— Quand rentre Papa ? demanda Hilde après un moment. ensemble avant que son père ne revienne.
— Samedi, tu le sais bien. — Papa m'a en quelque sorte fait promettre de finir son
— Oui, mais quand? Tu m'as dit qu'il passait d'abord par livre pour son retour.
Copenhague. — Je trouve ca un peu insensé. Qu'il soit absent, c'est
— Eh bien... son affaire, mais il ne devrait pas se mêler de ce qui se
Sa mère était en train de manger une tartine de paté de foie passe à la maison en son absence et essayer de tout diriger
avec une tranche de concombre. de là-bas.
—... il atterrira à Copenhague vers cinq heures. L'avion — Si tu savais tout ce qu'il dirige..., répondit Hilde d'un
pour Kristiansand décollera à huit heures et quart. Je crois que ton mystérieux. Tu n'imagines pas à quel point il adore ca.
l'arrivée à Kjevik est prévue à neuf heures et demie. Elle monta dans sa chambre et reprit sa lecture.
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bouteille rouge était écrit : << BOIS-MOI >> et sur la bleue ; << BOIS-
Soudain Sophie entendit frapper à la porte. Alberto la MOI AUSSI >>.
regarda d'un air déterminé : L'instant d'après, un lapin blanc fila comme une flèche
— Ne nous laissons pas distraire. devant le chalet. Il courait sur deux pattes et portait veste et
Les coups retentirent de plus belle. gilet. Il sortit une montre à gousset de sa poche en disant :
— Je vais te parler d'un philosophe danois qui fut bouleversé — Oh ! mon Dieu ! Je vais vraiment être en retard.
par la philosophie de Hegel, commenca Alberto. Sur ce, il reprit sa course et Alice le suivit. Elle eut juste le
Les coups devinrent à présent si violents que toute la porte temps de faire une autre révérence en disant :
fut ébranlée. — Ca y est, ca recommence.
— C'est naturellement encore un coup monté du major qui — Dis bonjour à Dinah et à la Reine de ma part, lui cria
nous envoie un de ces personnages farfelus pour nous mettre à Sophie avant de la voir disparaitre tout à fait.
l'épreuve, poursuivit Alberto. Ca ne lui demande aucun effort. Restés seuls, Alberto et Sophie examinèrent les deux bou-
— Mais si nous n'allons pas ouvrir, il peut lui prendre l'envie teilles.
de détruire tout le chalet. — BOIS-MOI et BOIS-MOI AUSSI, lut Sophie qui ajouta aussitot :
— Tu as peut-être raison, allons voir qui c'est. je ne sais pas si je vais oser le faire.
Ils se dirigèrent vers la porte. étant donné la violence des Alberto se contenta de hausser les épaules.
coups, Sophie s'était imaginé se trouver en face d'un homme — C'est le major qui nous l'envoie, et tout ce qui vient de
immense, mais il n'y avait sur le perron qu'une petite fille avec lui est de la conscience. Ce ne peut donc être que du << jus de
de longs cheveux blonds et une robe d'été à fleurs. Elle tenait pensée >>.
deux petites bouteilles à la main. L'une était rouge, l'autre était Sophie déboucha la bouteille rouge et la porta prudemment
bleue. à ses lèvres. Le liquide avait un drole de gout sucré, en tout cas
— Bonjour, lanca Sophie. Qui es-tu ? celui-là. Mais, dans le même temps, tout ce qui l'entourait deve-
— Je m'appelle Alice, répondit la petite fille, un peu gênée, nait soudain différent.
en faisant une révérence. C'était comme si l'étang, la forêt et le chalet se fondaient en
— Je m'en doutais, intervint Alberto. C'est Alice au pays des un seul élément. Elle eut bientot l'impression qu'elle ne voyait
merveilles. plus qu'une seule personne et que cette personne, c'était Sophie
— Mais comment a-t-elle fait pour venir jusqu'ici? elle-même. Elle leva les yeux vers Alberto, mais lui aussi sem-
Alice prit alors la parole : blait n'être qu'une partie de l'ame de Sophie.
— Le pays des merveilles est un pays qui ne connait pas de — Ca fait un drole d'effet, expliqua-t-elle. Je vois tout comme
frontières. Ca veut dire que le pays des merveilles est partout, avant, mais c'est comme si tout faisait partie d'un tout. J'ai
un peu comme les Nations unies. C'est pourquoi il devrait être l'impression que tout n'est qu'une seule et unique conscience.
un membre honoraire de l'ONU. Nous devrions avoir des Alberto hocha la tête d'un air entendu, mais Sophie eut
représentants dans toutes les délégations. l'impression qu'elle se hochait la tête à elle-même.
— Ah ! ce major ! grommela Alberto. — C'est le panthéisme ou la philosophie de la totalité. C'est
— Et qu'est-ce qui t'amène ici? l'Esprit du monde des romantiques. Selon eux, le monde entier
— On m'a chargée de donner ces bouteilles de philosophie à n'était qu'un vaste << je >>. Hegel aussi n'oubliait pas l'individu
Sophie, répondit-elle en tendant les petites bouteilles vers la pris isolément et voyait dans le monde l'expression d'une seule
jeune fille. et unique raison universelle.
Toutes deux étaient en verre dépoli, seule changeait la cou- — Est-ce que je dois aussi gouter l'autre bouteille ?
leur du liquide, rouge dans l'un, bleue dans l'autre. Sur la — C'est ce qui est marqué.
