Et c'est justement ce qui a irrité Kierkegaard. Le panthéisme traces de Jésus-Christ.
des romantiques, tout comme l'historicisme de Hegel, noyait la — Qu'est-ce que Hegel a à voir là-dedans?
responsabilité individuelle ; c'est pourquoi, Hegel ou les roman- — Bon, on n'aurait peut-être pas du commencer par là.
tiques, c'était selon lui du pareil au même. — Alors faisons marche arrière et reprenons tout depuis le
— Je comprends que ca l'ait rendu malade. début.
— S0ren Kierkegaard est né en 1813 et recut de son père une — Kierkegaard commenca à étudier la théologie dès l'age de
éducation sévère. C'est de lui qu'il hérita un profond sentiment dix-sept ans, mais se passionna de plus en plus pour les pro-
religieux. blèmes philosophiques. à vingt-sept ans il obtint son diplome
— Ca n'a pas l'air très encourageant. avec sa dissertation Sur le concept d'ironie en rapport avec
— C'est ce profond sentiment religieux qui le poussa à Socrate, où il s'attaque à la conception romantique de l'ironie et
rompre ses fiancailles. Cela fut très mal percu par la bourgeoi- à leur jeu facile avec l'illusion. Il voit dans l'<< ironie socra-
sie bien-pensante de Copenhague et il dut subir force moque- tique >> l'opposé de cette forme d'ironie, car Socrate utilisait
ries et brimades. Il apprit petit à petit à répondre à ses détrac- l'ironie comme moyen d'action afin de mettre en valeur la pro-
teurs et se défendre, mais il devint ce que Ibsen a appelé un fonde gravité de la vie. Contrairement aux romantiques,
<< ennemi du peuple >>. Socrate était aux yeux de Kierkegaard un << penseur existen-
— Tout ca parce qu'il avait rompu ses fiancailles ? tiel >>, c'est-à-dire quelqu'un dont l'existence fait partie inté-
— Pas uniquement. Vers la fin de sa vie, il se mit à critiquer grante de sa philosophie.
violemment toute la culture européenne. << Toute l'Europe — Si tu le dis...
s'achemine lentement vers la faillite >>, déclara-t-il. Il jugeait — Après avoir rompu ses fiancailles avec Regine Olsen,
son époque sans passion et sans engagement et ne supportait Kierkegaard partit en 1841 pour Berlin, où il suivit entre autres
pas la tiédeur et le manque de rigueur de l'église danoise luthé- les cours de Schelling.
rienne. Le << christianisme du dimanche >> lui sortait par les — Est-ce qu'il rencontra Hegel ?
yeux. — Non, Hegel était mort dix ans plus tot, mais l'esprit de
— On parle davantage de nos jours de << christianisme de Hegel continuait de souffler pas seulement sur Berlin mais sur
communion solennelle >>, à savoir que la plupart ne font leur presque toute l'Europe. Son << système >> servait dorénavant de
communion que pour avoir plein de cadeaux. modèle d'explication pour des questions en tout genre. Kierke-
— C'est là que le bat blesse. Pour Kierkegaard, la religion gaard trouva que les << vérités objectives >> pronées par la philo-
s'imposait avec une évidence telle qu'elle s'opposait à la raison sophie hégélienne ne pouvaient aucunement s'appliquer à
et qu'il fallait faire un choix : c'était soit l'un soit l'autre. On ne l'existence individuelle.
pouvait pas être << un peu >> chrétien ou << jusqu'à un certain — Mais quel genre de vérité est essentiel alors?
point >>. Car soit le Christ était ressuscité le jour de Paques, soit — Il ne s'agit pas tant de trouver la Vérité avec un grand V
il ne l'était pas. Et s'il était vraiment ressuscité d'entre les que de trouver des vérités qui concernent la vie de tout un cha-
morts, s'il était vraiment mort pour notre salut, cela était si cun. Il importe de trouver ce qui est << vrai pour moi >>. Il
extraordinaire que cela méritait bien de guider toute notre vie. oppose donc l'individu au << système >>. Selon lui, Hegel avait
— Je comprends. oublié qu'il était lui-même un homme. Le professeur hégélien
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par excellence est celui qui du haut de sa tour d'ivoire explique tianisme. Impossible d'y répondre de manière théorique ou
le grand mystère de la vie, il a dans sa distraction oublié universitaire. Pour qui se concoit comme un << être pris dans
jusqu'à son nom et le fait qu'il est tout simplement un homme, l'existence >>, c'est une question de vie ou de mort. Ce ne peut
et non la brillante sous-partie d'un chapitre. en aucun cas être un sujet de discussion pour le simple plaisir
— Et c'est quoi un homme, selon Kierkegaard? de discuter, mais bien quelque chose que l'on tente d'approcher
— C'est difficile de répondre par une généralité. Une des- avec la plus grande passion et en son ame et conscience.
cription générale de la nature profonde ou de l'<< être >> de — Je comprends.
l'homme ne présente pour Kierkegaard aucun intérêt. C'est — Si tu tombes à l'eau, tu ne te poses pas des questions théo-
l'existence de chacun qui est essentielle et l'homme ne prend riques pour savoir si tu vas ou non te noyer. Ce n'est pas non
pas conscience de son existence derrière un bureau. C'est dans plus << intéressant >> ou << inintéressant >> de savoir s'il y a des
l'action et tout particulièrement face à un choix que nous avons crocodiles dans l'eau. C'est une question de vie ou de mort.
