Sophie leva les yeux vers le moine qui en savait si long : furent chez les Arabes au sud. Mais chaque bras du fleuve
— Tu as dit que l'église fit fermer l'Académie de Platon à divisé en trois gardait des caractéristiques du fleuve tout
Athènes. Tous les philosophes grecs tombèrent alors dans entier et à la fin du Moyen Age les trois bras de mer se rejoi-
l'oubli? gnirent en Italie du Nord. L'influence arabe venait des Arabes
— Oui, mais seulement en partie. On avait connaissance de d'Espagne, l'influence grecque de la Grèce et de Byzance. Ce
quelques écrits de Platon ou d'Aristote ici et là. L'Empire fut l'avènement de la << Renaissance >> (re-naissance), c'est-à-
romain se divisait en trois zones culturelles : à l'ouest, la cul- dire le retour aux sources de l'Antiquité. D'une certaine
ture chrétienne de langue latine avec Rome pour capitale, à manière, la culture antique avait donc survécu à cette longue
l'est, la culture chrétienne de langue grecque avec Constanti- traversée du désert que fut le Moyen Age.
nople comme capitale, la ville prenant plus tard le nom grec — Je comprends mieux à présent.
de Byzance. (C'est pourquoi nous parlons du << Moyen Age — Mais n'anticipons pas. Nous allons d'abord parler un
byzantin >> en opposition au Moyen Age catholique romain.) peu de la philosophie du Moyen Age, mon enfant. Mais je ne
Et l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient ayant aussi fait par- vais plus te tenir de discours du haut de cette chaire. Attends,
tie de l'Empire romain, on vit s'épanouir en ces régions une je descends.
culture musulmane de langue arabe. Sophie avait une irrépressible envie de dormir et avait du
>> à la mort de Mahomet, en 632, le Moyen-Orient et mal à garder les yeux ouverts. à la vue de l'étrange moine
l'Afrique du Nord se rallièrent à l'islam, peu après rejoints par qui descendait de la chaire, elle se crut en plein rêve.
l'Espagne. L'islam eut ses lieux sacrés avec des villes comme Alberto marcha droit vers l'autel. Il leva d'abord les yeux
La Mecque, Médine, Jérusalem et Bagdad. D'un point de vue en direction du vieux crucifix. Puis il se tourna vers Sophie et,
purement historique, il est intéressant de noter que les Arabes à pas lents, vint s'asseoir à coté d'elle sur le banc de l'église.
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202 LE MONDE DE SOPHIE LE MOYEN AGE 203
Quelle étrange sensation d'être si près de lui ! Sophie — Eh bien, il fut un temps manichéen. Les manichéens
devina des yeux sombres sous la capuche. Ils étaient ceux formaient une secte religieuse à maints égards caractéristique
d'un homme d'un certain age aux cheveux foncés et à la de l'Antiquité tardive. Leur conception du salut était mi-
barbe en pointe. religieuse mi-philosophique. Le monde était selon eux divisé
<< Qui es-tu ? pensait-elle. Pourquoi as-tu fait irruption dans en deux, le bien et le mal, l'ombre et la lumière, l'esprit et la
ma vie ? >> matière. Grace à son esprit, l'homme pouvait s'élever au-
— Nous allons apprendre à mieux nous connaitre, dit-il dessus de la matière et trouver le salut pour son ame. Mais
comme s'il lisait dans ses pensées. cette opposition bien tranchée entre le bien et le mal ne le
La lumière de l'aube, filtrée par les vitraux, éclairait peu à satisfaisait pas. Le jeune saint Augustin était préoccupé par
peu toute l'église tandis qu'Alberto poursuivait son récit sur ce que nous avons coutume d'appeler << le problème du mal >>.
la philosophie du Moyen Age. C'est-à-dire le problème de l'origine du mal. Il fut séduit à
— Les philosophes de cette époque avaient tout simple- une certaine époque par les idées des stoiciens, pour qui la
ment admis que le christianisme disait la vérité sans trop se frontière entre le bien et le mal n'existe pas. Saint Augustin
poser de questions, commenca-t-il. Tout le problème était de fut avant tout marqué par la philosophie de l'Antiquité tar-
savoir si l'on pouvait se contenter de croire à la révélation dive, à savoir le néo-platonisme. C'est là qu'il apprit que tout
chrétienne ou bien si l'on pouvait appréhender les vérités ce qui était au monde était de nature divine.
chrétiennes par la raison. Quel était le rapport entre les philo- — Alors c'est comme ca qu'il est devenu évêque néo-
sophes grecs et ce qu'enseignait la Bible? Y avait-il opposi- platonicien ?
tion entre la Bible et la raison, ou pouvait-on concilier la foi — Oui, c'est une facon de dire les choses. Il s'est d'abord
et le savoir? Voilà le problème auquel s'est attachée presque converti, mais le christianisme de saint Augustin est très
toute la philosophie du Moyen Age. influencé par la pensée platonicienne. Aussi ne peut-on pas
Sophie fit un signe d'impatience de la tête. Elle avait déjà vraiment parler de réelle rupture avec la philosophie grecque
répondu à cette question sur la foi et le savoir dans son devoir dès que l'on aborde le Moyen Age chrétien, car une grande
de religion. partie de la philosophie grecque continua à vivre pendant
— Nous allons examiner le point de vue de deux grands cette période grace à des Pères de l'église comme saint
philosophes du Moyen Age et nous allons commencer par Augustin.
saint Augustin, qui vécut de 354 à 430. La vie de cet homme -— Tu veux dire par là que saint Augustin était à cinquante
résume à elle seule la transition de l'Antiquité au Moyen Age. pour cent chrétien et à cinquante pour cent néo-platonicien ?