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Sophie déboucha la bouteille bleue et but une grande gorgée. — Je vois que tu es un drole de type.
Le gout en était un peu plus acide mais c'était plus rafraichis- — Ah bon?
sant. Là aussi tout ce qui l'entourait changea subitement. — Je crois que je ne saurai jamais l'effet que ca fait d'être
Les sensations produites par le liquide rouge se dissipèrent quelqu'un d'autre. Il n'y a pas deux personnes semblables dans
instantanément et tout redevint comme avant : Alberto rede- le monde entier.
vint Alberto, les arbres de la forêt redevinrent des arbres et — Et la forêt?
l'étang redevint comme un petit lac. — Elle ne forme plus un tout, mais est un univers mer-
Mais cela ne dura qu'une seconde car les choses continuè- veilleux où se déroulent d'étranges aventures.
rent, sous les yeux étonnés de Sophie, à se détacher les unes des — Ca confirme ce que je pensais. La bouteille bleue est
autres. La forêt n'était plus une forêt, le moindre petit arbre l'individualisme. Elle caractérise par exemple la réaction de
représentait à présent un monde à lui tout seul. La moindre S0ren Kierkegaard à l'égard de la philosophie panthéiste des
petite branche représentait à elle seule tout un univers mer- romantiques. à l'époque de Kierkegaard vivait un autre
veilleux à partir duquel on aurait pu broder mille contes. Danois, le célèbre conteur Hans Christian Andersen. Il décelait
D'un seul coup, le petit étang était une mer infinie, non en en la nature ses innombrables mystères et en appréciait l'infinie
profondeur ou en largeur, mais à cause de ses jeux de lumière et richesse. Il rejoignait en cela le philosophe allemand Leibniz
du délicat tracé de ses rives. Sophie comprit qu'elle n'aurait pas qui, un siècle plus tot, avait porté le même regard sur la nature,
trop de toute une vie pour regarder cet étang et que, même critiquant ainsi la philosophie panthéiste de Spinoza comme
après sa mort, ce petit lac resterait un mystère insondable. Kierkegaard critiqua plus tard Hegel.
Elle leva les yeux vers la cime d'un arbre où s'amusaient — J'entends ce que tu dis, mais tu es si bizarre que ca me
trois moineaux. Elle avait bien remarqué leur présence après fait rire.
avoir bu une gorgée de la bouteille rouge, mais sans vraiment — Je comprends. Reprends une petite gorgée de la bouteille
faire attention à eux, puisque la bouteille rouge avait effacé rouge et reviens t'asseoir ici sur les marches. Nous avons encore
toutes les oppositions et les différences individuelles. quelques mots à dire sur Kierkegaard avant d'en avoir terminé
Sophie descendit les marches de pierre et se pencha au- pour aujourd'hui.
dessus de l'herbe. Elle découvrit un univers insoupconné — un Sophie retourna s'asseoir à coté d'Alberto. Après une gor-
peu comme lorsqu'on fait pour la première fois de la plongée gée du liquide rouge, les choses vinrent se fondre à nouveau les
sous-marine et qu'on ouvre les yeux sous l'eau. Dans la mousse, unes aux autres. Même un peu trop, car tous les détails finis-
entre les brins d'herbe et les bouts de paille, ca grouillait de vie. saient par s'estomper. Elle dut tremper sa langue dans la bou-
Sophie vit une araignée qui se frayait vaillamment un chemin à teille bleue pour que le monde redevienne à peu près comme il
travers la mousse, une petite punaise rouge qui montait et était avant l'arrivée d'Alice avec les deux bouteilles.
redescendait à toute vitesse le long d'une brindille et toute une — Mais qu'est-ce qui est vrai? demanda-t-elle à présent.
armée de fourmis au travail. Mais chaque fourmi avait une Est-ce que c'est la bouteille rouge ou la bouteille bleue qui
facon particulière de soulever ses pattes. donne une vraie expérience du monde?
Le comble fut quand elle se releva pour regarder Alberto qui — A la fois la rouge et la bleue, Sophie. Nous ne pouvons pas
était resté sur le perron. Elle vit en lui une personne étrange, dire que les romantiques se soient trompés, car il n'existe
une sorte d'extraterrestre ou un personnage de conte sorti d'un qu'une seule réalité. Mais ils n'en ont retenu qu'un seul aspect.
autre livre que le sien. Elle aussi était à sa facon un être remar- — Et la bouteille bleue ?
quable : elle n'était pas seulement un être humain, une jeune — Kierkegaard avait du en boire de grandes gorgées, à mon
fille de quinze ans, mais Sophie Amundsen, la seule et unique. avis. Il défendait ardemment une conception individualiste.
— Que vois-tu? demanda Alberto. Nous ne sommes pas seulement << les enfants de notre siècle >>,
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414 LE MONDE DE SOPHIE
chacun d'entre nous est une personne unique qui ne vit qu'une — Mais Kierkegaard se rendit compte que l'église et la plu-
seule fois. part des chrétiens avaient une vision un peu scolaire des pro-
— Et Hegel ne s'était pas particulièrement intéressé à cette blèmes religieux. Selon lui, la religion et la raison étaient
question ? comme l'eau et le feu. Il ne suffit pas de croire que le christia-
— Non, il préférait considérer les grandes lignes de l'histoire, nisme est << vrai >>. La vraie foi chrétienne consiste à suivre les