pour admettre qu'on n'a pas le droit de tuer quelqu'un. — Quelle idiotie! Là encore, et l'environnement? Quant
— Selon Hume, nous nous sentons tous concernés par le au niveau de vie, il est déjà assez haut comme ca en Norvège.
bien-être de nos semblables. Nous possédons tous la faculté — Il arrive qu'on dise que << cette loi a été votée par
de compatir, mais cela n'a rien à voir avec la raison. l'Assemblée, aussi tous les citoyens doivent s'y conformer >>,
— Je n'en suis pas si sure. et pourtant cela va souvent à rencontre du désir de chacun de
— Cela peut s'avérer parfois utile d'écarter quelqu'un de se soumettre à de telles lois arbitraires.
son chemin, Sophie. Surtout si on s'est fixé un but bien pré- — Je vois ce que tu veux dire.
cis, c'est une recette qui a fait ses preuves, crois-moi ! — Pour résumer, la raison ne peut nous dire comment nous
— Non, là tu exagères ! devons agir. Et ce n'est pas en triturant nos méninges que
— Alors explique-moi donc pourquoi on laisserait en vie nous nous comporterons en adultes responsables, car ce n'est
quelqu'un de gênant. qu'une question de c?ur. << Il n'est pas contraire à la raison de
— Mais l'autre aussi aime la vie. On n'a pas le droit de le préférer la destruction du monde à une égratignure au doigt >>,
supprimer ! dit Hume.
— Est-ce là une preuve logique ? — C'est terrifiant, ce que tu dis là !
— Je ne sais pas. — écoute : après des inondations catastrophiques, n'est-ce
— à partir d'une phrase descriptive : << mais l'autre aussi pas seul notre c?ur qui nous pousse à agir pour secourir les
aime la vie >>, tu es passée à une phrase d'énoncé normatif : populations sinistrées? Si nous n'avions pas de sentiments et
<< on n'a pas le droit de le supprimer >>. D'un point de vue laissions parler notre << raison froide >>, ne pourrions-nous pas
purement formel, c'est une aberration. C'est comme si tu penser qu'au fond ce n'était pas une si mauvaise chose,
disais que << beaucoup de gens trichent sur leur déclaration de puisque ca supprime des millions de gens dans un monde
revenus, c'est pourquoi je dois aussi tricher >>. En d'autres déjà menacé par la surpopulation?
termes, nous ne devons jamais glisser d'une phrase décrivant — Ca me rend folle qu'on puisse faire ce raisonnement.
ce qui est à une phrase de type il faut. Et c'est pourtant bien — Tu vois bien que ce n'est pas ta raison qui est choquée.
ce que nous faisons à longueur de temps, les journaux, les — Merci, ca va, j'ai compris.
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BERKELEY 315
22 —... et aussi un philosophe.
— Ah?
— Il sentit que la philosophie et la science mettaient en
Berkeley danger la conception chrétienne du monde. Le matérialisme
s'attaquait à la foi selon laquelle Dieu avait créé F univers et
le maintenait en vie.
... comme un globe ivre tournoyant
autour d'un soleil en feu... — Oui, et alors ?
— Eh bien, Berkeley fut l'empiriste qui alla le plus loin
dans ses conclusions.
— Parce qu'il a dit que nous ne pouvons connaitre le
monde que par nos sens ?
Alberto se leva et se dirigea vers la fenêtre. Sophie vint à — Pas seulement. Il a montré que les choses sont exacte-
ses cotés. Au bout d'un moment ils apercurent un petit avion ment comme nous les percevons, mais à cette différence près
à réaction qui survolait les toits. Derrière lui flottait une ban- qu'elles ne sont pas des << choses >>.
derole. — Comment ca ?
Sophie s'attendait à lire une quelconque publicité pour un — Tu te rappelles que Locke avait insisté sur le fait que
concert, mais l'avion se rapprocha, et quelle ne fut pas sa stu- nous ne pouvons rien dire sur les qualités secondaires des
choses. Nous pouvons affirmer qu'une pomme est verte et
péfaction de lire :
acide, mais cela n'engage que nous. Par contre les qualités
<< TOUTES MES FéLICITATIONS POUR TON ANNIVERSAIRE, primaires telles que la masse, le volume et le poids appartien-
HILDE ! >> nent réellement au monde extérieur qui, lui, a une << sub-
— Il est obstiné, fut le seul commentaire d'Alberto. stance >> physique.
De gros nuages noirs venus des plaines du Sud s'étaient — Eh ! je n'ai pas encore perdu la mémoire que je sache.
accumulés au-dessus de la ville. Le petit avion fut comme — Locke pensait à la suite de Descartes et Spinoza que le
happé par un lourd nuage et disparut. monde physique est une réalité.
— Il y a de l'orage dans l'air, dit Alberto. — Tiens !
