trop subversives. Rarement un philosophe aura été aussi philosophie, il y a l'idée de voir le monde sous l'<< angle de
insulté et poursuivi que lui. Il fut même l'objet d'une tentative l'éternité >>.
de meurtre. Et tout cela parce qu'il critiquait la religion offi-
— Sous l'angle de l'éternité?
cielle. Il pensait que le christianisme et le judaisme ne repo-
— Oui, Sophie. Est-ce que tu arrives à voir ta propre vie
saient plus que sur des dogmes rigides et des rituels vidés de
sur le plan cosmique ? Il faut que tu fermes les yeux à demi et
leur sens. Il fut le premier à adopter ce que nous qualifierions
t'imagines, toi et ta vie, ici et maintenant...
de perspective << critique historique >> à propos de la Bible.
— Hum... c'est pas si facile que ca...
— Sois plus clair ! — Rappelle-toi que tu vis une infime partie de la vie de
— Il rejetait l'idée selon laquelle Dieu aurait inspiré la l'univers. Tu fais partie de quelque chose d'immense et qui te
Bible jusque dans les moindres détails. Selon lui, nous dépasse.
devrions toujours avoir en mémoire l'époque à laquelle la — Je vois ce que tu veux dire.
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282 LE MONDE DE SOPHIE SPINOZA 283
— Arrives-tu à ressentir tout ca? Arrives-tu à appréhen- — Oui, à peu près. Quand Spinoza utilise le mot éthique, on
der toute la nature, c'est-à-dire tout l'univers d'un seul coup peut tout aussi bien le remplacer par art de vivre ou morale.
d'oeil? — Tout de même... << l'art de vivre démontré géométri-
— Ca dépend. Il me faudrait peut-être des lunettes spé- quement >> !
ciales. — La méthode ou l'ordre géométrique fait référence à la
— Je ne pense pas seulement à l'espace infini, mais aussi à terminologie et la présentation qu'il emploie. Tu te souviens
un temps infini. Il y a trente mille ans de cela vivait un petit que Descartes voulait appliquer la méthode mathématique à
garcon dans la vallée du Rhin. Il était une infime partie de la la réflexion philosophique pour garantir en quelque sorte sa
nature, un frémissement qui courait à la surface de l'océan légitimité. Spinoza se situe dans le même courant rationaliste
infini. Il n'existe aucune différence entre ce garcon et toi. en voulant démontrer que la vie de l'homme est déterminée
— Sauf que moi, je suis en vie. par les lois de la nature. Nous devons, selon lui, nous libérer
— Oui, mais c'est pourtant ca que tu aurais du essayer de de nos sentiments et de nos émotions afin de trouver la paix
ressentir, car qui seras-tu dans trente mille ans ? et le bonheur.
— C'était ca, ses idées subversives ? — Nous ne sommes quand même pas uniquement déter-
— Pas tout à fait... Spinoza ne prétendait pas que tout ce minés par les lois de la nature ?
qui existe au monde est de l'ordre de la nature, puisqu'il met- — Ce n'est pas si simple, Spinoza est un philosophe beau-
tait en parallèle Dieu et la nature. Il voyait Dieu dans tout ce coup plus complexe qu'il n'y parait, Sophie. Prenons les
qui existe et tout ce qui existe, en Dieu. choses une par une. Tu te rappelles que Descartes distinguait
— Il était panthéiste, alors ? deux substances : la pensée et l'étendue.
— Bien vu. Pour Spinoza, Dieu n'était pas celui qui se — évidemment !
contente de créer le monde pour le regarder d'en haut, non, — Eh bien, Spinoza réfute cette distinction, car pour lui il
Dieu est le monde. Spinoza exprime la même idée autrement n'y a qu'une seule substance à l'origine de tout. C'est la Sub-
en disant que le monde est en Dieu. Il se réfère alors au dis- stance, ce qu'il appelle aussi Dieu ou la nature. Nous n'avons
cours de Paul aux Athéniens sur la colline de l'Aréopage : donc pas affaire avec une conception << dualiste >> de la réalité
<< C'est en elle [la divinité] en effet que nous avons la vie, le comme chez Descartes. Nous disons qu'il est << moniste >>.
mouvement et l'être. >> Mais examinons le raisonnement de — On voit difficilement ce qu'ils ont en commun.
Spinoza tel qu'il se présente dans son ouvrage majeur intitulé — En fait, la différence n'est pas aussi grande qu'on croit.
l'éthique démontrée suivant l'ordre géométrique. Pour Descartes aussi, seul Dieu est à l'origine de lui-même.
— L'éthique... et la méthode géométrique ? Ce n'est que lorsqu'il assimile Dieu à la nature ou la nature à
— Cela peut sembler bizarre, je sais. Pour les philosophes, Dieu que Spinoza s'éloigne à la fois de Descartes et d'une
l'éthique est la doctrine des principes de la morale pour conception judéo-chrétienne du monde.
mener une vie heureuse. C'est dans ce sens que nous parlons — Car, dans ce cas, la nature est Dieu, point final.
de l'éthique de Socrate ou d'Aristote. De nos jours, l'éthique — Mais quand Spinoza utilise le mot << nature >>, il ne
s'est vue réduite à un ensemble de règles à respecter pour ne pense pas seulement à la nature dans l'espace. Avec la Sub-
pas marcher sur les pieds de son voisin... stance, Dieu ou la nature, il entend tout ce qui existe, même
— Alors que penser à son bonheur personnel, c'est consi- ce qui est d'ordre spirituel.
déré comme de l'égoisme? — à la fois la pensée et l'étendue, si je comprends bien.
