pour la période baroque. Cela permettait à l'écrivain de laisser Novalis qui s'appelait Sophie comme toi et qui mourut alors
libre cours à son imagination. qu'elle avait tout juste quinze ans et quatre jours...
— Il pouvait se croire le dieu d'un univers recréé de toutes — Tu comprends que cela m'ait fait peur.
pièces. Le regard d'Alberto devint fixe.
— Exactement. Bon, je crois que nous pouvons à présent — Tu ne dois pas craindre d'avoir la même destinée que la
nous résumer. fiancée de Novalis, reprit-il.
— Je t'en prie ! — Et pourquoi donc ?
— Les philosophes romantiques concevaient l'<< ame du — Parce qu'il reste encore quelques chapitres.
monde >> comme un << moi >> qui dans un état plus ou moins oni- — Mais qu'est-ce que tu racontes?
rique pouvait recréer le monde. Le philosophe allemand — Je dis que celle qui est en train de lire l'histoire de Sophie
Johann Gottlieb Fichte expliquait que la nature n'est que l'éma- et d'Alberto sent au bout de ses doigts qu'il reste encore beau-
nation d'une instance supérieure qui prend inconsciemment coup de pages à tourner. Nous n'en sommes qu'au romantisme.
cette forme. Pour Schelling aussi, le monde est << en Dieu >>. Dieu — Tu me donnes le vertige.
est conscient de ce qu'il crée, mais il existe aussi des faces — En réalité, c'est le major qui essaie de donner le vertige à
cachées dans la nature qui représentent ce qui est inconscient Hilde. Tu ne trouves pas ca lache, dis ? Allez, fin du paragraphe !
chez Dieu. Car Dieu aussi a son << coté nocturne >>.
— C'est une pensée à la fois effrayante et fascinante. Ca me Alberto avait à peine prononcé ces mots qu'un jeune garcon
rappelle Berkeley. surgit de la forêt. Il portait des vêtements arabes et un turban
— C'est la même chose entre l'écrivain et son ?uvre. Le autour de la tête. Il tenait à la main une lampe à huile.
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Sophie serra fort le bras d'Alberto. — Il attaque carrément de front à présent. Les derniers
— Qui est-ce? demanda-t-elle. paragraphes nous sont dictés par lui jusqu'au moindre détail.
Mais le garcon répondit en personne : Et dire qu'il n'en a rien à faire ! Enfin, on peut dire qu'il s'est
— Je m'appelle Aladin et je viens tout droit du Liban. démasqué, qu'il s'est complètement mis à nu. Nous savons
— Et qu'as-tu dans ta lampe à huile, mon garcon? répliqua dorénavant que nous vivons notre vie de personnages dans un
Alberto en lui jetant un regard sévère. livre que le père de Hilde a envoyé à sa fille pour son anniver-
à ces mots, le jeune garcon frotta sa lampe et une épaisse saire. Tu as bien entendu ce que j'ai dit? Enfin... ce n'est pas
fumée s'éleva dans les airs. Bientot une silhouette d'homme, vraiment << moi >> qui ai dit ca.
avec une barbe comme Alberto et un béret bleu, apparut dans — Si tout cela est vrai, j'aimerais bien m'échapper du livre
la fumée. et voler de mes propres ailes.
— Tu m'entends, Hilde? cria tout en flottant dans les airs le — C'est justement ca, mon plan secret. Mais avant cela, il
génie de la lampe. Je suis cette fois en retard pour te souhaiter nous faut parler à Hilde. Elle ne perd pas un traitre mot de tout
un bon anniversaire. Je voulais juste te dire que Bjerkely et la ce que nous disons. Mais une fois que nous aurons réussi à
cote sud de Norvège m'apparaissent aussi merveilleux que dans partir d'ici, il nous sera beaucoup plus difficile de reprendre
un conte. Enfin, on se verra dans quelques jours. contact avec elle. Aussi devons-nous saisir l'occasion mainte-
Le génie se volatilisa et tout le nuage de fumée retourna à nant.
l'intérieur de la lampe à huile. Le petit garcon au turban prit la — Qu'allons-nous lui dire ?
lampe sous le bras et courut vers la forêt où il disparut. — Je crois que le major est à deux doigts de s'endormir au-
— C'est... c'est vraiment incroyable, articula Sophie avec dessus de sa machine à écrire, même si ses mains continuent fié-
peine. vreusement à courir sur le clavier...
— Bof, c'est du cinéma tout ca. — Ca fait tout drole d'y penser.
— Le génie a parlé exactement comme le père de Hilde. — C'est précisément le moment où il peut se laisser aller à
— Ce n'était qu'une émanation de son esprit. écrire des choses qu'il regrettera par la suite. Et il n'a pas
— Mais... d'effaceur à sa disposition, Sophie. Cela est un élément non
— Toi et moi, ainsi que tout ce qui se passe autour de nous, négligeable dans mon plan. Gare à celui qui donnera un effa-
n'existons qu'au plus profond de la conscience du major. Il est ceur au major Albert Knag !
tard, ce samedi 28 avril, tous les soldats des Nations unies dor- — Ce ne sera pas moi, en tout cas.
ment sauf le commandant qui veille encore mais est au bord du — J'ordonne maintenant à la pauvre jeune fille de se révol-
sommeil lui aussi. Il doit se hater de terminer le livre s'il veut ter contre son père. Elle devrait avoir honte d'être le jouet
pouvoir l'envoyer pour les quinze ans de sa fille Hilde. C'est consentant de ses lubies. Si seulement il avait le courage de se
pourquoi le pauvre homme doit travailler et rogner sur ses présenter devant nous en chair et en os, il verrait de quel bois
heures de sommeil. on se chauffe !