— Je prendrai le bus pour rentrer. — Eh bien c'est ce point que Berkeley, en empiriste consé-
— Espérons que ce n'est pas encore un coup du major. quent, va mettre en doute. Selon lui, la seule chose qui existe
— Il n'est quand même pas tout-puissant? est ce que nous percevons. Justement, nous ne percevons pas
Alberto ne répondit pas et retourna s'asseoir. la << matière >> ou encore la << substance >>. Nous ne pouvons
— Nous avons à parler un peu de Berkeley, déclara-t-il saisir le monde à pleines mains comme si c'était un simple
après un moment. << objet >>. En partant de l'hypothèse que tout ce que nous per-
Sophie aussi s'était rassise et se surprit à se ronger les cevons est une manifestation d'une << substance >> cachée,
ongles. nous commettons une erreur. Nous ne sommes absolument
— George Berkeley était un évêque irlandais qui vécut de pas en mesure de fonder une telle assertion.
1685 à 1753, commenca Alberto avant de marquer une — Mais enfin, regarde !
longue pause. Sophie donna un coup de poing sur la table.
— Berkeley était un évêque irlandais..., répéta Sophie.
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316 LE MONDE DE SOPHIE BERKELEY 317
— Aie, gémit-elle tant elle avait frappé fort, est-ce que cela auxquelles nous sommes sans cesse exposés >>. Le monde
ne prouve pas suffisamment que nous avons affaire à une entier ainsi que toute notre existence reposent entre les mains
vraie table qui est composée d'une matière réelle? de Dieu. Il est l'unique cause de tout ce qui est.
— Qu'as-tu senti ? — Là tu m'en bouches un coin, c'est le moins qu'on puisse
— Quelque chose de dur. dire.
— Tu as une perception nette de quelque chose de dur, — << Etre ou ne pas être >> n'est donc pas toute la question.
mais tu n'as pas senti la matière même de la table. Ainsi, tu Il faut aussi se demander ce que nous sommes. Sommes-nous
peux rêver que tu te cognes contre quelque chose de dur, alors de vrais êtres humains en chair et en os ? Notre monde est-il
qu'il n'y a rien de dur dans ton rêve. constitué de choses réelles ou sommes-nous seulement entou-
— Effectivement, pas en rêve. rés de conscience ? Car Berkeley ne se contente pas de mettre
— On peut aussi influencer la perception de quelqu'un. en doute la réalité matérielle, mais aussi le temps et l'espace
Sous hypnose, un homme sentira le chaud ou le froid, les qui selon lui n'ont absolument pas d'existence indépendante.
caresses comme les coups de poing. Notre perception du temps et de l'espace est quelque chose
— Mais si ce n'est pas la table elle-même qui était dure, qui n'existe que dans notre conscience. Une ou deux
qu'est-ce qui m'a fait sentir quelque chose de dur? semaines pour nous ne sont pas nécessairement une ou deux
— Berkeley prétendait que c'était une volonté ou un esprit. semaines pour Dieu...
Selon lui, toutes nos idées ont une cause extérieure à notre — Tu as dit que pour Berkeley cet esprit qui est à l'origine
propre conscience, mais cette cause est de nature spirituelle et de tout, c'est Dieu.
non matérielle. — Oui, mais pour nous...
Sophie avait recommencé à se ronger les ongles. Alberto — Eh bien?
poursuivit : —... pour nous cette << volonté >> ou cet << esprit >> qui agit
— Selon Berkeley, ma propre ame peut être la cause de sur tout peut fort bien être le père de Hilde.
mes propres représentations, comme dans le cas du rêve, mais Sophie se tut, consternée. Son visage tout entier n'expri-
seule une autre volonté ou un autre esprit peut être la cause mait qu'un grand point d'interrogation. Puis elle se ressaisit
des idées qui déterminent notre monde matériel. Tout découle et demanda tout à coup :
de l'esprit << qui agit en toute chose et en quoi toute chose — Tu y crois, toi ?
consiste >>, disait-il. — Je ne vois pas d'autre possibilité. Cela semble être la
— Et il s'agirait de quel genre d'esprit? seule explication plausible. Je pense à tout ce à quoi nous
— Berkeley pense à Dieu, naturellement. Il alla jusqu'à avons eu droit, les cartes postales et tous les événements
dire que << nous pouvons même affirmer que l'existence de étranges qui se sont produits ici et là, comme Hermès se met-
Dieu est beaucoup plus clairement percue que celle des tant à parler ou moi-même me trompant de prénom.
hommes >>. — Je...
— Alors on n'est même plus sur d'exister? — Est-ce que tu te rends compte que je t'ai appelée
— écoute... Tout ce que nous voyons et sentons est << une Sophie, ma chère Hilde ! Alors que j'ai tout le temps su que tu
conséquence de la puissance de Dieu >>, rappelait Berkeley. ne t'appelais pas Sophie !