tourner dans les airs. Sophie remarquait alors que l'inconnue rendant compte qu'elle avait trop parlé.
avait laissé une chaine avec une petite croix en or sur le bord — Il est déjà venu?
de la jetée et la ramassait. Là-dessus, elle se réveilla. Sophie s'était déjà levée et jeta un coup d'?il par la fenêtre
Sophie regarda sa montre. Elle avait dormi quelques du salon qui donnait sur le grand jardin. Hermès montait la
heures. Elle se redressa dans son lit et réfléchit à son rêve garde devant l'entrée secrète de son quartier général.
étrange. Il s'imposait si clairement à son esprit qu'elle avait Que dire? Elle n'eut pas le temps de se préparer que déjà
l'impression de l'avoir vraiment vécu. Sophie était persuadée sa mère était à ses cotés.
que la maison et la jetée qu'elle avait vues dans son rêve exis- — Tu dis qu'il est déjà venu ici?
taient quelque part. N'étaient-elles pas peintes sur le tableau — Oh ! il a du enterrer un os et il revient déterrer son tré-
qui se trouvait dans le chalet du major? En tout cas, la fille ne sor. Les chiens aussi ont de la mémoire...
pouvait être que Hilde M0ller Knag et l'homme son père qui — C'est possible, Sophie. Dans la famille, c'est toi la psy-
revenait du Liban. Dans son rêve, il ressemblait un peu à chologue pour animaux.
Alberto Knox... Sophie réfléchit et prit une décision.
Quand Sophie se décida enfin à mettre un pied hors de la — Je vais le suivre jusqu'à chez lui, dit-elle.
couette et voulut faire son lit, elle découvrit sous l'oreiller une — Tu sais où il habite ?
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222 LE MONDE DE SOPHIE LA RENAISSANCE 223
Elle haussa les épaules. Hermès alla droit vers l'entrée du numéro 14 et attendit
— Il porte certainement un collier avec son adresse dessus. que Sophie ouvre la porte. Elle sentit comme une crampe à
Quelques minutes plus tard, Sophie franchissait la porte l'estomac.
d'entrée. à peine Hermès l'eut-il apercue qu'il se leva en Dans l'entrée, il y avait un panneau avec des boites aux
remuant la queue comme un fou et lui fit la fête. lettres vertes. Sophie remarqua qu'une carte postale était col-
— Bon chien, Hermès, bon chien, dit Sophie. lée sur une des boites de la rangée supérieure. La carte portait
Elle savait que sa mère l'observait de la fenêtre. Pourvu le tampon de la poste indiquant que le destinataire n'habitait
qu'il ne passe pas la haie ! Mais le chien courut vers le chemin pas à cette adresse. Le destinataire était : << Hilde M0ller
de gravier devant la maison, traversa la petite cour et fit mine Knag, Nouvelle Place n° 14... >> Le cachet indiquait le 15-6.
de sauter par-dessus le portail. Il restait encore deux semaines jusqu'à cette date, mais le
Une fois de l'autre coté, Hermès continua à la devancer de postier n'y avait visiblement pas prêté attention.
quelques mètres. Le sentier serpentait à présent entre les Sophie détacha la carte de la boite aux lettres et lut :
pavillons. Sophie et Hermès n'étaient pas les seuls à se pro- Chère Hilde,
mener par ce dimanche après-midi. Des familles entières Sophie arrive à présent à la maison du professeur de
étaient de sortie et marchaient d'un bon pas. Sophie eut une philosophie. Elle aura bientot quinze ans, alors que toi,
pointe d'envie en les regardant. tu les a eus hier. à moins que ce ne soit aujourd'hui, ma
Il arrivait que Hermès suivit les traces d'un autre chien ou petite Hilde ? Si c'est aujourd'hui, c'est en tout cas plus
reniflat quelque chose dans le fossé et disparaisse alors tard dans la journée. Il faut dire que nos montres ne
quelques instants, mais Sophie lui ordonnait << Hermès, viens sont pas toujours réglées sur la même heure. Une géné-
ici ! >> et il revenait trotter à coté d'elle. ration vieillit tandis qu 'une autre voit le jour. Pendant
Ils eurent tot fait de traverser un ancien parc portuaire, un ce temps, l'histoire poursuit son chemin. As-tu jamais
grand stade et un jardin public. Ils débouchèrent dans un pensé à comparer le déroulement de l'histoire avec la
quartier plus animé et continuèrent à se diriger vers la ville vie d'un homme ? L'Antiquité serait l'enfance. Puis
en suivant une large avenue surmontée de ponts et où circu- viendrait le long Moyen Age semblable à un jour
laient des tramways. d'école pour l'Europe. Mais voilà la Renaissance : la
Une fois dans le centre-ville, Hermès traversa la Grande classe interminable est finie et la jeune Europe trépigne
Place et remonta la rue de l'église. Ils atteignirent la vieille et piaffe d'impatience à l'idée de se jeter dans l'exis-
ville où se pressent de vastes demeures de la fin du siècle der- tence. On pourrait aller jusqu 'à dire que la Renais-
nier. Il était presque une heure et demie et ils se trouvaient sance correspond aux quinze ans de l'Europe. Nous
maintenant à l'autre bout de la ville. Il était rare que Sophie sommes en plein mois de juin, mon enfant : Dieu qu 'il
s'aventurat si loin. Une fois seulement, quand elle était petite, fait bon vivre et que la vie est belle !
elle avait rendu visite à une vieille tante qui habitait dans ce
coin-là. P.-S. : J'ai été désolé d'apprendre que tu avais perdu
Ils parvinrent à une petite place lovée entre de vieilles ta croix en or. Il faut que tu apprennes à faire plus
batisses qui portait curieusement le nom de << Nouvelle attention à tes affaires !
