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作者:挪威-乔斯坦·贾德 当前章节:15431 字 更新时间:2026-6-15 19:54

Puis ce fut le traditionnel déballage de cadeaux qui remontait — Je crains que rien de tout ceci ne soit réel.

aussi loin dans le souvenir que possible, peut-être même — C'est ce qu'on appelle l'angoisse existentielle, et qui n'est

jusqu'aux premiers gémissements du bébé qu'elle avait été. Sa la plupart du temps qu'une étape sur le chemin de la connais-

mère lui offrit une raquette de tennis. Elle n'avait encore sance.

jamais joué au tennis, mais il y avait des courts de tennis à cinq — Je crois que j'ai besoin de faire une pause dans le cours.

minutes de l'allée des Trèfles. Quant à son père, il lui avait fait — As-tu en ce moment beaucoup de grenouilles dans ton

parvenir une minichaine avec écran de télévision et bande FM. jardin ?

L'écran n'était guère plus grand qu'une photo. Elle recut aussi Sophie ne put s'empêcher de rire.

toutes sortes de menus présents de la part de vieilles tantes et — Je crois que nous ferions mieux de continuer, poursuivit

d'amis de la famille.

Alberto. Bon anniversaire, du reste. Il faut terminer ce cours

— Veux-tu que je reste à la maison aujourd'hui? demanda avant la Saint-Jean. C'est notre dernier espoir.

sa mère au bout d'un moment. —* Notre dernier espoir?

— Non, pourquoi ca? — Est-ce que tu es bien assise ? Cela va demander un peu de

— Tu n'allais vraiment pas bien hier soir. Si ca continue, je temps, tu comprends ?

pense qu'il serait plus sage d'aller consulter un psychologue. — Ca va, je suis bien assise.

— Non, je ne crois pas que ce soit nécessaire. — Tu te souviens de Descartes ?

— C'était à cause de l'orage... ou bien à cause de cet Alberto? — << Je pense, donc je suis. >>

— Et toi là-dedans? N'as-tu pas dit toi-même : << Mais — Si nous continuons cette mise en examen systématique,

qu'est-ce qui nous arrive, ma chérie ? >> nous aboutissons à une impasse. à force de douter, nous ne

— Je pense que si tu commences à trainer en ville et rencon- savons même plus si nous pensons. Qui sait si nous n'allons pas

trer des gens bizarres, c'est peut-être ma faute... finir par nous convaincre que nous ne sommes que des pensées

— Ce n'est la faute de personne si je suis un petit cours de et que cela n'a rien à voir avec le fait de penser par soi-même?

philosophie quand je n'ai rien d'autre à faire. Allez, va à ton Nous avons de bonnes raisons de croire que nous sommes le

travail. On doit tous se retrouver à l'école à deux heures. On va fruit de l'imagination du père de Hiide qui, de cette manière,

nous remettre nos bulletins et il y a une petite fête après. offre à sa fille restée à Lillesand une petite distraction pour son

— Tu connais déjà tes notes ? anniversaire. Tu me suis ?

— J'aurai en tout cas de bien meilleures notes qu'au dernier — Oui...

trimestre. — Mais il y a aussi une contradiction : si nous ne sommes

que des créatures imaginaires, nous n'avons pas le droit de

Peu après le départ de sa mère, le téléphone sonna. << croire >> en quoi que ce soit. Et dans ce cas, toute cette conver-

— Allo, qui est à l'appareil? sation téléphonique ne serait qu'une pure illusion.

— C'est Alberto. — Et nous n'aurions pas non plus le moindre libre arbitre

— Ah!... ou la moindre volonté. Le major nous dicterait nos propos et

— Le major n'a pas lésiné sur les munitions hier. nos actes. Alors nous pourrions tout aussi bien raccrocher tout

— Je ne comprends pas ce que tu veux dire. de suite.

— Je parle de l'orage, Sophie. — Non, là tu simplifies un peu trop.

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LE SIèCLE DES LUMIèRES 347

LE MONDE DE SOPHIE

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point fixe et je soulèverai le monde >>, disait-il. C'est ce point

— Explique-toi ! qu'il s'agit de trouver pour déséquilibrer l'univers intérieur du

— Tu veux dire qu'un homme planifie tout ce que nous major.

rêvons? Il est possible que le père de Hilde sache exactement — Ce n'est pas une mince entreprise.

tout ce que nous faisons. échapper à sa conscience serait aussi — Mais nous n'avons aucune chance d'y parvenir avant

difficile qu'échapper à sa propre ombre. Cependant — je suis d'avoir terminé le cours de philosophie. Il exerce pour l'instant

en train de mettre sur pied un plan très précisément à partir une pression beaucoup trop forte sur nous. Il a apparemment

de ce point —, rien ne nous permet d'affirmer que le major a décidé que je devais te servir de guide à travers les siècles

déjà prévu tous les événements à venir. Il se peut qu'il ne jusqu'à notre époque. Mais nous n'avons que quelques jours

décide qu'au dernier moment, quand il écrit noir sur blanc ses devant nous avant qu'il ne prenne son avion quelque part au

idées. Et c'est dans ce laps de temps que nous pouvons peut- Moyen-Orient. Si nous n'arrivons pas à nous libérer de son

être imaginer que nous jouissons d'une relative indépendance imagination vraiment collante avant son arrivée à Bjerkely,

dans nos paroles ou nos actes. Il est clair que notre rayon alors nous sommes perdus.

d'action est fort limité comparé à la toute-puissance du major. — Tu me fais peur.

