il paraissait déjà aussi agé que cet Alberto que j'ai vu Elle ne pouvait s'empêcher de penser au lendemain. Non
aujourd'hui. Il avait un nom étranger. que ce fut le jour de son anniversaire, puisqu'elle ne le fête-
— Knox? rait pas avant le soir de la Saint-Jean, mais parce que c'était
— C'est possible, Sophie. Peut-être qu'il s'appelait Knox. aussi l'anniversaire de Hilde. Sophie pressentait qu'il se pas-
— Ce n'était pas Knag, par hasard? serait quelque chose d'important. Ca mettrait en tout cas un
— Non, je dois confondre... De qui veux-tu parler en terme à toutes ces cartes de v?ux du Liban.
disant Knox ou Knag ? Il y avait sur le chemin un terrain de jeux et Hermès
— D'Alberto ou du père de Hilde. s'arrêta devant un banc comme s'il voulait indiquer à Sophie
— Je commence à tout mélanger. de s'asseoir là.
— Il reste quelque chose à manger? Elle s'assit et caressa le pelage roux tout en le regardant
— Tu n'as qu'à réchauffer la viande hachée. droit dans les yeux. Il va se mettre à gronder, pensa Sophie.
Elle vit ses machoires trembler, mais Hermès ne gronda ni
Deux semaines s'écoulèrent sans qu'Alberto se manifeste. n'aboya. Il ouvrit simplement la gueule et dit :
Elle recut une autre carte d'anniversaire au nom de Hilde — Joyeux anniversaire, Hilde !
mais, bien qu'on approchat de la date, elle n'avait encore rien Sophie fut comme pétrifiée. Est-ce que c'était le chien qui
recu à son nom. venait de parler? Non, ce devait être une sorte d'hallucina-
Un après-midi, Sophie descendit en bus dans la vieille ville tion, à force de songer à Hilde. Mais une petite voix en elle
et alla frapper à la porte d'Alberto. Il n'était pas chez lui mais lui disait qu'elle avait bien entendu le chien prononcer ces
il y avait un mot sur la porte : trois mots. Et qui plus est, d'une belle voix grave.
L'instant d'après, l'incident était clos. Hermès aboya bien
Tous mes v?ux pour ton anniversaire, Hilde ! Nous appro- fort, comme pour dissimuler le fait qu'il venait de parler avec
chons du moment décisif : l'instant de vérité, mon enfant. une voix humaine, et se remit en route vers la maison
Chaque fois que j'y pense, ca me fait tellement rire que je d'Alberto. En levant les yeux vers le ciel, Sophie apercut
dois me retenir de faire pipi. Berkeley est dans le coup, évi- quelques gros nuages. Le temps menacait de changer.
demment, alors accroche-toi! à peine Alberto avait-il ouvert la porte que Sophie lui dit :
— Trêve de politesses. Tu t'es bien fait avoir et tu le
Sophie arracha le mot et le glissa dans la boite aux lettres sais, va.
d'Alberto en sortant. — De quoi veux-tu parler, mon enfant?
Zut alors ! Il n'était quand même pas reparti pour Athènes ? — Le major a fait parler Hermès.
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— Aie, ca se corse. Il a réussi à faire ca? — C'est donc de l'empirisme que tu veux me parler
— Eh oui ! aujourd'hui?
— Et qu'a-t-ildit? — Je vais essayer. Les principaux empiristes ou philo-
— Devine ! sophes de l'expérience étaient Locke, Berkeley et Hume, tous
— << Bon anniversaire >> ou quelque chose dans le genre. e
trois anglais, alors que les grands rationalistes du xvn siècle
— Gagné ! étaient un Francais, Descartes, un Hollandais, Spinoza, et un
Alberto fit entrer Sophie. Il portait un costume pas très Allemand, Leibniz. C'est pourquoi on fait parfois la distinc-
différent de celui de l'autre jour, avec moins de rubans et de tion entre l'empirisme anglais et le rationalisme continental.
dentelles. — D'accord, mais est-ce que tu peux reprendre ta défini-
— Ce n'est pas tout, déclara Sophie. tion de l'empirisme?
— Qu'est-ce que tu entends par là? — Un empiriste veut déduire toutes ses connaissances sur
— Tu n'as pas trouvé le mot dans la boite aux lettres ? le monde de ce que ses sens lui transmettent. Il faut partir
— Si, mais je l'ai tout de suite mis à la poubelle. d'Aristote pour trouver la formule classique : << Rien n'existe
— Mais que lui a fait ce Berkeley pour qu'il réagisse dans la conscience qui n'ait existé avant dans les sens. >> Il
ainsi ? faut y voir une critique directe de la théorie des idées chère à
— Attendons de voir. Platon, selon lequel l'homme nait avec des idées venant du
— Mais tu ne vas pas m'en parler aujourd'hui? monde des idées. Locke reprend la phrase d'Aristote à son
— Si, aujourd'hui même. compte et quand il l'utilise, c'est cette fois contre Descartes.
Alberto s'assit confortablement et commenca : — Rien n'existe dans la conscience... qui n'ait existé
— La dernière fois que nous étions ici, je t'ai parlé de avant dans les sens ?
