tenant l'univers restait majestueux et imposant, mais elle-
même était à son tour devenue infiniment grande.
Cette impression étrange eut tot fait de se dissiper, mais
Sophie savait que jamais elle ne l'oublierait. Quelque chose
en elle s'était projeté hors d'elle et mêlé à l'ensemble de la
Création, telle une seule goutte de teinture qui pouvait donner
de la couleur à toute une carafe d'eau.
Quand ces impressions se dissipèrent, elle eut la sensation
----------------------- 页面 82-----------------------
LES CARTES POSTALES 167
13 de Sophie. Les deux amies parlaient de tout et de rien, et
Sophie éprouva un certain plaisir à se détendre complètement
Les cartes postales et à laisser pour une fois de coté la philosophie.
Vers huit heures, elles avaient déjà monté la tente sur un
plateau dégagé près de Tiurtoppen, sorti leurs sacs de cou-
...je m'impose une censure sévère. chage et tout préparé pour la nuit. Une fois qu'elles eurent
fini de manger leurs copieux sandwiches, Sophie demanda :
— Tu as entendu parler de Majorstua?
— Majorstua?
— C'est le nom d'un chalet, là-bas dans la forêt au bord
Pendant plusieurs jours Sophie ne recut aucune nouvelle du d'un petit lac. Autrefois y habitait un drole de major, c'est
professeur de philosophie. Jeudi serait le 17 mai, le jour de la pourquoi on l'appelle le chalet du major ou encore Majorstua.
fête nationale, et ils n'auraient pas classe le 18 non plus. — Il y a quelqu'un maintenant qui habite là?
Ce mercredi 16 mai, en sortant de l'école, Jorunn demanda — On pourrait y jeter un coup d'?il...
tout à coup : — Mais c'est où?
— Et si on partait camper? Sophie indiqua une vague direction entre les arbres.
Sophie pensa tout d'abord qu'elle ne pouvait pas s'absenter Jorunn n'était pas très chaude pour y aller, mais elles fini-
trop longtemps de la maison. Mais elle prit sur elle : rent par se mettre en route. Le soleil était bas à l'horizon.
— Si tu veux. Elles s'enfoncèrent d'abord entre les hauts sapins, puis se
Quelques heures plus tard, Jorunn débarqua chez Sophie frayèrent un chemin à travers le sous-bois et les broussailles
chargée de son gros sac à dos. Sophie aussi était prête avec la avant de trouver un sentier. était-ce celui qu'elle avait pris
tente. Elles emportaient leurs sacs de couchage, des matelas l'autre dimanche matin?
isolants, des vêtements chauds, des lampes de poche, de Mais oui, elle reconnut de loin le chalet.
grandes Thermos de thé et plein de bonnes choses à manger. — C'est là-bas, dit-elle.
Quand la mère de Sophie rentra à la maison vers les cinq Elles arrivèrent au bord du petit lac. Sophie observa le cha-
heures, elles eurent droit à toute une série de recommanda- let dont les volets étaient à présent fermés. La maison rouge
tions sur ce qu'il fallait faire et ne pas faire et elles durent semblait tout à fait abandonnée.
bien préciser où elles avaient l'intention d'aller. Jorunn regarda autour d'elle.
Elles répondirent qu'elles allaient camper du coté de — On va marcher sur l'eau ou quoi ? demanda-t-elle.
Tiurtoppen. Peut-être qu'elles attendraient le lendemain matin — Fais pas l'idiote, on y va en barque.
pour partir. Sophie montra du doigt les roseaux. La barque avait été
Sophie n'avait pas choisi cet endroit-là tout à fait par ramenée à la même place que la dernière fois.
hasard. Elle avait cru comprendre que Tiurtoppen n'était pas — Tu es déjà venue ?
très loin du chalet du major. Quelque chose lui disait de Sophie fit non de la tête. C'était trop compliqué à expli-
retourner là-bas, mais elle savait qu'elle n'oserait plus jamais quer. Comment parler de sa première visite sans dévoiler une
y aller seule. partie du secret qui la liait à Alberto Knox et son cours de
Elles empruntèrent le sentier qui partait devant la maison philosophie?
----------------------- 页面 83-----------------------
168 LE MONDE DE SOPHIE LES CARTES POSTALES 169
Elles se lancèrent quelques vannes et rirent de bon c?ur — << Miroir magique, dis-moi qui est la plus belle ? >>
pendant qu'elles traversaient le lac. Sophie veilla à bien tirer — Je ne plaisante pas, Jorunn. Je t'assure que tu peux regar-
la barque sur la rive de l'autre coté et elles se retrouvèrent der de l'autre coté du miroir et apercevoir quelque chose.
devant la porte. Jorunn tourna la poignée, mais il était clair — Mais tu m'as dit que tu n'étais jamais venue ici aupara-
qu'il n'y avait personne dans le chalet. vant. Arrête, ca t'amuse de me faire peur?
— C'est fermé... Tu ne t'imaginais quand même pas que Sophie resta silencieuse.
c'était ouvert? — Sorry!