affaire à notre propre existence. On peut illustrer cela par l'his- — Merci de la précision !
toire qu'on raconte à propos de Bouddha... — Il faut donc faire la distinction entre le problème philoso-
—... Bouddha? phique de l'existence de Dieu et l'attitude individuelle face à la
— Oui, car la philosophie de Bouddha elle aussi a comme même question. Chaque homme se retrouve seul pour répondre
point de départ l'existence de l'homme. Il était une fois un à des questions de ce genre. Et seule la foi peut nous permettre
moine qui trouvait que Bouddha n'apportait aucune réponse d'approcher ces problèmes fondamentaux. Les choses que nous
satisfaisante à des questions aussi essentielles que la nature du pouvons savoir avec notre raison sont, selon Kierkegaard, tout
monde ou celle de l'homme. Bouddha répondit au moine en à fait accessoires.
montrant du doigt un homme qui avait été blessé par une flèche — Non, il faut que tu m'expliques ca.
empoisonnée. L'homme blessé ne demanderait jamais, par pur — Huit plus quatre égale douze, Sophie. Nous pouvons en
intérêt théorique, de quoi la flèche était faite, avec quel poison être parfaitement surs. Voilà un exemple de ce genre de vérités
ou de quel angle elle avait été tirée. déterminées par la raison dont ont parlé tous les philosophes
— Il voudrait plutot qu'on l'aide à retirer la flèche et qu'on depuis Descartes. Mais qu'est-ce que cela a à voir avec la prière
soigne sa blessure? du soir?
— Oui, n'est-ce pas? Voilà ce qui se révélait existentiellement — Mais la foi dans tout ca?
important pour lui. Bouddha, comme Kierkegaard, ressentait — Tu ne peux pas savoir si quelqu'un t'a pardonné une
avec une grande intensité que son existence ne durait qu'un mauvaise action et c'est pourquoi c'est si important pour toi de
court instant. Et, comme je l'ai déjà dit, dans ce cas-là, on ne le savoir. C'est une question qui peut t'accompagner toute ta
s'installe pas derrière son bureau pour disserter sur la nature vie. Impossible de savoir non plus si quelqu'un d'autre t'aime.
de l'Esprit du monde. Tu peux tout au plus le croire ou l'espérer. Mais tu conviendras
~ Je comprends. que c'est autrement plus important pour toi que de savoir que
— Kierkegaard dit également que la vérité est << subjective >>. la somme des angles d'un triangle est égale à cent quatre-vingts
Ce qui, dans son esprit, ne revient pas à dire que toutes les opi- degrés. Ou, si tu préfères, on ne s'interroge pas sur la << loi de
nions se valent, mais que les vérités vraiment importantes sont causalité >> ou les << formes a priori de la sensibilité >> quand on
personnelles. Ce sont seulement ces vérités qui sont << une vérité recoit son premier baiser...
pour moi >>. — Non, il faudrait être vraiment timbré.
— Peux-tu donner un exemple de ce genre de vérité sub- — Tout d'abord, la foi est essentielle pour tout ce qui
jective ? concerne les problèmes religieux. << Si je peux saisir Dieu objec-
— Une question fondamentale est celle de la vérité du chris- tivement, alors je n'ai pas la foi, mais c'est justement parce que
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je ne peux pas le faire que je suis obligé d'avoir la foi. Et si je
veux garder la foi, je dois veiller à rester dans l'ignorance — Cela nous amène à parler des trois << stades sur le chemin
objective même par soixante-dix mille mètres de fond et garder de la vie >>.
pourtant la foi. >> — Pardon?
— C'est un peu lourd comme formule. — Kierkegaard considérait qu'il y avait trois attitudes pos-
— Beaucoup avaient auparavant essayé de prouver l'exis- sibles face à l'existence. Lui emploie le terme de stades : le
tence de Dieu ou du moins de le concevoir par la raison. Mais, si << stade esthétique >>, le << stade éthique >> et le << stade religieux >>.
l'on accepte ce genre de preuves de Dieu ou d'arguments de la En utilisant le terme de << stade >>, il veut aussi montrer qu'on
raison, on perd la vraie foi et, partant, tout sentiment religieux peut très bien vivre au niveau des deux stades inférieurs et
intime. Car l'essentiel n'est pas de savoir si le christianisme est << franchir >> soudain le fossé qui vous sépare du stade supérieur.
vrai ou non, mais s'il est vrai pour moi. Au Moyen Age, on Cela dit, la plupart des gens restent au même stade toute leur
vie.
disait déjà : credo quia absurdum.
— Ah i vraiment? — Je parie que je vais bientot avoir droit à une explication.
— Ce qui signifie : << Je crois parce que c'est contraire à la J'ai envie de savoir à quel stade j'en suis.
raison. >> Si le christianisme avait fait appel à notre raison, et — Celui qui vit au stade esthétique vit dans l'instant et
non à d'autres aspects de notre personnalité, il n'aurait plus été recherche à tout moment son plaisir. Le bien est ce qui est beau,
une question de foi. agréable ou plaisant. Vu sous cet angle, un tel homme vit entiè-
— Ca, j'ai compris. rement dans le monde des sens. L'esthète est le jouet de ses
— Nous avons donc vu ce que Kierkegaard entendait par désirs et de ses émotions. Est négatif tout ce qui est ennuyeux
<< existence >>, par << vérité subjective >> et ce que recouvrait pour ou qui << craint >>, comme on dit aujourd'hui.