Place >> alors que les fondations de cette partie de la ville Amicalement, ton Papa...
remontaient au Moyen Age. qui est juste au coin de la rue.
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224 LE MONDE DE SOPHIE LA RENAISSANCE 225
Hermès était déjà en train de monter l'escalier. Sophie Alberto la regarda droit dans les yeux :
garda la carte à la main et le suivit. Elle dut monter les — Ca fait peut-être de l'effet, mais au fond il n'y a rien de
marches quatre à quatre pour ne pas le perdre de vue. Il agitait plus simple comme truc, ca ne lui demande aucun effort.
joyeusement la queue. Ils dépassèrent le premier, deuxième, Essayons plutot de nous intéresser au grand lapin blanc qui
troisième et quatrième étage. On débouchait ensuite sur un sort du chapeau haut de forme de l'univers.
escalier étroit qui montait encore plus haut. Ils n'allaient Ils passèrent au salon, et jamais Sophie n'avait vu un salon
quand même pas grimper jusqu'au toit? Mais Hermès s'atta- aussi bizarre.
qua à l'escalier avant de s'arrêter devant une porte étroite à Alberto habitait dans une sorte de loft avec des murs man-
laquelle il se mit à gratter. sardés. Dans le toit, on avait pratiqué une ouverture qui lais-
Sophie entendit de l'intérieur des pas approcher. La porte sait entrer la lumière crue du ciel. La pièce avait aussi une
s'ouvrit et Alberto Knox apparut. Il avait changé de costume, fenêtre qui donnait sur la rue, laissant le regard se perdre loin
mais aujourd'hui aussi il s'était déguisé : il portait des mi-bas au-delà des vieilles demeures.
blancs, un pantalon bouffant rouge et une veste jaune avec Le plus surprenant restait toutefois la manière dont était
des manches gigot. Il faisait penser à un joker dans un jeu de meublée cette grande pièce : c'était un vrai capharnaiim de
cartes. à l'évidence, il portait des vêtements typiques de la meubles et d'objets de toutes les époques. Il y avait un canapé,
Renaissance. probablement des années 30, un vieux secrétaire de la fin du
— Espèce de clown ! s'écria Sophie en l'écartant pour e
xix et un fauteuil qui devait bien dater de plusieurs siècles.
entrer dans l'appartement. Sur les étagères et les armoires s'amoncelaient des quantités
De nouveau le professeur de philosophie dut faire les frais de bibelots perdus au beau milieu d'objets d'utilité courante. Il
de l'attitude quelque peu cavalière de Sophie qui en fait n'en y avait des montres, des brocs, des mortiers, des cornues, des
menait pas si large que ca. La carte qu'elle avait trouvée dans couteaux, des poupées, des plumes d'oie, des presse-livres,
l'entrée n'arrangeait rien. des octants, des sextants, des compas et des baromètres
— Il n'y a vraiment pas de quoi se mettre dans cet état, anciens. Tout un mur était tapissé de livres, mais ce n'était pas
mon enfant, dit Alberto en refermant la porte. le genre de livres qu'on trouve en librairie. La bibliothèque
— Tiens, voici le courrier, dit Sophie en lui tendant la carte abritait une vraie collection de bibliophile. Aux murs étaient
comme si elle l'en tenait pour responsable. accrochés des dessins et des tableaux, certains plutot récents,
Alberto lut ce qui était écrit sur la carte et secoua la tête. d'autres très anciens. On y voyait aussi affichées plusieurs
— Il ne manque vraiment pas d'air, celui-là ! On dirait qu'il vieilles cartes de géographie plus qu'approximatives.
se sert de nous pour distraire sa fille le jour de son anniver- Sophie restait là, médusée. Elle tournait la tête de gauche à
saire. droite pour examiner les moindres recoins de la pièce.
En disant ces mots, il prit la carte et la déchira en mille —- Tu collectionnes toutes ces vieilleries? finit-elle par dire.
morceaux qu'il jeta dans la corbeille à papier. — Si l'on veut. Mais songe à tous les siècles d'histoire pré-
— Il est écrit sur cette carte que Hilde a perdu une croix en sents dans cette pièce. Moi, je n'appellerais pas cela des
or, dit Sophie. vieilleries.
— Oui, j'ai lu. — Tu tiens un magasin d'antiquités ou quelque chose dans
— Eh bien, j'ai justement retrouvé cette croix à la maison ce genre ?
dans mon lit. Tu peux m'expliquer ce qu'elle fait là? Une ombre de mélancolie passa sur le visage d'Alberto.
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226 LE MONDE DE SOPHIE LA RENAISSANCE 227
— Tout le monde ne saurait se laisser emporter dans le Alberto eut un sourire de satisfaction.
fleuve de l'histoire, Sophie. Il faut bien que certains s'arrê- — Oh ! ce genre de choses est une bagatelle pour le père
tent et ramassent ce qui reste sur les berges du fleuve. de Hilde. Un banal truc de prestidigitateur, un vulgaire tour