix. Il fallait bien qu'elle Une fois seulement qu'elle eut rampé dans sa cabane, elle
coure si elle voulait rentrer à la maison. regarda sa montre. Elle indiquait dix heures et demie. Elle
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rangea la grande enveloppe dans la boite à gateaux avec les se balader dans la forêt. Elle parla aussi du chalet et du
autres feuilles. Quant au petit mot avec les nouvelles ques- bateau, sans oublier le drole de miroir. Mais elle réussit à
tions, elle le glissa dans son collant. cacher tout ce qui avait trait au cours de philosophie propre-
Sa mère était au téléphone quand elle poussa la porte de la ment dit. Elle ne dit pas un mot non plus du portefeuille
maison. à la vue de Sophie, elle raccrocha aussitot : vert. Elle ne savait pas trop pourquoi au juste, mais elle sen-
— D'où sors-tu comme ca, Sophie? tait qu'il fallait qu'elle garde pour elle toute l'histoire avec
— Je... j'ai fait un petit tour en forêt, bégaya-t-elle. Hilde.
— Ca alors ! Comme si ca ne se voyait pas ! Sa mère l'entoura affectueusement de ses bras. Sophie
Sophie ne répondit pas, sa robe ruisselait d'eau. comprit qu'elle la croyait enfin.
— Je téléphonais justement à Jorunn... — Je n'ai pas de petit ami, avoua-t-elle en pleurnichant,
— à Jorunn ? j'a i juste dit ca parce que tu étais si inquiète à cause de ce que
Sa mère alla lui chercher des vêtements secs et fut à deux je racontais sur le lapin blanc.
doigts de découvrir le petit mot du professeur de philosophie — Alors comme ca tu es allée jusqu'au chalet du major,