Sophie resta un long moment sans bouger, les yeux fixés non plus, mais elle n'arrêta pas de parler avec Jorunn de celles
sur le jardin qu'elle apercevait à travers les petits trous dans la qu'elles avaient trouvées dans le chalet. Jorunn avait été plutot
haie. Elle commencait à comprendre pourquoi c'était si secouée. Mais, faute de nouveaux épisodes, elle s'était remise
important que ca de connaitre ses racines historiques. En tout de ses frayeurs grace à ses devoirs et au badminton.
cas, cela avait été primordial pour le peuple d'Israel. Sophie relut plusieurs fois les lettres d'Alberto Knox dans
Elle-même n'était qu'un être né là par hasard. Mais en pre- l'espoir de trouver un indice au sujet de Hilde. Cela lui permit
nant conscience de ses origines historiques, elle devenait un par la même occasion de mieux digérer la philosophie
peu moins le pur fruit du hasard. antique. Elle ne confondait plus comme au début Démocrite,
Elle ne vivrait que quelques années sur cette planète, mais Socrate, Platon et Aristote.
si l'histoire de l'humanité était sa propre histoire, elle était Le vendredi 25 mai, elle était devant la cuisinière, à prépa-
alors dans une certaine mesure agée de milliers d'années. rer le repas pour sa mère quand celle-ci rentrerait de son tra-
Sophie emporta toutes ces pages et se faufila hors de sa vail. C'était ce qui était convenu tous les vendredis. Au
cabane. Elle eut comme envie de sauter de joie et monta vite menu : soupe de poisson, et quenelles de brochet aux carottes.
dans sa chambre. Simple, quoi.
Dehors, le vent s'était levé. Tout en veillant à ce que
la soupe n'attache pas, Sophie se retourna et regarda par
la fenêtre. Les bouleaux se balancaient comme des épis de blé.
Soudain elle entendit une sorte de claquement contre la
vitre.
Sophie se retourna à nouveau et découvrit un bout de car-
ton que le vent avait plaqué contre le carreau.
Sophie se dirigea vers la fenêtre et vit que c'était une carte
postale. à travers la vitre, elle lut : << Hilde M0ller Knag c/o
Sophie Amundsen... >>
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192 LE MONDE DE SOPHIE LE MOYEN AGE 193
Pouvait-elle s'attendre à autre chose? Elle ouvrit la fenêtre à peine avait-elle remis la soupe sur le feu que le télé-
et prit la carte. Le vent ne l'avait quand même pas poussée du phone sonna.
Liban jusqu'ici? Oh ! si ca pouvait être Papa ! Si seulement il revenait, elle
Cette carte aussi portait la date du vendredi 25 mai. lui confierait tout ce qui lui était arrivé ces dernières
Sophie retira la casserole du feu et s'assit à la table de la semaines. Mais ce n'était certainement que Jorunn ou
cuisine. Le texte disait : Maman... Elle se précipita sur le combiné :
— Allo?
Chère Hilde,
Je ne sais pas si à l'instant où tu liras ces lignes ce — C'est moi, répondit une voix.
sera le jour de ton anniversaire. En tout cas, j'espère Sophie était sure de trois choses : ce n'était pas Papa, mais
que cette lettre n 'arrivera pas trop longtemps après. c'était une voix d'homme et elle était persuadée d'avoir déjà
Qu 'une semaine ou deux passent, cela ne veut pas dire entendu cette voix quelque part.
pour autant que ce sont les mêmes semaines qui passent — Qui est à l'appareil? demanda-t-elle.
pour nous. Je rentrerai pour le soir de la Saint-Jean. — C'est Alberto.
Nous resterons alors longtemps sur la balancelle du jar- — Oh!
din à admirer la mer, Hilde. Nous avons tant de choses Sophie ne savait pas quoi dire. Sophie reconnut la voix de
à nous dire. la vidéo sur Athènes.
— Tu vas bien ?
Amitiés.
Ton Papa qui a pourtant des coups de cafard à voir — Euh oui...
cette guerre millénaire entre les juifs, les chrétiens et les — à partir d'aujourd'hui tu ne recevras plus de lettres.
musulmans. Chaque fois, je ne peux m'empêcher de — Mais je n'ai rien fait de mal.
penser que ces trois religions ont toutes leurs racines — Nous allons nous rencontrer en personne. Ca devient
chez Abraham. C'est bien le même dieu qu'ils prient, urgent, tu comprends.
non ? Mais ici Cain et Abel n 'ont pas encore cessé leur — Pourquoi ca ?
lutte fratricide. — Nous sommes en passe d'être encerclés par le père de
Hilde.