Nous sommes en quelque sorte soumis aux circonstances exté- — Tout d'abord, il y a un certain nombre de choses à savoir

rieures comme ces chiens qui se mettent à parler, ces avions qui sur le siècle des Lumières en France avant de pouvoir brosser à

laissent flotter des banderoles avec des félicitations d'anniver-

grands traits la philosophie de Kant et aborder ensuite le

saire, ces bananes à messages et ces orages télécommandés. romantisme. Hegel marquera, nous le verrons, une étape déci-

Nous ne devons pas toutefois exclure le fait que nous avons une sive. Ce qui nous amènera bien évidemment à parler de la cri-

volonté autonome, si infime soit-elle. tique indignée de Kierkegaard vis-à-vis de la philosophie hégé-

— Mais comment ca ? lienne. Nous devrons également dire quelques mots de Marx,

— Le major sait tout de notre petit monde, cela va de soi, mais Darwin et Freud. Si nous arrivons à conclure avec Sartre et

cela ne veut pas dire pour autant qu'il est tout-puissant. Nous l'existentialisme, notre plan peut réussir.

devons en tout cas essayer de vivre comme s'il ne l'était pas. — C'est plutot ambitieux comme programme pour une

— Je crois que je comprends ce que tu veux dire. semaine !

— Le fin du fin, ce serait de réussir à faire quelque chose de — Commencons sans plus tarder. Tu peux venir tout de suite?

notre propre chef, sans que le major s'en apercoive. — Je dois d'abord passer à l'école. Il y a une petite fête et on

— Mais comment faire, si nous n'existons pas vraiment? doit nous distribuer nos bulletins.

— Qui a dit que nous n'existons pas? La question n'est pas — Laisse tomber ! Si nous ne sommes que pure conscience, le

de savoir si nous existons, mais ce que nous faisons et qui nous gout de la limonade et des gateaux n'est que le fruit de notre

sommes. Même s'il devait s'avérer que nous ne sommes que des imagination.

pulsions de la conscience dédoublée du major, cela ne nous ote — Mais mon bulletin ?

pas pour autant notre petite existence. — écoute, Sophie ! Soit tu vis dans un univers merveilleux

— Ni notre libre volonté?

sur un minuscule point du globe qui n'est qu'une galaxie parmi

— C'est sur ce point que je travaille, Sophie. des centaines de milliards d'autres galaxies, soit tu déclenches

— Mais le père de Hilde ne doit pas apprécier que tu << tra- des impulsions électromagnétiques dans la conscience d'un

vailles >> justement sur ce point? major. Et voilà que tu viens me parler de << bulletin >> ! J'aurais

— Non, pas du tout. Mais il ne connait pas mon plan propre- honte à ta place !

ment dit. Je tente de trouver le point d'Archimède. — Excuse-moi.

— Le point d'Archimède? — Bon, va faire un tour à l'école avant. Cela pourrait avoir

— Archimède était un scientifique grec. << Donnez-moi un

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348 LE MONDE DE SOPHIE LE SIèCLE DES LUMIèRES 349

une mauvaise influence sur Hilde si tu séchais le dernier jour de Elle trouva deux cartes du Liban dans la boite aux lettres qui

classe. Elle est plutot du genre à aller à l'école même le jour de toutes les deux disaient : << HAPPY BIRTHDAY — 15 YEARS >>.

son anniversaire, car c'est un ange. C'étaient de banales cartes d'anniversaire.

— Alors je passe tout de suite après. La première carte était adressée à << Hilde Moller Knag, c/o

— On peut se donner rendez-vous au chalet du major. Sophie Amundsen... >> Mais l'autre carte était adressée à

— Au chalet du major? Sophie en personne. Toutes les deux portaient le cachet du

... clic! << Contingent des Nations unies >> du 15 juin.

Sophie lut d'abord la sienne :

Hilde laissa retomber le classeur sur ses genoux. Voilà que Chère Sophie Amundsen,

son père avait réussi à lui donner mauvaise conscience parce C'est aussi aujourd'hui ton anniversaire, alors je t'adresse

qu'elle avait séché le dernier jour. Ah ! le petit malin ! toutes mes félicitations. Je te remercie pour tout ce que tu as fait

Elle se demanda en quoi pouvait consister le plan pour Hilde jusqu 'ici.

d'Alberto. Et si elle regardait à la dernière page ? Non, ce Bien amicalement,

n'était pas bien, il valait mieux se dépêcher d'avancer dans le major Albert Knag.

l'histoire.

Il était un point sur lequel elle était sure qu'Alberto avait Sophie ne savait pas si elle devait ou non se réjouir de ce que

raison. Son père controlait bien sur ce qui arrivait à Sophie et le major lui adresse enfin personnellement une carte. En un

Alberto, mais il ne pouvait néanmoins pas savoir tout ce qui sens, c'était plutot touchant.

allait se passer. Peut-être laissait-il sa plume courir sur le Le texte de la carte pour Hilde disait quant à lui :

papier et ne se rendait compte que plus tard de ce qu'il avait Ma petite Hilde chérie,

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