Descartes et de Spinoza qui avaient en commun d'être tous — Nous n'avons aucune représentation ou idée préconcue
deux de purs rationalistes. du monde dans lequel nous naissons avant de l'avoir percu.
— Et un rationaliste, c'est quelqu'un qui croit au pouvoir Si nous avons une représentation ou une idée qui n'a aucun
de la raison. lien avec des faits dont nous avons fait l'expérience, c'est
— Oui, un rationaliste croit que la raison est à la source de alors une idée fausse. Avec des termes tels que << Dieu >>,
la connaissance. Il croit aussi que l'homme nait avec certaines << éternité >> ou << substance >>, la raison tourne à vide, car per-
idées (idées innées), présentes dans la conscience et qui pré- sonne n'a vraiment fait l'expérience de Dieu, de l'éternité ou
cèdent toute expérience. Plus l'idée était claire, plus elle de ce que les philosophes avaient appelé la Substance. On
devait correspondre à quelque chose de réel. Tu te rappelles peut à loisir écrire des traités savants qui au bout du compte
que Descartes déduisait de l'idée d'un être parfait que Dieu n'apportent aucun nouveau savoir réel. Ce type de raisonne-
devait nécessairement exister. ment peut sembler fort judicieux, mais ce n'est qu'une forme
— Tu crois que j'oublie aussi vite ? de masturbation intellectuelle. Il s'agissait de tout repasser au
— Eh bien à partir du xvIIIe siècle, cette tradition rationa- peigne fin, comme quand on cherche de l'or pour découvrir
liste va être battue en brèche par ce qu'on a appelé l'empi- parmi toute la boue et le sable quelques pépites d'or.
risme. Plusieurs philosophes défendirent le point de vue que — Et ces pépites d'or, c'étaient les vraies expériences ?
nous n'avons aucune conscience des choses ou des événe- — Ou du moins les pensées liées à l'expérience des
ments avant de les avoir appréhendés par nos sens. hommes. Les empiristes se proposaient de passer en revue
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toutes les idées des hommes pour vérifier si elles étaient fon- plusieurs fois que je pourrai formuler clairement la pensée : je
dées sur l'expérience. Prenons un philosophe à la fois. mange une << pomme >>. Locke dit que nous avons obtenu une
— Bon, je t'écoute. << vision synthétique >> de la pomme.
— Le premier fut un Anglais, John Locke, qui vécut de — Nous pouvons du moins être sur que ce que nous voyons,
1632 à 1704. Son livre le plus important parut en 1690 sous le entendons, sentons et goutons est tel que nous l'avons percu.
titre Essai sur l'entendement humain. Il tentait d'éclaircir — Oui et non. Le monde est-il vraiment tel que nous le
deux questions : la première consistait à s'interroger sur l'ori- percevons? C'était la deuxième question de Locke et rien
gine des pensées et des représentations chez l'homme, la n'est moins sur, Sophie. Ne soyons pas trop pressés. C'est le
deuxième posait le problème de la fiabilité de nos sens. premier devoir d'un philosophe.
— Plutot ambitieux comme projet ! — Je sens que je vais devenir aussi muette qu'une carpe.
— Examinons le premier point. Locke est convaincu que — Locke distingue dans le domaine des sens les qualités
toutes les pensées et les images que nous avons dans la tête << primaires >> des qualités << secondaires >> et se réfère aux phi-
sont le fruit de nos diverses expériences. Avant de ressentir losophes qui l'ont précédé, tel Descartes.
quelque chose, notre conscience est comme une tabula rasa, — Comment ca?
c'est-à-dire un tableau vierge. — Les qualités primaires des sens recouvrent le volume, le
— Ne te sens surtout pas obligé de parler latin. poids, la forme, le mouvement et le nombre des choses. Nous
— Avant de percevoir quelque chose, notre conscience est pouvons affirmer que nos sens nous renseignent utilement sur
donc aussi vide et nue qu'un tableau noir avant l'entrée du ces qualités. Mais nous disons aussi que quelque chose est
professeur dans la classe. Locke compare aussi la conscience sucré ou acide, vert ou rouge, chaud ou froid : c'est ce que
avec une pièce sans meubles. Nous commencons à percevoir Locke appelle les qualités secondaires des sens. Et ces
le monde autour de nous grace à la vue, l'odorat, le gout, le impressions telles que la couleur, l'odeur, le gout ou le son,
toucher et l'ouie. Les petits enfants sont imbattables sur ce ne sont pas des qualités immanentes aux choses. Elles ne
point. De cette manière naissent ce que Locke appelle des reflètent que l'effet produit sur nos sens.
idées sensorielles simples. Mais la conscience n'accepte pas — Le gout, ca ne se discute pas.
passivement ces idées, elle les confronte, les soumet à divers — Justement. Les qualités primaires comme la grandeur
raisonnements, les met en doute, etc. De ce travail intellec- ou le poids sont irréfutables car elles sont constitutives des
tuel surgissent ce que Locke appelait les idées réflexives. Il choses elles-mêmes, alors que les qualités secondaires