P.-S. : Peux-tu dire un petit coucou à Sophie de ma — Comment ca, encerclés ?
part ? La pauvre, elle n 'a pas encore saisi le jeu. Mais — De tous cotés, Sophie. Il faut que nous collaborions à
toi, tu as compris ou je me trompe ? présent. Mais tant que je ne t'aurai pas parlé du Moyen Age,
tu ne peux m'être d'aucune utilité. Et puisque nous y
Sophie posa, épuisée, la tête entre ses mains. Non, elle ne sommes, peut-être aurons-nous le temps de voir la Renais-
comprenait rien à tout ceci. Alors que Hilde, oui? e
sance et le xvi siècle aussi. Sans parler de Berkeley qui joue
Si le père de Hilde priait sa fille de lui dire un petit bonjour un role déterminant...
de sa part, cela revenait à dire que Hilde connaissait mieux — Il n'y avait pas un portrait de lui dans le chalet de
Sophie que Sophie ne connaissait Hilde. C'était d'un compli- Majorstua?
qué ! Autant retourner à ses casseroles. — Si. C'est sans doute à partir de sa philosophie que la
Une carte qui se colle toute seule sur la vitre de la cuisine. bataille proprement dite va se jouer.
Poste aérienne — à prendre au pied de la lettre... — à t'entendre parler, on dirait qu'il s'agit d'une guerre !
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— Je dirais plutot un combat d'idées. Nous devons essayer — Je viendrai ce soir, dit-elle, mais je devrai m'échapper
d'éveiller l'intérêt de Hilde et de la rallier à notre cause avant discrètement vers trois heures du matin. Il faudra que tu me
que son père ne rentre à Lillesand. couvres jusqu'à mon retour.
— Je n'y comprends rien. — Mais tu vas aller où ? Sophie, dis-moi, qu est-ce que tu
— Peut-être que les philosophes vont t'ouvrir les yeux. vas faire ?
Viens me rejoindre à l'église Sainte-Marie demain matin à — Sorry. J'ai des ordres.
quatre heures ! Mais viens seule, surtout. Coucher chez une amie ne posait aucun problème en soi,
— Je dois venir en pleine nuit? bien au contraire. Sophie avait l'impression que sa mère
...Clic! appréciait parfois d'avoir la maison pour elle toute seule.
— Allo? — Mais je compte sur toi pour être là au petit déjeuner,
Ah ! le lache ! Il avait raccroché. Sophie se précipita à la insista-t-elle avant de la laisser partir.
cuisine. Il était moins une, la soupe allait déborder. Elle versa — Sinon, tu sais où me trouver.
les quenelles de poisson et les carottes dans la casserole et Pourquoi avait-elle dit cela? Il était là, le point faible.
baissa le feu. La nuit chez son amie commenca comme toutes les nuits
Dans l'église Sainte-Marie? C'était une vieille église en qu'on passe hors de chez soi, par une interminable conversa-
pierre qui datait du Moyen Age. Sophie croyait qu'elle était tion jusque tard dans la nuit. à la seule différence que Sophie
réservée à des concerts et certaines cérémonies religieuses. mit le réveil à trois heures et quart quand elles décidèrent
Parfois, l'été, on la laissait ouverte pour les touristes. Mais en enfin de dormir, vers une heure du matin.
pleine nuit ! Jorunn ouvrit à peine un ?il quand Sophie arrêta ie réveil
Quand sa mère rentra, Sophie avait rangé la carte du Liban deux heures plus tard.
à sa place dans l'armoire avec tous les autres objets d'Alberto — Sois prudente, glissa-t-elle.
et de Hilde. Après le repas, elle alla rendre visite à Jorunn. Puis Sophie se mit en route. Plusieurs kilomètres la sépa-
— Il faut que nous fassions une sorte de pacte toutes les raient de l'église Sainte-Marie, mais malgré le manque de
deux, dit-elle à son amie, à peine passé le seuil de la porte. sommeil elle se sentait réveillée comme en plein jour. à
Elle attendit pour en dire plus de monter dans la chambre l'horizon, une trainée rouge semblait flotter au-dessus des
de Jorunn et refermer la porte. champs.
— C'est assez difficile à expliquer, poursuivit Sophie. Quand elle arriva enfin au portail de la vieille église en
— Oh ! allez ! pierre, il était quatre heures. Sophie poussa la lourde porte,
— Je vais être obligée de dire à Maman que je passe la nuit Elle était ouverte !
chez toi ce soir. à l'intérieur, le vide et le silence étaient aussi imposants.
— Mais ca ne me dérange pas du tout. Les vitraux renvoyaient une lueur bleutée qui faisait briller
— Oui, mais c'est seulement la version officielle, tu com- mille poussières en suspension dans l'air. La poussière sem-
prends ? Je serai tout à fait ailleurs. blait ainsi former de grosses poutres qui se croisaient dans
— Ca, c'est plus embêtant. C'est à cause d'un garcon? l'espace. Sophie s'assit sur un banc au c?ur de la nef; elle
— Non, mais c'est à cause de Hilde. regarda attentivement l'autel et leva les yeux vers le vieux
Jorunn poussa un faible cri et Sophie la regarda droit dans crucifix aux couleurs délavées.
les yeux. Quelques minutes passèrent. Soudain l'orgue se mit à