Espagne et la culture byzantine dans l'est de l'Europe. — à t'entendre, on dirait une sorte d'ivresse, dit Sophie en
— Les trois fleuves de l'Antiquité se sont à nouveau fon- se penchant au-dessus d'une petite table qui se trouvait entre
dus dans un même courant. elle et le professeur de philosophie.
— Je vois que tu apprends bien tes lecons ! Bon, voilà — Incontestablement. La nouvelle conception de l'homme
grosso modo le contexte de la Renaissance. Parlons à présent conduisit à une toute nouvelle facon de vivre. L'homme
des nouvelles idées. n'existait plus seulement pour servir Dieu. Ce dernier avait
— Dépêche-toi, car il faut que je sois rentrée pour déjeuner. aussi concu les hommes pour eux-mêmes. Il incombait donc
Alberto se rassit dans le canapé et regarda Sophie dans les aux hommes de se réjouir de la vie ici et là. Et quand
yeux : l'homme pouvait s'épanouir en toute liberté, ses capacités ne
— La Renaissance introduisit avant tout une nouvelle connaissaient plus de frontières, puisqu'il s'agissait au
conception de l'homme. Les humanistes de la Renaissance contraire d'aller toujours plus loin. Cela aussi était nouveau
avaient une foi toute nouvelle en l'homme et en sa valeur qui par rapport à l'humanisme de l'Antiquité, car les Anciens
contrastait terriblement avec le parti pris du Moyen Age qui insistaient plutot sur le repos des sens, la mesure et la mai-
ne voyait en l'homme qu'un pécheur. L'homme fut dès lors trise de soi.
considéré comme quelque chose d'infiniment grand et pré- — Tu veux dire que les humanistes de la Renaissance ont
cieux. Un des grands personnages de la Renaissance s'appe- perdu le controle d'eux-mêmes?
lait Marsile Ficin. Il s'écria : << Connais-toi toi-même, o race — Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils n'étaient pas des
divine déguisée en homme ! >> Un autre, Pic de La Mirandole, champions de la modération. Le monde entier leur paraissait
rédigea un Discours sur la dignité de L'homme, chose impen- enfin se réveiller d'un très long sommeil. Il y eut une extraor-
sable au Moyen Age où tout partait de Dieu. Les humanistes dinaire prise de conscience de leur époque qui les conduisit à
de la Renaissance partaient de l'homme lui-même. appeler << Moyen Age >> tous les siècles intermédiaires entre
— Mais c'est ce qu'avaient fait les philosophes grecs aussi. l'Antiquité et eux et on assista dans tous les domaines à un
— Oui, et c'est pourquoi nous parlons d'une << deuxième épanouissement exceptionnel : l'art, l'architecture, la littéra-
naissance >> de l'humanisme antique. Mais l'humanisme de la ture, la musique, la philosophie et la science. Prenons un
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exemple : Nous avons parlé de la Rome antique qu'on avait — Mais c'est horrible... et surtout complètement idiot !
surnommée << la Ville des villes >> et << le Nombril du monde >>. C'est ca que tu appelles l'humanisme?
Au cours du Moyen Age, Rome tomba dans l'oubli et, en — Non, pas ca. Bruno était l'humaniste, pas ses bourreaux.
1417, la ville qui avait compté jusqu'à un million d'habitants Il y eut aussi sous la Renaissance un mouvement << anti-
n'en abritait plus que dix-sept mille. Renaissance >>. J'entends par là l'autorité toute-puissante de
— C'est à peu près la population de Lillesand. l'église et de l'état. Ainsi on jugea des hérétiques et on brula
— Les humanistes de la Renaissance se donnèrent pour des sorcières car la magie et la superstition étaient floris-
tache de relever Rome. On entreprit de construire une vaste santes. Il y eut les guerres de Religion, sans oublier la vio-
basilique sur la tombe de l'apotre Pierre. Concernant la basi- lente conquête de l'Amérique. L'humanisme a toujours connu
lique Saint-Pierre, il est clair qu'on ne saurait parler de un arrière-plan plus sombre. Aucune époque n'a été toute
mesure et de retenue. Divers grands personnages de la bonne ou toute mauvaise. Le bien et le mal sont deux fils qui
Renaissance furent invités à participer à ce qui était, à traversent toute l'histoire de l'humanité et bien souvent ils
l'époque, le plus grand projet d'architecture du monde. Le sont tissés ensemble. Cela est également vrai pour le prochain
chantier commenca en 1506 et s'étendit sur cent vingt années, mot clé que l'on doit à la Renaissance, à savoir l'apparition
et il fallut encore attendre cinquante ans avant que la place d'une nouvelle méthode scientifique.
Saint-Pierre fut tout à fait terminée. — Est-ce à cette époque que l'on a construit les premières
— Ca a du devenir une église gigantesque ! usines ?
— Elle mesure deux cents mètres de long, cent trente — Pas vraiment tout de suite. La Renaissance introduisit
mètres de haut et a une superficie de seize mille mètres car- un nouveau rapport à la science permettant de grandes inno-
rés. Cela en dit assez long sur l'audace des hommes de la vations techniques.