— Je crois que je laisse tout tomber. — Mais il n'est pas ici.
— Fin du paragraphe, coupez ! — Son esprit et son ame sont ici, même si son corps est en
sécurité au Liban. Tout ce qui nous entoure vient du << moi >> du
Sophie et Alberto laissèrent leurs regards flotter sur le lac. major.
Alberto semblait s'être transformé en véritable statue de pierre. — Mais il ne se réduit pas seulement à ce que nous voyons
Aussi Sophie attendit-elle un bon moment avant d'oser lui autour de nous.
taper sur l'épaule. — Nous ne sommes que des ombres dans l'ame du major. Et
— Tu as perdu ta langue? ce n'est pas facile pour une ombre de s'en prendre à son maitre,
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Sophie. Cela demande de l'intelligence et de la prudence. Mais lire tandis que son père est encore au Liban et m'imagine te
nous pouvons agir sur Hilde. Seul un ange peut se rebeller racontant qu'il est au Liban...
contre un dieu. Sophie ne savait plus où elle en était. Elle essaya de se rappe-
— Nous pourrions demander à Hilde de lui faire la tête dès ler ce qu'elle avait appris sur Berkeley et sur les romantiques.
qu'il rentrera chez lui. Elle pourrait lui lancer à la figure qu'il Mais Alberto Knox poursuivait déjà :
est un minable, elle pourrait abimer son bateau ou du moins — Il ne faudrait pas que tout ca leur monte à la tête et qu'ils
casser sa lanterne. s'imaginent s'en tirer par le rire, car ca pourrait bien leur res-
Alberto approuva de la tête. ter en travers de la gorge.
— Et elle peut le quitter. C'est beaucoup plus facile pour elle — De qui tu parles ?
que pour nous, ajouta Alberto. Elle peut s'enfuir de la maison — De Hilde et de son père, voyons. De qui d'autre ?
du major et ne plus jamais se montrer. Ce serait un digne chati- — Pourquoi ne faut-il pas que ca leur monte à la tête?
ment pour quelqu'un qui prend plaisir à nos dépens à laisser — Parce que rien ne nous dit qu'ils ne sont pas eux aussi le
vagabonder son imagination. pur produit d'une conscience...
— Je vois très bien la scène, le commandant parcourant le — Comment ca?
monde entier à la recherche de Hilde, qui a quitté la maison — Si c'était possible pour Berkeley et les romantiques, ce
parce qu'elle ne supportait plus que son père s'amuse aux doit aussi être possible pour eux. Peut-être que le major est une
dépens de Sophie et d'Alberto. créature imaginée de toutes pièces dans un livre qui parle de lui
— Pour s'amuser, ca, il s'amuse. C'est dans ce sens que je et de Hilde, et bien sur de nous deux, puisque nous formons une
disais qu'il nous utilise comme petit divertissement d'anniver- petite partie de leur vie.
saire. Mais il ferait bien de se méfier. Et Hilde aussi. — Ce serait encore pire. Nous ne serions que des marion-
— Qu'est-ce que tu veux dire? nettes entre les mains d'autres marionnettes !
— Tu es bien assise? — Rien ne nous empêche d'imaginer qu'un autre écrivain
— Du moment qu'il n'y a plus d'autres génies dans l'air, ca rédige un livre sur le major Albert Knag qui lui-même écrit un
va. livre pour sa fille Hilde. Ce livre parle d'un certain << Alberto
— Essaie de t'imaginer que tout ce que nous vivons se pro- Knox >> qui du jour au lendemain envoie des cours de philoso-
duit dans la conscience de quelqu'un d'autre. Nous sommes phie sans prétention à Sophie Amundsen, 3, allée des Trèfles.
cette conscience. Nous ne possédons pas d'ame en propre, nous — Tu crois ca ?
ne sommes que l'ame de quelqu'un d'autre. Jusqu'ici rien de — Je dis seulement que c'est possible. Pour nous, cet écri-
surprenant sur le plan philosophique. Berkeley et Schelling vain serait comme un << dieu caché >>, Sophie. Même si tout ce
dresseraient simplement l'oreille. que nous sommes et tout ce que nous faisons est son ?uvre
— Ah bon? parce que nous sommes lui, nous ne saurons jamais rien de lui.
—- Nous avons tout lieu de croire qu'il s'agit de l'ame du Nous sommes la toute dernière poupée gigogne.
père de Hilde M0ller Knag, en poste au Liban, et qui rédige Il y eut un long silence. Puis Sophie prit la parole :
un livre de philosophie pour les quinze ans de sa fille. Celle-ci — Mais s'il existe vraiment un écrivain qui a imaginé toute
découvre le livre à son réveil sur la table de nuit et peut cette histoire sur le père de Hilde au Liban, qui lui a inspiré
comme tout un chacun lire sur nous. Plusieurs fois, il a été cette histoire avec nous deux...
indiqué que le << cadeau >> pouvait être partagé avec d'autres — Oui et alors ?
personnes. —... on peut alors penser que ca ne devrait pas lui monter à
— Je m'en souviens. la tête non plus.
— Ce que je suis en train de te dire, Hilde est en train de le — Qu'est-ce que tu veux dire ?
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394 LE MONDE DE SOPHIE
— Il est là à nous imaginer, Hilde et moi, mais qui sait s'il 27