qui n'avait que quatorze ans. Elle mourut quatre jours après son une vision créée de toutes pièces. Tu te souviens peut-être de
quinzième anniversaire, mais Novalis lui resta fidèle toute sa vie. Rousseau qui lanca le mot d'ordre du << retour à la nature >>. Le
— Tu dis qu'elle mourut quatre jours après avoir eu quinze romantisme permit enfin de donner une dimension réelle à
ans? cette formule, puisque ce mouvement s'oppose à la conception
— Oui... mécanique de l'univers au siècle des Lumières. Le romantisme
— Moi aussi j'ai quinze ans et quatre jours aujourd'hui. renouait avec la tradition de la conscience d'être au monde.
— C'est vrai... — Explique-toi !
— Elle s'appelait comment? — Cela implique que la nature est considérée comme un
— Elle s'appelait Sophie. tout. Les romantiques s'inscrivent dans la tradition de Spinoza,
— Quoi? de Plotin et des philosophes de la Renaissance comme Jacob
—-Eh bien, oui... Bohme et Giordano Bruno. Tous ces philosophes affirment
— Tu me fais peur! Ce serait quand même une drole de coin- avoir fait l'expérience d'un << moi >> divin au sein de la nature.
cidence. — Ils étaient panthéistes...
— Je ne sais pas, Sophie. Le fait est qu'elle s'appelait Sophie. — Descartes et Hume avaient opéré une nette distinction
— Continue ! entre le moi du sujet et l'<< étendue >> de la réalité. Kant aussi
— Novalis ne vécut que jusqu'à vingt-neuf ans. Il fut un de avait laissé cette séparation entre le << moi connaissant >> et la
ces << jeunes morts >> dont peut s'enorgueillir le romantisme. La nature << en soi >>. Et voilà qu'on déclarait que la nature n'était
plupart à cause de la tuberculose, mais certains parce qu'ils se qu'un immense << moi >> ! Les romantiques se servaient aussi de
suicidèrent... l'expression l'<< ame du monde >> ou l'<< esprit du monde >>.
— Oh ! mon Dieu ! — Je comprends.
— Ceux qui vieillirent cessèrent d'être romantiques quand — Le premier grand philosophe romantique fut Friedrich
ils atteignirent la trentaine. Ils devinrent de bons bourgeois bien Wilhelm Schelling, qui vécut de 1775 à 1854 et qui tenta d'abo-
conservateurs. lir la distinction entre l'<< esprit >> et la << matière >>. Toute la
— Bref, ils passèrent dans le camp ennemi. nature n'était selon lui que l'expression d'un absolu ou de
— Oui, si tu veux. Mais revenons à la conception romantique l'<< esprit du monde >>.
de l'amour. Ce schéma de l'amour impossible, nous le trouvons — Ca fait penser à Spinoza.
déjà chez Goethe dans son roman épistolaire, les Souffrances — << La nature est l'esprit visible, l'esprit la nature invi-
du jeune Werther, qui parut en 1774. Ce petit livre se termine sible >>, dit Schelling. Car partout dans la nature nous pouvons
par le suicide du jeune Werther qui ne peut obtenir celle qu'il deviner un << esprit qui ordonne et structure >>. La << matière est
aime... de l'intelligence ensommeillée >>, ajoute-t-il.
— Est-ce que ce n'était pas un peu exagéré? — Tu peux préciser, s'il te plait?
— Il y eut une telle vague de suicides à la suite de ce roman — Schelling voyait en la nature l'esprit du monde, mais il
qu'il fut un temps interdit au Danemark et en Norvège. être voyait aussi cet esprit à l'?uvre dans la conscience de l'homme.
romantique, ce n'était donc pas si anodin que ca. Il y avait de Vu sous cet angle, la nature et la conscience de l'homme sont
violentes émotions en jeu. simplement deux formes d'expression de la même chose.
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— Au fond, pourquoi pas? nous sommes capables de nous transposer dans ces différentes
— On peut donc chercher l'<< esprit du monde >> aussi bien cultures.
dans la nature qu'en soi-même. C'est pourquoi Novalis a pu — Tout comme nous devons pouvoir nous mettre à la place
écrire que << le chemin mystérieux va vers l'intérieur >>. Il enten- de quelqu'un d'autre pour mieux comprendre sa situation,
dait par là que l'homme porte tout l'univers en lui et que c'est nous devrions être capables de nous imaginer vivre dans
en plongeant à l'intérieur de soi-même que l'homme peut res- d'autres cultures pour mieux les comprendre.
sentir le mystère du monde. — C'est devenu un lieu commun de nos jours, mais c'était
— C'était pas mal comme idée. très nouveau à l'époque romantique. Le romantisme contribua
— Pour les romantiques, la philosophie, les sciences expéri- en effet à renforcer l'identité culturelle de chaque nation. Ce
mentales et la littérature faisaient partie d'un grand tout. Que n'est pas un hasard si la lutte de la Norvège pour regagner son
l'on compose des poèmes inspirés à son bureau ou que l'on étu- indépendance connut son apogée en 1814.
die la vie des fleurs et la formation des pierres, c'est la même — Je comprends mieux, maintenant.
chose, car la nature n'est pas un mécanisme mort mais un — Mais il faut distinguer deux formes de romantisme : celui
<< esprit du monde >> vivant. qu'on a appelé le romantisme universel et qui fait référence à la
— Si tu continues, je vais finir par devenir une romantique. conception de la nature, à l'ame du monde et au génie artis-
— Schelling observait une évolution dans la nature qui par- tique et qui se développa surtout à Iéna en Allemagne, vers
tait de la terre et de la pierre jusqu'à la conscience de l'homme. 1800.