— Attends, peut-être qu'on va trouver une clé, dit Sophie. Ce fut au tour de Jorunn de découvrir quelque chose qui
Elle se mit à chercher entre les pierres du mur. trainait par terre dans un coin. C'était une petite boite. Jorunn
— Non, allez, on s'en va, dit Jorunn après quelques minutes. se pencha pour la ramasser.
Mais au même instant Sophie s'écria : — Tiens, des cartes postales !
— Ca y est, je l'ai trouvée ! Sophie poussa un petit cri :
Elle brandissait triomphalement une clé. Elle la mit dans la — Touche pas à ca ! Tu m'entends ? Touche pas, je te dis !
serrure et la porte s'ouvrit. Jorunn sursauta. Elle laissa tomber la boite comme si elle
Les deux amies se glissèrent rapidement à l'intérieur venait de se bruler. Les cartes s'éparpillèrent sur le sol. Après
comme des voleuses. Il faisait froid et sombre à l'intérieur. quelques secondes, elle se mit à rire :
— On n'y voit goutte, dit Jorunn. — Mais ce ne sont que des cartes postales.
Mais Sophie avait tout prévu. Elle sortit de sa poche une Jorunn s'assit par terre. Elle commenca à les ramasser et
boite d'allumettes et en gratta une. Cela leur suffit juste pour Sophie aussi.
se rendre compte que le chalet était complètement vide. — Du Liban... du Liban... encore du Liban... Elles ont
Sophie en gratta une autre et eut le temps d'apercevoir une toutes été postées du Liban, constata Jorunn.
bougie dans un chandelier en fer forgé posé sur le bord de la — Je sais, ne put s'empêcher de dire Sophie dans un
cheminée. Elle l'alluma et elles purent enfin inspecter la souffle.
pièce. — Tu es donc déjà venue, n'est-ce pas?
— N'est-ce pas étonnant à quel point une petite lumière — Euh... oui.
peut éclairer une telle obscurité? demanda Sophie. Elle se dit qu'après tout ce serait plus simple d'avouer. Quel
Son amie acquiesca. mal y avait-il à mettre son amie un peu au courant de toutes
— Mais il existe un endroit où la lumière se perd dans le les aventures étranges qu'elle avait vécues ces derniers jours ?
noir, poursuivit Sophie. En fait, l'obscurité n'existe pas en — Je n'avais pas envie de t'en parler avant d'être ici.
tant que telle. Elle n'est que l'absence de la lumière. Jorunn s'était mise à lire les cartes postales.
— Mais qu'est-ce qui te prend de parler comme ca? Allez — Elles sont toutes adressées à une certaine Hilde M0ller
viens, on s'en va... Knag.
— Non, on va d'abord se regarder dans le miroir. Sophie n'avait pas encore regardé les cartes.
Sophie indiqua le miroir en laiton resté au-dessus de la — Il n'y a rien d'autre comme adresse?
commode. Jorunn lut à haute voix :
— Qu'il est beau... — Hilde M0ller Knag, c/o Alberto Knox, Lillevann,
— Oui, mais c'est un miroir magique. Norvège.
----------------------- 页面 84-----------------------
170 LE MONDE DE SOPHIE LES CARTES POSTALES 171
Sophie poussa un soupir de soulagement. Elle avait craint le plus beau cadeau d'anniversaire possible. Je ne peux
qu'il ne soit écrit aussi c/o Sophie Amundsen sur les cartes. t'en dire plus pour l'instant. Je m'impose une censure
Rassurée, elle commenca à les examiner d'un peu plus près. sévère.
— Le 28 avril... le 4 mai... le 6 mai... le 9 mai... Mais Je t'embrasse,
elles ont été postées il y a à peine quelques jours ! Papa.
— Ce n'est pas tout... Tous les cachets sont norvégiens.
Regarde un peu : << Contingent des Nations unies >>. Ce sont Les deux amies retenaient leur souffle. Aucune des deux
aussi des timbres norvégiens... n'osait dire un mot tant elles brulaient de connaitre la suite.
— Je crois que c'est normal. Ils doivent rester neutres en
quelque sorte, alors ils ont peut-être leur propre bureau de Ma chère enfant,
poste sur place. J'aurais bien aimé t'adresser mes confidences avec
— Mais comment leur courrier arrive-t-il chez nous ? une colombe blanche. Mais on ne pratique pas l'éle-
— Par avion militaire, probablement. vage des colombes blanches au Liban. S'il y a vraiment
Sophie posa la bougie par terre et les deux amies se mirent quelque chose qui fait cruellement défaut à ce pays
à lire le texte des cartes. Jorunn les rangea par ordre chrono- ravagé par la guerre, ce sont les colombes blanches.
logique et prit la première carte : Puissent les Nations unies parvenir un jour à rétablir la
paix dans le monde !
Chère Hilde,
P.-S. : Peut-être que tu peux partager ton cadeau
Tu ne peux savoir combien je suis heureux à l'idée de d'anniversaire avec d'autres personnes ? Nous verrons
rentrer à Lillesand. Je pense atterrir à Kjevik en début cela quand je rentrerai à la maison. Tu ne sais toujours
de soirée le jour de la Saint-Jean. J'aurais vraiment pas de quoi je parle.