Renaissance. Cette époque apporta aussi une nouvelle — En quoi consistait cette nouvelle méthode ?
conception de la nature. Que les nommes se sentent heureux — Il s'agissait tout d'abord d'observer la nature avec nos
de vivre et ne considèrent plus seulement leur séjour sur terre propres sens. Dès 1300, plusieurs personnes exprimaient leur
comme une préparation à la vie dans le ciel modifia totale- réserve quant à une confiance aveugle dans les anciennes
ment leurs rapports avec le monde physique. La nature devint autorités qu'étaient les dogmes de l'Eglise et la philosophie
quelque chose de positif et Dieu existait au sein de la Créa- de la nature d'Aristote. C'était un leurre de croire qu'il suffi-
tion. Puisqu'il était infini, il devait pouvoir être partout. On a sait de réfléchir pour résoudre un problème quel qu'il soit,
appelé cette conception le panthéisme. On qualifiait la nature alors que le Moyen Age avait toujours clamé haut et fort la
de divine, c'est-à-dire qu'elle était le << déploiement de toute-puissance de la raison. On décréta dorénavant que
Dieu >>. On devine que l'église regarda d'un mauvais ?il chaque observation de la nature devait être soumise à la per-
toutes ces nouvelles idées. Ce qui arriva à Giordano Bruno ception de nos sens, à notre expérience et à nos expérimenta-
l'illustre de manière dramatique : il prétendit non seulement tions. C'est ce qu'on appelle la méthode empirique.
que Dieu était la totalité du réel mais que l'univers était infini. — Ce qui signifie ?
Ces deux affirmations lui valurent une peine très sévère. — Que l'on construit son savoir sur les choses à partir de
— Comment ca? sa propre expérience et non à partir de vieux parchemins
— Il fut brulé sur la place du marché aux fleurs de Rome poussiéreux ou de chimères. Dans l'Antiquité aussi, l'empi-
en 1600. risme a existé. Aristote, encore lui, fit de nombreuses et
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passionnantes observations de la nature. Mais des expérimen- voient dans l'essor de la technique un facteur déterminant.
tations systématiques, ca c'était radicalement nouveau. D'aucuns soulignent que l'homme a mis en marche un pro-
— Ils ne disposaient bien sur pas de tous les appareils cessus qu'il n'est plus en mesure de controler. Mais les
d'aujourd'hui? bonnes ames optimistes pensent que nous sommes encore
— Ils n'avaient évidemment ni machines à calculer ni dans l'enfance de la technique et que si la civilisation tech-
balances électroniques. Mais ils connaissaient les mathéma- nique a eu ses maladies infantiles, les hommes apprendront
tiques et ils avaient des balances. Il était plus important que peu à peu à maitriser la nature sans pour autant la mettre en
jamai s de retranscrire toutes les observations scientifiques danger de mort.
dans un langage mathématique précis. << Mesure ce qui est — Et toi, qu'est-ce que t'en penses ?
mesurable et rends mesurable ce qui ne peut pas être — Il y a du vrai dans les deux points de vue. Dans certains
mesuré >>, dit Galilée, l'un des plus grands scientifiques du domaines, il faut que les hommes cessent de malmener la
e nature, mais nous pouvons par ailleurs continuer à agir en
xvi siècle. Selon lui, << la nature est écrite dans un langage
mathématique >>. toute bonne conscience. Ce qui est sur, en tout cas, c'est que
— Et toutes ces expérimentations et ces mesures ouvrirent nous ne retournerons jamais au Moyen Age, puisque à partir
la voie pour de nouvelles inventions ? de la Renaissance l'homme n'a plus seulement été une partie
— La première phase fut l'élaboration de cette nouvelle de la Création, mais a commencé à transformer la nature et à
méthode. Elle permit une révolution technique qui elle-même la modeler à son image. Cela en dit long sur cette étrange
rendit possibles toutes les découvertes ultérieures. En d'autres créature qu'est l'homme.
termes, les hommes commencèrent par se libérer des contin- — Nous avons déjà marché sur la Lune. Aucun homme du
gences naturelles. La nature n'était plus quelque chose dont Moyen Age n'aurait cru que c'était possible, non?
l'homme se contentait de faire partie, elle devenait quelque — Ca, tu peux le dire ! Cela nous amène à aborder la ques-
chose dont on peut avoir besoin et se servir. << Le savoir est le tion de la nouvelle représentation du monde. à travers tout le
pouvoir >>, déclara le philosophe anglais Francis Bacon, Moyen Age, les hommes vivaient sous le ciel et levaient les
exprimant par cette phrase l'utilité de la connaissance. Cela yeux vers le Soleil, la Lune, les étoiles et les planètes. Mais
était une grande nouveauté. Les hommes s'attaquaient à la personne n'avait jamais mis en doute que la Terre fut au
nature et s'en rendaient maitres. centre de l'univers. Aucune observation n'avait pu jeter le
— Mais pas seulement de manière positive, n'est-ce pas? doute sur l'immobilité de la Terre et le mouvement de rota-
— Non, là encore le bien et le mal sont intimement tissés tion des << corps célestes >> autour de la Terre. C'est ce que
dans toutes les actions des hommes. L'essor de la technique nous appelons l'<< image géocentrique du monde >>, à savoir
qui s'amorca à la Renaissance est à l'origine des machines à que tout tourne autour de la Terre. La représentation chré-
filer et du chomage, des médicaments et des nouvelles mala- tienne de Dieu tronant au-dessus de tous les corps célestes