ment s'était produite une telle évolution. C'est pourquoi ils de vie qui furent anéanties par de violentes catastrophes ?
n'avaient pas vraiment encouru les foudres de l'église. — Exactement. On disait que les fossiles étaient la trace des
— Alors que ce fut le cas de Darwin ? animaux qui n'avaient pas trouvé de place dans l'Arche de Noé.
— Oui, et on comprend aisément pourquoi. Dans les milieux Mais quand Darwin s'embarqua sur le Beagle, il emporta dans
religieux, mais aussi dans plusieurs milieux scientifiques, on ses bagages le premier tome de l'?uvre du géologue anglais
s'en tenait à la version de la Bible qui dit que les plantes et les Charles Lyell, Principles of Geology. Selon lui, la géographie
animaux ont une nature immuable. L'idée sous-jacente était actuelle de la Terre, avec ses hautes montagnes et ses vallées
que chaque espèce animale avait été créée une fois pour toutes profondes, témoignait d'une évolution extrêmement longue et
par un acte créateur particulier. Cette conception chrétienne
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lente. L'idée, c'était que des changements apparemment arguments de Darwin pour étayer sa théorie de l'évolution bio-
minimes pouvaient conduire à de grands bouleversements géo- logique, à savoir la présence de plusieurs couches de fossiles
graphiques, si l'on prenait en considération des espaces de dans diverses formations rocheuses. Un autre argument, c'était
temps suffisamment grands. la répartition géographique des espèces vivantes. Son propre
— à quel genre de changements pensait-il en disant ca? voyage lui permit de glaner des matériaux extrêmement neufs
— Il pensait aux mêmes forces qui s'exercent de nos jours : et intéressants. Il put constater de visu que diverses espèces ani-
au temps et au vent, à la fonte des neiges, aux tremblements de males dans une même région présentaient de très légères diffé-
terre et à la dérive des continents. Tout le monde sait que la rences entre elles. Ce fut surtout le cas sur les iles Galapagos, à
goutte d'eau finit par éroder la pierre, non par sa force mais l'ouest de l'Equateur.
par son action répétée. Lyell pensait que de tels petits change- — Raconte !
ments progressifs pouvaient sur un laps de temps assez long — Nous parlons d'un groupe concentré d'iles volcaniques.
transformer la nature de fond en comble. Darwin pressentait Aussi ne pouvait-on pas constater de grandes différences dans
qu'il détenait là l'explication pour les fossiles d'animaux la vie végétale ou animale, mais Darwin s'intéressait précisé-
marins retrouvés si haut dans les Andes, et il n'oublia jamais ment aux infimes modifications au sein d'une même espèce. Sur
dans ses recherches que d'infimes changements très progressifs toutes ces iles, il rencontra de grandes tortues-éléphants, mais
peuvent conduire à un bouleversement total de la nature, pour celles-ci présentaient de légères variations d'une ile à l'autre.
peu qu'on laisse le temps faire son travail. Pourquoi Dieu aurait-il créé une espèce de tortues-éléphants
— Il pensait donc que cette théorie s'appliquait aussi à l'évo- différente pour chacune des iles?
lution des animaux? — Ca parait peu probable, en effet.
— Bien sur. Il se posa la question. Mais Darwin était, je le — Ses observations sur la vie des oiseaux dans les iles Gala-
répète, un homme prudent. Il s'interrogeait longuement avant pagos lui permirent d'aller plus loin. D'une ile à l'autre, il put
de se risquer à proposer une réponse. Sur ce point, il rejoint observer des variations très précises entre différentes espèces
tous les vrais philosophes : l'important, c'est de poser la ques- de pinsons. Darwin établit une corrélation entre la forme de
tion et il ne s'agit surtout pas d'y répondre trop hativement. leur bec et le type de nourriture qu'ils trouvaient sur l'ile
— Je comprends. (graines de pommes de pin ou insectes vivant sur les troncs
— Un facteur déterminant dans la théorie de Lyell, c'était d'arbres et les branches). Chacun de ces pinsons possédait en
l'age de la Terre. à l'époque de Darwin, on s'accordait généra- effet un type de bec (pointu ou crochu) parfaitement adapté
lement à reconnaitre que la création de la Terre par Dieu pour saisir sa nourriture. Tous ces pinsons descendaient-ils
remontait à environ six mille ans. Ce chiffre était le résultat de d'une seule espèce qui, au cours des ans, s'était adaptée à
l'addition de toutes les générations depuis Adam et Eve. l'environnement de ces différentes iles pour aboutir à l'exis-
— Plutot naif comme raisonnement ! tence de plusieurs nouvelles espèces de pinsons ?
— C'est toujours facile de critiquer après. Darwin, lui, — Il est donc parvenu à cette conclusion?
avanca le chiffre de trois cents millions d'années. Une chose est — Oui, c'est peut-être sur les iles Galapagos que Darwin est
sure en tout cas : la théorie de Lyell comme celle de Darwin devenu << darwiniste >>. Il remarqua aussi que la vie animale sur
n'avaient aucun sens si l'on ne tenait pas compte de périodes de ce petit groupe d'iles présentait de grandes similitudes avec des
temps tout à fait considérables. espèces animales qu'il avait observées en Amérique du Sud.