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284 LE MONDE DE SOPHIE SPINOZA 285
— Oui, c'est ca. Selon Spinoza, nous autres hommes — Car tu es une personne et une seule qui tantot a mal au
connaissons deux qualités ou formes d'apparitions de Dieu, à ventre, tantot est l'objet d'une émotion. Toutes les choses qui
savoir les attributs de Dieu, qui sont la << pensée >> et l'<< éten- nous entourent physiquement sont l'expression de Dieu ou de
due >> que Descartes avait déterminées. Dieu — ou la nature la nature. De même nos pensées. Car tout est un. Il n'y a
— se manifeste sous forme de pensée ou de chose dans qu'un seul Dieu, une seule Nature ou une seule Substance.
l'espace. Il se peut que Dieu ait infiniment plus d'attributs — Mais quand je pense à quelque chose, c'est moi qui
que ces deux-là, mais ce sont les seuls auxquels les hommes pense et quand je me déplace, c'est toujours moi qui me
aient accès. déplace. Qu'est-ce que Dieu vient faire là-dedans?
— Je veux bien, mais pourquoi faire compliqué quand on — J'aime ton engagement, mais qui es-tu? Tu es Sophie
peut faire simple ? Amundsen, mais tu es aussi l'expression de quelque chose
— Je reconnais qu'il faut être solidement armé pour s'atta- d'infiniment plus grand. Tu peux affirmer, si cela te fait plai-
quer à la langue de Spinoza, mais le jeu en vaut la chandelle, sir, que c'est toi qui penses ou qui te déplaces, mais ne peux-
car la pensée qui se dégage finalement a la transparence et la tu aussi dire que c'est la Nature qui pense tes pensées et qui
beauté d'un diamant. se déplace à travers toi? En fait, tout n'est qu'une question
— Tu excites ma curiosité. de verres optiques, de perspective.
— Tout ce qui est dans la nature appartient soit à la Pensée —- Est-ce que ca revient à dire que ce n'est pas moi qui
soit à l'étendue. Toutes les choses et les événements de notre décide de ce que je fais ?
vie quotidienne, que ce soit une fleur ou un poème sur cette — En quelque sorte. Tu as peut-être la liberté de bouger le
même fleur, sont différents modes de la Pensée ou de l'éten- pouce quand tu le désires, mais il ne peut bouger qu'en sui-
due. Un modus (modi au pluriel) est une modification de la vant sa propre nature. Pas question pour lui de sauter de ta
Substance infinie qu'est la Nature. Une fleur est un mode de main et de courir dans toute la pièce. Toi aussi tu as ta place
l'attribut de l'étendue comme le poème sur cette même fleur dans le grand Tout. Tu es Sophie, mais tu es aussi un doigt de
un mode de l'attribut de la Pensée. Ainsi chaque créature par- la main de Dieu.
ticulière apparait-elle comme un mode de Dieu. — Alors c'est Dieu qui décide de tout ce que je fais ?
— Plutot tordu comme type ! — Dieu ou la Nature ou les lois naturelles. Pour Spinoza,
— Non, c'est juste sa langue qui est un peu alambiquée. Dieu est la cause immanente de tout ce qui arrive. Il n'est pas
Derrière ces formules assenées de manière péremptoire se une cause extérieure, car Dieu ne se manifeste que par ces
cache une vérité splendide et d'une telle évidence que notre lois naturelles.
langue de tous les jours est trop pauvre pour la décrire. — Je ne saisis pas bien la différence.
— Pour ma part, je préfère quand même la langue de tous — Dieu n'est pas un montreur de marionnettes qui tire sur
les jours. les ficelles en décidant de ce qui va se passer. Au contraire,
— Très bien, je vais commencer par toi-même. Quand tu as tout dans le monde se produit par nécessité. Spinoza avait une
mal au ventre, qu'est-ce qui a mal? conception déterministe de la vie sur terre.
— Tu l'as déjà dit, c'est moi. — Ca me rappelle quelque chose.
— C'est vrai. Et quand tu penses plus tard que tu as eu mal — Tu penses peut-être aux stoiciens. Eux aussi avaient
au ventre, qu'est-ce qui pense? affirmé que tout se produisait dans le monde par nécessité.
— Eh bien, c'est toujours moi. D'où l'importance de faire face aux événements en gardant
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un << calme stoique >>. Il ne fallait surtout pas se laisser empor- causes extrêmement complexes derrière la moindre de ses
ter par ses émotions. actions ?
— Je comprends ce que tu veux dire, mais je n'aime pas — Je n'ai pas envie d'en apprendre davantage.
cette idée que l'on n'est pas maitre de ses actions. — Il faut que tu répondes encore à une dernière question.
— Revenons à ce petit garcon de l'age de pierre qui vivait Imagine deux vieux arbres fruitiers qui ont été plantés en
il y a trente mille ans. En grandissant, il apprit à se servir même temps dans un grand jardin. L'un a poussé au soleil et a
d'une lance pour tuer les animaux, il fit l'amour à une femme bénéficié d'une terre riche et bien arrosée, alors que l'autre a
qui devint la mère de ses enfants et tu peux être sure qu'il poussé à l'ombre sur un sol pauvre. Quel arbre sera le plus
vénérait les dieux de sa tribu. Crois-tu vraiment qu'il ait grand et portera le plus de fruits ?