Il soulignait les différents stades qui permettent de franchir — Et l'autre?
toutes les étapes qui vont de la nature inanimée jusqu'à des — Eh bien, c'est le romantisme national qui connut un essor
formes de vie de plus en plus élaborées. La nature était concue quelques années plus tard à Heidelberg. Les romantiques natio-
par les romantiques comme un organisme, c'est-à-dire un tout naux s'intéressaient surtout à l'histoire, à la langue du
qui laisse s'épanouir ses possibilités internes ou si tu préfères << peuple >>, c'est-à-dire à tout ce qui relevait de la culture
comme une fleur qui s'ouvrirait en montrant ses feuilles et ses << populaire >>. Car le peuple aussi était considéré comme un
pétales. Ce pourrait aussi être un poète qui laisserait venir à lui organisme devant développer ses possibilités internes, tout
ses poèmes. comme la nature ou l'histoire.
— Est-ce que ca ne rappelle pas un peu Aristote? — Dis-moi où tu vis et je te dirai qui tu es...
— Bien sur que si. La philosophie romantique de la nature — Ce qui relie ces deux aspects du romantisme, c'est la
présente des traits communs à la fois avec le néo-platonisme et notion d'organisme. Tout, que ce soit une plante, le peuple, un
Aristote qui concevait davantage les phénomènes naturels d'un poème, la langue ou la nature tout entière, était considéré
point de vue organique que les matérialistes mécaniques. comme un organisme vivant. L'esprit du monde était tout aussi
— Je vois ce que tu veux dire. présent dans la culture populaire que dans la nature et l'art.
— Le même raisonnement s'applique à l'histoire. Celui qui à — Je comprends.
cet égard joua un role déterminant pour les romantiques fut — Herder avait rassemblé des chansons populaires de nom-
Johann Gottfried Herder, qui vécut de 1744 à 1803. Selon lui, le breux pays et il avait fort judicieusement intitulé son recueil :
cours de l'histoire était le fruit d'un processus visant à un but Stimmen der Volker in Liedern (un recueil de chants tradition-
bien précis. Il avait une conception << dynamique >>, nous nels). à Heidelberg, on commenca à rassembler des airs et des
dirions, en opposition à la conception << statique >> des philo- contes populaires. Tu as entendu parler des Contes des frères
sophes du siècle des Lumières. Herder rendit justice à chaque Grimm ?
époque, de même que chaque peuple avait sa spécificité, ce qu'il — Ah ! oui... Blanche-Neige, le Petit Chaperon rouge,
appelle l'<< ame du peuple >>. Toute la question est de savoir si Cendrillon, Hansel et Gretel...
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— Et tant d'autres. De même en Norvège, Asbj0rnsen et Moe conte permettait à l'auteur de laisser libre cours à son imagina-
voyagèrent à travers tout le pays pour recueillir la << vraie litté- tion et l'acte de création échappe toujours un peu à la
rature du peuple >>. On redécouvrit aussi les anciens mythes et conscience de son créateur, comme si l'?uvre se produisait elle-
les poèmes paiens. Des compositeurs se mirent à introduire des même. On pouvait presque écrire comme sous hypnose.
airs populaires dans leur musique, tentant par ce moyen de — Ah bon?
rapprocher la musique populaire de la musique dite savante. — Mais l'écrivain pouvait à tout moment briser le charme
— La musique dite savante? en glissant quelques commentaires ironiques à l'encontre du
— C'est-à-dire composée selon des règles bien précises par lecteur, histoire de rappeler que ce n'était qu'un conte.
une seule personne, disons Beethoven. Alors que la musique — Je comprends.
populaire venait du peuple lui-même et non d'un seul individu. — De cette facon, l'écrivain pouvait dire au lecteur que sa
Aussi est-il très difficile de dater les airs populaires. C'est la propre existence elle aussi était merveilleuse. On a qualifié cette
même chose pour les contes populaires par rapport à la littéra- forme de rupture de l'illusion d'<< ironie romantique >>. Le dra-
ture dite savante. maturge norvégien Henrik Ibsen met par exemple dans la
— La littérature dite savante? bouche d'un des personnages de Peer Gynt que << Personne ne
— Oui, c'est une littérature écrite par une seule personne, meurt au beau milieu du cinquième acte >>.
prenons H. C. Andersen. Les romantiques raffolaient justement — Je vois bien ce que cette réplique a de comique,
des contes. Il suffit de songer au grand écrivain allemand passé puisqu'elle dénonce complètement l'illusion théatrale.
maitre dans ce genre : E. T. A. Hoffmann. — Cette formulation est si paradoxale qu'il convient de sau-
— Ca me dit quelque chose, les Contes d'Hoffmann... ter une ligne après.
— La forme du conte était une des formes littéraires de pré- — Qu'est-ce que tu veux dire par là?
dilection des romantiques, comme avait pu l'être le théatre — Non, rien, Sophie. Mais nous avons parlé de la fiancée de