rêveries avortées. >> — Ce que Hume veut dire, c'est que nous pouvons asso-
— On peut difficilement être plus direct. cier des idées sans qu'elles correspondent à quelque chose de
— Hume voulait revenir à la facon dont un enfant percoit réel. Ainsi, il finit par exister des idées fausses qui ne corres-
le monde, c'est-à-dire avant que les pensées et les réflexions pondent à rien dans la nature. Nous avons déjà évoqué les
n'aient envahi son cerveau. C'est bien toi qui trouvais que les anges. Ou encore précédemment les << crocophants >>. Un
philosophes se cantonnaient dans leur petit monde au lieu de autre exemple est Pégase, le cheval ailé. Dans tous ces cas, la
s'ouvrir au monde réel? conscience s'est amusée à bricoler des images pour leur don-
— Oui, quelque chose de ce genre. ner une apparence d'impression << vraie >>. La conscience,
— Hume aurait pu dire exactement la même chose. Il com- elle, n'a rien inventé, elle est juste le théatre où les représen-
mence par distinguer deux types de représentations chez tations s'appellent, s'évoquent ou s'entrainent les unes les
l'homme : les impressions et les idées. Les << impressions >> autres, sans nulle intervention de la volonté.
sont les perceptions vives et immédiates du monde extérieur — Je commence à comprendre pourquoi c'est si important,
tandis que les << idées >> sont les souvenirs attachés à ces en effet.
impressions. — Hume s'attaque donc à toutes les représentations pour
— Des exemples, s'il te plait ! les décomposer en impressions simples et voir si elles corres-
— Si tu te brules à un poêle trop chaud, tu ressens une pondent à quelque chose de réel. Ainsi, beaucoup de gens à
<< impression >> immédiate. Par la suite, tu vas y repenser et l'époque de Hume avaient des idées bien précises concernant
c'est ce que Hume appelle une << idée >>. Avec cette différence le << ciel >> ou la << Nouvelle Jérusalem >>. Descartes, tu t'en
que l'impression est beaucoup plus forte que le souvenir souviens, affirmait qu'une idée << claire et distincte >> corres-
après coup. Autrement dit, l'impression des sens est originale pondait obligatoirement à quelque chose de réel.
alors que le souvenir n'est qu'une pale copie, car l'impression — Je t'ai déjà dit que je ne suis pas spécialement tête en
est la cause directe de l'idée qui va se nicher dans la l'air.
conscience. — Il va de soi que le ciel est une association de toutes
— Jusque-là je te suis. sortes d'idées. Citons simplement quelques éléments : Dans
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304 LE MONDE DE SOPHIE HUME 305
le ciel, il y a une << porte de perles >>, des << rues pleines d'or >>, nous interroger une seconde sur leur valeur. Qu'en est-il du
des << foules d'anges >>, etc. Mais nous n'avons pas encore tout << moi >> par exemple, c'est-à-dire du noyau de la personna-
décomposé en facteurs simples. Car une << porte de perles >> lité? C'est pourtant sur cette représentation que Descartes
ou des << rues pleines d'or >> ou des << anges >> sont aussi des avait fondé toute sa philosophie.
associations d'idées. Il faut distinguer les représentations élé- — J'espère que Hume n'essaye pas de nier que je suis moi.
mentaires de << perle >>, de << porte >>, de << rue >>, d'<< or >>, de Parce que dans ce cas, il peut délirer longtemps.
<< créature vêtue de blanc >> et d'<< ailes >> avant de voir si elles — Ecoute, Sophie, s'il y a une chose que tu dois retenir de
correspondent à une << impression simple >> que nous avons ton cours de philosophie, c'est bien de ne pas tirer de conclu-
eue. sions hatives.
— Mais c'est bien le cas. Le problème, c'est que nous — Continue.
avons forgé à partir de ces impressions simples des réalités — Applique la méthode de Hume sur ce que tu concois
imaginaires. comme ton << moi >>.
— Voilà, tu as trouvé le mot juste. Nous appliquons en fait — Bon, je dois d'abord me demander si c'est une repré-
le même schéma que dans un rêve. Tout le matériau de base sentation simple ou associative.
pour les rêves s'est présenté un jour à nous sous forme — Et tu en déduis...
d'<< impressions simples >>. Quelqu'un qui n'aurait jamais vu —... que je me percois plutot comme un ensemble assez
d'or ne pourrait pas non plus s'imaginer une rue remplie complexe : mon humeur est très changeante et j'ai du mal à
d'or. prendre des décisions. Je suis aussi capable d'aimer et de
— C'est pas bête, ca. Mais alors Descartes et sa représen- détester la même personne.
tation claire et distincte de Dieu, qu'est-ce qu'il en fait? — La représentation de ton moi est donc une association
— Hume répond que nous voyons en Dieu un être infini- d'idées.
ment << intelligent et bon >>, ce qui est une association d'idées — Parfaitement. Puis je dois me demander si je possède
avec d'un coté quelque chose d'intelligent et de l'autre une impression de mon propre moi qui corresponde à ca. Je
quelque chose de bon. Si nous n'avions su ce qu'était l'intel- dois bien en avoir une. Je l'ai en permanence, non?