Saint Augustin naquit dans la petite ville de Thagaste en — Lui se considérait bien entendu comme chrétien à cent
Afrique du Nord, mais à l'age de seize ans il partit étudier à pour cent. Il ne voyait en effet aucune contradiction entre le
Carthage. Il voyagea plus tard à Rome et Milan et fut les der- christianisme et la philosophie de Platon. Il trouvait une
nières années de sa vie évêque dans la ville d'Hippone, située telle parenté entre la philosophie de Platon et l'enseigne-
à quelques kilomètres à l'ouest de Carthage. Mais il ne fut pas ment du Christ qu'il en était même à se demander si Platon
chrétien toute son existence. Saint Augustin connut de nom- n'avait pas eu connaissance de certains textes de l'Ancien
breux courants religieux et philosophiques avant de se Testament. Cela est naturellement fort peu probable. Mieux
convertir au christianisme. vaudrait dire que c'est saint Augustin qui a << christianisé >>
— Tu peux me donner des exemples ? Platon.
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204 LE MONDE DE SOPHIE LE MOYEN AGE 205
— Il n'a donc pas tourné le dos à tout ce qui avait trait à la monde il y a un abime insondable. Il s'appuie pour ce faire
philosophie en se convertissant? sur la Bible et rejette ainsi la théorie de Plotin que tout est un.
— Non, mais il a néanmoins clairement indiqué qu'il y a Cela dit, il souligne que l'homme est un être spirituel : il a un
des limites dans le domaine religieux que la raison ne peut corps matériel, ce en quoi il appartient au monde physique
franchir. Il ne faut pas oublier que le christianisme est un — soumis aux mites et à la rouille — mais il a aussi une ame
mystère divin que seule la foi permet d'approcher. Par la foi, qui, elle, peut reconnaitre Dieu.
Dieu << éclaire >> notre ame et nous permet d'accéder à une — Que devient l'ame quand nous mourons ?
connaissance quasi surnaturelle de Dieu. Saint Augustin avait — Selon saint Augustin, toute l'humanité fut décimée
profondément ressenti les limites de la philosophie et ce n'est après la Chute. Dieu décida malgré tout de sauver quelques
qu'en devenant chrétien qu'il trouva enfin la paix de l'ame. hommes de la perdition.
<< Notre c?ur est inquiet tant qu'il ne trouve pas le repos en — Il aurait tout aussi bien pu sauver toute l'humanité, tant
Toi >>, écrit-il. qu'il y était, objecta Sophie.
— J'ai du mal à saisir le lien entre la théorie de Platon et le — Mais sur ce point saint Augustin retire tout droit à
christianisme, rétorqua Sophie à ce moment de la conversa- l'homme de critiquer Dieu. Il se réfère à ce qu'écrivit saint
tion. Que deviennent les idées éternelles dans tout ca? Paul dans son épitre aux Romains : << O homme ! vraiment,
— Saint Augustin fait sienne l'idée présente dans la Bible qui es-tu pour disputer avec Dieu? L'?uvre va-t-elle dire à
que Dieu créa le monde à partir du néant. Les Grecs étaient celui qui l'a modelée : Pourquoi m'as-tu faite ainsi? Le potier
davantage enclins à penser que le monde avait existé de toute n'est-il pas maitre de son argile pour fabriquer de la même
éternité. Mais, selon lui, les << idées >> existaient dans les pen- pate un vase de luxe ou un vase ordinaire ? >>
sées de Dieu avant que celui-ci ne crée le monde. Il prêtait en — Dieu s'amuse donc là-haut dans le ciel à jouer avec les
quelque sorte à Dieu les idées platoniciennes et sauvait de hommes ? Dès que quelque chose le décoit, il le jette à la
cette manière la théorie des idées éternelles. poubelle.
— Pas bête ! — Ce que saint Augustin essaie de nous faire comprendre,
— C'est une preuve des concessions que saint Augustin et c'est qu'aucun homme ne mérite le salut de Dieu. Et pourtant
de nombreux Pères de l'église étaient prêts à faire pour Dieu a choisi de sauver quelques hommes de la perdition. Lui
concilier la pensée juive et la pensée chrétienne. Ils étaient en sait parfaitement qui sera sauvé et qui sera perdu. Tout est
fait les représentants des deux cultures. Dans sa conception décidé à l'avance. Nous sommes comme de l'argile dans la
du mal aussi, saint Augustin se réfère au néo-platonisme : le main de Dieu. Nous dépendons entièrement de sa grace.
mal était, comme l'avait dit Plotin avant lui, une << absence de — Autrement dit, on en revient à la vieille croyance en un
Dieu >>. Il n'existe pas de manière indépendante, il n'a aucune destin.
existence véritable. Car la création de Dieu est forcément — Il y un peu de cela. Mais saint Augustin n'ote pas à
bonne. Le mal provient, d'après saint Augustin, de la déso- l'homme la responsabilité de sa propre vie. Son conseil était
béissance des hommes. Ou, pour reprendre ses termes : << La que nous devons vivre de facon à prendre conscience par le
bonne volonté est l'?uvre de Dieu, la mauvaise volonté est cours de notre vie que nous faisons partie des élus. Il ne nie
de s'éloigner de l'?uvre de Dieu. >> pas que nous ayons notre libre arbitre. Mais Dieu a << établi à
— Est-ce qu'il croyait aussi à l'immortalité de l'ame? l'avance >> comment nous allons vivre.