— Quel age a la Terre ? Dieu avait-il réellement créé une bonne fois pour toutes ces
— Nous savons aujourd'hui qu'elle a 4,6 milliards d'années. espèces avec leurs légères différences entre elles ou bien s'était-
— Le compte doit être bon... il produit une évolution ? Il douta de plus en plus de la préten-
— Pour l'instant, nous nous sommes concentrés sur un des due immuabilité des espèces, mais n'avait encore aucune
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théorie satisfaisante pour expliquer comment une telle évolu- — Et c'est ce que les hommes ont fait pendant des millé-
tion, ou adaptation à l'environnement, pouvait se produire. Il y naires. Mais revenons à nos deux vaches. Si l'une d'elles devait
avait encore un argument pour démontrer que tous les animaux vêler, laquelle choisirais-tu ?
sur terre étaient apparentés. — Celle qui aurait le plus de lait. Comme ca, je serais sure
— Ah? que la génisse deviendrait une bonne vache laitière plus tard.
— Cela concernait l'évolution du f?tus chez les mammifères.
— Tu préfères donc les bonnes vaches laitières aux mau-
Si l'on compare le f?tus d'un chien, d'une chauve-souris, d'un vaises ? Alors venons-en maintenant à notre dernier exercice :
lapin et d'un être humain à un stade précoce, il est presque si tu t'occupais de chasse et possédais deux braques et que tu
impossible de les distinguer clairement les uns des autres. Il devais te séparer de l'un d'eux, lequel garderais-tu?
faut attendre un stade beaucoup plus avancé pour que le f?tus — Je garderais naturellement celui qui saurait le mieux
d'un être humain ne ressemble plus à celui d'un lapin. Cela ne trouver la trace du gibier.
serait-il pas le signe que nous serions tous lointainement appa- — Tu favoriserais donc le meilleur braque. Eh bien, c'est
rentés les uns aux autres?
exactement ainsi que les hommes ont pratiqué l'élevage pen-
— Mais il n'avait toujours aucune explication pour cette évo- dant plus de dix mille ans. Les poules n'ont pas toujours pondu
lution? cinq ?ufs par semaine, les moutons n'ont pas toujours donné
— Non, il ne cessait de réfléchir à la théorie de Lyell sur ces autant de laine et ies chevaux n'ont pas toujours été aussi forts
infimes changements qui pouvaient à la longue provoquer et rapides. Mais les hommes ont fait une sélection artificielle.
d'énormes bouleversements. Mais il ne trouvait aucune expli- Cela vaut aussi pour le monde végétal. Qui mettrait de mau-
cation qui put tenir lieu de principe universel. Il connaissait la vaises pommes de terre dans son jardin, s'il peut se procurer
théorie du zoologue francais Lamarck qui avait démontré que de meilleurs plants ? Faucher des épis qui ne portent pas de blé
les espèces animales avaient progressivement développé ce dont n'a aucun intérêt. Pour Darwin, aucune vache, aucun épi de
elles avaient besoin. Les girafes par exemple avaient fini par bié, aucun chien et aucun pinson n'est tout à fait identique. La
avoir un long cou car pendant des générations elles avaient nature offre des variations à l'infini. Même à l'intérieur d'une
tendu le cou pour atteindre les feuilles des arbres. Lamarck seule espèce, il n'y a pas deux individus en tout point sem-
pensait aussi que les qualités obtenues avec peine par un indi- blables. Tu te rappelles peut-être ce que tu avais ressenti après
vidu étaient transmises à la génération suivante. Mais Darwin avoir gouté à la petite bouteille bleue.
dut rejeter, faute de preuves, cette théorie audacieuse sur les — Oui, c'est vrai.
<< caractères acquis >> et qui seraient héréditaires. Mais autre — Darwin se posa par conséquent la question suivante : un
chose lui trottait dans la tête : il avait pour ainsi dire le méca- mécanisme de ce genre pouvait-il exister dans la nature aussi?
nisme même de l'évolution des espèces sous les yeux. La nature était-elle en mesure de faire une << sélection natu-
— J'attends de voir où tu veux en venir. relle >> des spécimens qui auraient le droit de survivre ? Et sur-
— Je préférerais que tu découvres ce mécanisme par toi- tout : un tel mécanisme pouvait-il au bout d'un terme assez
même. C'est pourquoi je te pose la question : si tu as trois long créer de toutes nouvelles espèces végétales et animales ?
vaches, mais assez de fourrage pour en nourrir deux seulement, — Je parie que la réponse est oui.
que vas-tu faire ? — Darwin ne parvenait cependant pas à se représenter exac-
— En tuer une. tement comment une telle << sélection naturelle >> pouvait se pro-
— Eh bien, laquelle vas-tu sacrifier? duire. Mais en octobre 1838, tout juste deux ans après son
— Je tuerai certainement celle qui donne le moins de lait. retour sur le Beagle, il tomba par hasard sur un petit livre de
— Tu dis ca? l'expert en démographie Thomas Malthus. Le livre s'intitulait :
— Oui, c'est logique. An Essay on The Principles of Population. C'est Benjamin
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Franklin, l'inventeur américain du paratonnerre entre autres — Il ne s'agit pas seulement de nourriture, il faut aussi
choses, qui avait été à l'origine de ce livre. Franklin soutenait veiller à ne pas être mangé par les autres animaux. Il peut se
l'idée que s'il n'existait pas de facteurs de limitation dans la révéler avantageux d'avoir une couleur de camouflage qui vous
nature, chacune des espèces végétales ou animales se serait protège, de pouvoir courir vite, de percevoir les animaux enne-
répandue sur toute la Terre. Mais du fait de leur grande diver- mis ou encore, pourquoi pas, d'avoir mauvais gout. être armé