ligence ou la bonté, nous n'aurions pu forger un tel concept — Pourquoi sembles-tu hésiter sur ce point?
de Dieu. Nous considérons aussi qu'il est un << Père sévère — C'est parce que je change tout le temps. Je ne suis pas la
mais juste >>. Là encore, trois idées : << père >>, << sévère >> et même aujourd'hui qu'il y a quatre ans. Mon humeur mais
<< juste >>. à la suite de Hume, beaucoup de penseurs ont vu aussi l'image que j'ai de moi-même se modifient d'un instant
dans la religion une critique adressée à notre propre père à l'autre. Il arrive que je me percoive comme un << être radi-
quand nous étions enfants. L'image du père a finalement calement neuf >>.
conduit à l'image d'un << Père au Ciel >>. — Le sentiment d'avoir un noyau de personnalité irréduc-
— C'est peut-être vrai. Mais je ne vois pas pourquoi Dieu tible et immuable est donc illusoire. La représentation du moi
serait nécessairement un être de sexe masculin. Maman disait est en fait une longue chaine d'impressions isolées que tu
parfois, histoire de rétablir un peu l'équilibre : << Notre Mère n'as pas vécues simultanément, << une collection de divers
qui êtes aux Cieux... >> contenus de conscience qui se succèdent à toute vitesse et qui
— La modernité de Hume se vérifie tous les jours, car nous changent et bougent constamment >>, dit Hume. Nous n'avons
utilisons la plupart du temps des concepts associatifs sans donc pas de personnalité de base où viendraient s'inscrire et
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306 LE MONDE DE SOPHIE
HUME 307
s'enchainer par la suite toutes les émotions et les concepts. rationaliste. Hume n'était pas chrétien, mais il n'était pas non
C'est comme un film à l'écran : les images défilent si vite que plus athée. Il était ce que nous appelons un agnostique.
nous ne voyons pas que le film est en fait constitué d'une infi- — Ce qui signifie ?
nité d'images isolées. En réalité, un film n'est qu'une somme — Un agnostique est quelqu'un qui ne sait si Dieu existe.
d'instants. Quand Hume, sur son lit de mort, recut la visite d'un ami qui
— Je crois que j'abandonne. lui demanda s'il croyait à une vie après la mort, Hume lui
— Tu veux dire que tu abandonnes la représentation falla- aurait répondu qu'un morceau de charbon jeté au feu pouvait
cieuse de ton moi que tu croyais immuable ? ne pas bruler.
— Je suis bien obligée. — Ah ! bon...
— Avoue que tu n'étais pas partie pour, au début ! Pourtant — Sa réponse dénote bien sa totale liberté de jugement. Il
quelqu'un d'autre que Hume, deux mille cinq cents ans plus ne reconnaissait comme vrai que ce qu'il avait percu comme
tot, avait analysé la conscience de l'homme et détruit le tel par ses propres sens. Il laisse sinon le champ ouvert à
mythe d'un moi irréductible. toutes les hypothèses. Il ne rejetait pas la foi chrétienne ou la
— C'était qui? croyance aux miracles. Mais dans les deux cas il est question
— Bouddha. Leurs formulations sont si proches que c'en de foi et non de savoir ou de raison. On peut en gros affirmer
est presque troublant. Bouddha considérait la vie de l'homme que le dernier maillon entre la foi et la raison se brise avec la
comme une suite ininterrompue de cycles psychiques et phy- philosophie de Hume.
siques qui modifiaient à chaque instant l'être humain. Le nou- — Mais tu as dit qu'il ne rejetait pas les miracles.
veau-né n'est pas le même que l'adulte et je ne suis pas — Ce qui ne veut pas dire qu'il y croyait, bien au contraire.
aujourd'hui la même personne qu'hier. De rien je ne peux Il constate seulement le besoin qu'ont les hommes de croire à
dire : << ceci m'appartient >>, dit Bouddha, et rien ne me per- des événements que nous qualifierons aujourd'hui de << sur-
met de dire : << ca, c'est moi >>. Il n'existe pas de moi ou de naturels >>. Mais ce n'est pas un hasard si tous ces miracles se
noyau immuable de la personnalité. passent très loin d'ici, il y a très, très longtemps. Hume refuse
— C'est vraiment très proche de Hume en effet. de croire aux miracles tout simplement parce qu'il n'en a
— Dans le même ordre d'idées, les rationalistes avaient jamais vu de ses propres yeux. Mais que les miracles n'exis-
également affirmé l'immortalité de l'ame. tent pas, il n'en a pas de preuves tangibles non plus.
— Mais ca aussi c'est une idée fausse, non? —- Tu peux reprendre ce dernier point?
— Oui, aussi bien pour Hume que pour Bouddha. Sais-tu — Hume considère le miracle comme une rupture avec les
ce que dit Bouddha à ses disciples avant de mourir? lois naturelles. Mais il est absurde de dire que nous avons une
— Comment le saurais-je ? expérience sensible des lois naturelles. Nous voyons bien