beaucoup luttèrent pour imposer ce qu'on pourrait appeler une aussi de lutter contre l'esclavage et d'adoucir le traitement des
religion naturelle. C'est mon sixième point. De nombreux maté- criminels.
rialistes dignes de ce nom ne croyaient en aucun dieu et affi- — Difficile de ne pas être d'accord sur tous ces points, je
chaient un athéisme de bon aloi. Cependant, les philosophes du trouve.
siècle des Lumières trouvaient qu'on ne pouvait concevoir un — Le principe de l'<< inviolabilité de tout individu >> est exposé
monde sans Dieu. Le monde était trop soumis à la raison pour à la fin de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen qui fut
envisager une telle possibilité. Newton partageait ce point de rédigée par l'Assemblée nationale francaise en 1789. La Consti-
vue. La croyance en l'immortalité de l'ame relevait davantage tution norvégienne de 1814 s'en est très largement inspirée.
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354 LE MONDE DE SOPHIE LE SIèCLE DES LUMIèRES 355
— Et pourtant il y en a tant qui se battent encore au- — Mais c'est incroyable !
jourd'hui pour faire reconnaitre leurs droits ! e
— Il fallut attendre le xix siècle pour qu'il y eut un nouveau
— Oui, malheureusement. Les philosophes des Lumières mouvement des femmes en France et dans toute l'Europe. Petit
voulaient établir les droits inaliénables de chaque individu, du à petit, les femmes gagnèrent du terrain et en Norvège, par
seul fait qu'il est né homme. C'est ce qu'on entend par droits exemple, elles obtinrent en 1913 le droit de vote. Mais il reste
<< naturels >> et qui bien souvent s'oppose aux lois en vigueur encore beaucoup de chemin à parcourir quand on voit ce qui
dans tel ou tel pays. Et c'est au nom de ce << droit naturel >> que se passe dans certains pays.
des personnes ou des couches de population se révoltent pour — Pour ca, oui.
conquérir un peu plus de liberté et d'indépendance. Alberto se tut un instant et regarda le lac.
— Et qu'en est-il du droit des femmes ? — Voilà en gros ce que je tenais à t'apprendre sur le siècle
— La révolution de 1789 établissait un certain nombre de des Lumières, dit-il au bout d'un moment.
droits qui valaient pour tous les << citoyens >>. Il est clair qu'on — Pourquoi << en gros >> ?
entendait surtout par là les hommes. Cependant, c'est précisé- — Je crois que je n'ai plus grand-chose à dire sur le sujet.
ment sous la Révolution francaise que nous voyons les premiers Pendant qu'il prononcait ces mots, il se passait quelque
mouvements de lutte des femmes. chose là-bas, au milieu du lac. L'eau semblait bouillonner et,
— Ce n'était pas trop tot! surgissant des profondeurs, une forme énorme et hideuse appa-
— Dès 1787, le philosophe Condorcet publia un écrit sur les rut à la surface de l'eau.
droits des femmes, où il déclare que les femmes ont les mêmes — Un serpent de mer ! hurla Sophie.
<< droits naturels >> que les hommes. Sous la Révolution, les La créature monstrueuse sortit plusieurs fois hors de l'eau
femmes furent fort actives dans le combat contre l'Ancien avant de replonger dans les profondeurs et de laisser la surface
Régime. Elles étaient par exemple à la tête des manifestations qui de l'eau redevenir aussi calme qu'auparavant.
contraignirent le roi à s'enfuir du chateau de Versailles. à Paris, Alberto avait détourné le regard.
il y eut plusieurs salons tenus par des femmes qui revendiquaient — Allez, on rentre, dit-il.
les mêmes droits politiques que les hommes mais aussi des Ils se levèrent et entrèrent dans le chalet.
réformes concernant le mariage et le statut social de la femme. Sophie se placa devant les tableaux de Berkeley et Bjerkely.
— Est-ce qu'elles obtinrent gain de cause ? Elle montra du doigt ce dernier :
— Non. Comme bien souvent, ces questions étaient liées au — Je crois que Hilde habite quelque part à l'intérieur du
contexte général d'une révolution. Dès la Restauration, on tableau.
revint à l'ordre social traditionnel avec la domination mascu- Entre les tableaux se trouvait à présent une tapisserie sur
line habituelle. laquelle étaient brodées en lettres capitales : LIBERTé, éGALITé,
— C'est toujours la même chose... FRATERNITé.
— Une de celles qui luttèrent pour l'égalité des droits entre — C'est toi qui l'as accrochée là? demanda Sophie en se
hommes et femmes fut Olympe de Gouges. En 1791, deux ans tournant vers Alberto.
donc après la Révolution, elle publia une Déclaration sur les Celui-ci se contenta de secouer la tête en faisant une grimace
droits des femmes, puisqu'elles n'avaient pas eu voix au cha- de découragement.
pitre dans la fameuse Déclaration des droits de l'homme et du A cet instant, Sophie apercut une enveloppe posée sur le
citoyen. rebord de la cheminée. Elle portait la mention : Pour Hilde et
— Et alors? Sophie. Inutile de demander de la part de qui, mais que son
— Elle fut guillotinée en 1793 et toute action politique fut nom à elle y soit aussi était pour le moins surprenant.
désormais interdite aux femmes. Elle ouvrit l'enveloppe et lut à haute voix :
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356 LE MONDE DE SOPHIE LE SIèCLE DES LUMIèRES
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Mes chères petites, pièces de théatre. Elle fut une des rares femmes à revendiquer
Le professeur de philosophie de Sophie aurait du insister sur le l'égalité des droits entre les hommes et les femmes et publia
fait que les Nations unies reposent sur les idéaux et les principes en 1791 une Déclaration des droits des femmes. Fut guilloti-
des philosophes francais du siècle des Lumières. C'est ce slogan née en 1793 pour avoir osé défendre Louis XVI et critiquer
de << Liberté, égalité, fraternité >> qui a soudé ensemble tout le
peuple francais. Il faudrait que ces mêmes mots unissent Robespierre (L. Lacour, les Origines du féminisme contem-
aujourd'hui le monde entier. Toute la terre devrait plus que porain, 1900). >>
jamais ne former qu'une seule grande famille. Nos descendants
sont nos propres enfants et petits-enfants. De quel monde vont-ils
hériter ?
La mère de Hilde lui cria que Derrick commencait dans dix
minutes et qu'elle avait mis la pizza au four. Hilde se sentait
complètement épuisée après tout ce qu'elle avait lu. Elle était
réveillée depuis six heures ce matin.
Elle prit la décision de passer le reste de la journée avec sa
mère et de la laisser fêter son anniversaire comme elle
l'entendait. Mais elle avait une dernière chose à vérifier dans
son encyclopédie.
Gouges... Non. De Gouges ? Rien non plus. Et Olympe de
Gouges! Toujours rien! Son encyclopédie ne disait pas un
traitre mot de celle qui fut guillotinée à cause de son engage-
ment politique pour la lutte des femmes. N'était-ce pas vrai-
ment scandaleux ?
Elle n'était pourtant pas un personnage inventé par son
père.
Hilde se précipita au rez-de-chaussée pour chercher le
Grand Larousse.
— Je veux juste vérifier quelque chose, lanca-t-elle à sa
mère interloquée.
Elle emporta le volume qui allait de F à G et remonta dans
sa chambre.
Gouges... Ah ! enfin !
<< Gouges, Marie Olympe (1748-1793), écrivain francais
qui joua un grand role sous la Révolution en publiant notam-
ment de nombreux pamphlets sur les questions sociales et des
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KANT
25 souhaite un bon anniversaire. Mais ce sera en musique, cette
fois.
Kant — Je continuerai un peu au lit ce soir.
— Tu y comprends quelque chose ?
— J'ai plus appris en un seul jour que pendant toute ma vie.
... le ciel étoilé au-dessus de ma tête et la loi Quand je pense que ca fait à peine vingt-quatre heures que
morale en moi... Sophie a trouvé la première enveloppe en rentrant de l'école !
— Il suffit parfois de pas grand-chose.
— Mais j'ai un peu pitié d'elle.
— De Maman ?
— Mais non, de Sophie, voyons !
Vers minuit seulement le major Albert Knag appela chez — Oh!.. .
lui pour souhaiter un bon anniversaire à sa fille Hilde. — Elle ne sait plus où elle en est, la pauvre.
C'est la mère de Hilde qui décrocha. — Mais ce n'est qu'un... je veux dire...
— C'est pour toi, Hilde ! —... qu'un personnage inventé de toutes pièces, c'est ca?
— Allo? — Oui, à peu près.
— C'est Papa. — Moi, je crois que Sophie et Alberto existent vraiment
— Ca ne va pas non, il est presque minuit ! quelque part.
— Je voulais juste te souhaiter un joyeux anniversaire... — On en reparlera quand je rentrerai.
— Mais tu n'as fait que ca toute la journée ! — D'accord.
—... je voulais attendre la fin de la journée. — Passe une bonne journée, Hilde.
— Pourquoi ca ? — Qu'est-ce que tu viens de dire?
— Tu n'as pas recu mon cadeau? — Euh, bonne nuit, je voulais dire.
— Ah si ! Merci beaucoup. — Bonne nuit.
— Ne me fais pas marcher. Ca te plait? Quand Hilde se coucha ce soir-là, il faisait encore si clair
— C'est vraiment génial. Je n'ai presque rien pu avaler de dehors qu'elle pouvait voir le jardin et plus loin la baie. Le
la journée, tellement c'est passionnant. soleil ne se couchait pas à cette époque de l'année.
— Mais il faut que tu manges ! Elle s'amusa à s'imaginer peinte sur un tableau accroché
— J'ai trop envie de savoir la suite. au mur dans un petit chalet perdu dans les bois. Pouvait-on
— Tu en es où? Allez, dis-le-moi, Hilde i jamais sortir du cadre et jeter un coup d'?il à l'extérieur?
— Eh bien, ils sont entrés dans le chalet parce que tu as Avant de s'endormir, elle ouvrit à nouveau le grand
commencé à les taquiner avec un serpent de mer... classeur.
— Ah ! le siècle des Lumières.
— Et Olympe de Gouges. Sophie reposa la lettre de Hilde sur la cheminée.