une des branches auxquelles s'accrochait Sophie. Après le — Allez, viens ! Tu peux monter à présent, dit le jars.
défilé des personnages de Walt Disney, elle ne fut pas étonnée le Sophie fit quelques pas sur la branche et grimpa sur le dos
moins du monde d'entendre le jars se mettre à parler. du jars. Ses plumes étaient douces, mais comme elle était toute
— Je m'appelle Martin, dit le jars. D'habitude, je suis un petite, elles piquaient un peu au lieu de la chatouiller.
jars apprivoisé, mais je viens tout spécialement pour l'occasion à peine fut-elle confortablement installée que le jars prit son
avec les oies sauvages du Liban. On dirait que tu as besoin d'un envoi. Il vola très haut au-dessus des arbres. Sophie se pencha
coup de main pour redescendre de l'arbre. pour apercevoir le lac et le chalet. Là se trouvait Alberto en
— Mais tu es beaucoup trop petit pour m'aider, répondit train de mettre la dernière touche à son plan top secret,
Sophie. — On va juste faire une petite balade, annonca le jars tout
— Conclusion bien hative, ma petite dame. C'est toi qui es en battant des ailes.
trop grande. Et il se posa au pied de l'arbre sur lequel tout à l'heure
— Ca revient au même. Sophie avait voulu grimper. Une fois que ses pattes touchèrent
— Je te signale à titre d'information que j'ai transporté un le sol, il put laisser Sophie glisser le long de son dos. Celle-ci fit
petit garcon de ton age qui habitait dans une ferme à travers quelques galipettes dans l'herbe avant de se relever. à sa
toute la Suède. Il s'appelait Nils Holgersson. grande surprise, elle avait retrouvé sa taille normale.
— Moi, j'ai quinze ans. Le jars tourna plusieurs fois autour d'elle.
— Et Nils avait quatorze ans. Une année de plus ou de moins, — Merci pour ton aide, lui dit Sophie.
ca n'a pas grande importance pour le transport. — Oh ! ce n'était pas bien difficile. Tu m'as dit que c'était
— Comment as-tu réussi à le soulever? un livre de philosophie?
— Non, je crois que c'est toi qui as dit ca.
— Il a recu un petit coup de massue sur la tête qui l'a fait — De toute facon ca revient au même. Si ca ne tenait qu'à
s'évanouir et, quand il a repris connaissance, il n'était pas plus moi, je t'aurais bien accompagnée à travers toute l'histoire
grand qu'un pouce. de la philosophie comme j'ai traversé la Suède avec Nils
— Tu n'as qu'à me donner un petit coup à moi aussi, car je
ne vais tout de même pas rester indéfiniment dans cet arbre. De
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Holgersson. Nous aurions survolé Milet, Athènes, Jérusalem, Au moment où Sophie allait se coucher, sa mère lui rede-
Alexandrie, Rome, Florence, Londres, Paris, Iéna, Heidelberg, manda si Alberto serait bien de la fête.
Berlin, Copenhague... — Mais bien sur qu'il vient. Il m'a même promis de réaliser
— Merci, ca me suffit comme ca. devant nous un tour de prestidigitation philosophique.
— Cela dit, même pour un jars très ironique, cela n'aurait — De prestidigitation philosophique? En quoi ca va
pas été une mince affaire que de traverser les siècles. C'est consister?
quand même plus facile de survoler les provinces suédoises. — Eh bien, s'il avait été un prestidigitateur normal, il se
Après avoir prononcé ces mots, il prit son élan et s'envola. serait amusé à faire sortir un lapin blanc de son chapeau haut
Sophie se sentit complètement épuisée mais, en regagnant sa de forme...
cabane, elle trouva qu'Alberto avait toutes les raisons d'être — Tu ne vas pas recommencer !
satisfait de sa dernière man?uvre de diversion. Comment le —... mais puisque c'est un philosophe, il réalisera un tour de
major aurait-il eu une minute à lui pour penser à Alberto? Ou force en philosophie. C'est bien une fête philosophique, non?
alors il était complètement schizophrène ! — Tu as la langue toujours aussi bien pendue, à ce que je
Sophie parvint à rentrer à la maison juste avant que sa vois!
mère ne revienne du travail. Cela lui évita d'avoir à expliquer — Et toi, là-dedans, est-ce que tu as pensé à ta contribution
comment un jars apprivoisé l'avait aidée à descendre d'un personnelle?
arbre. — Bien sur, Sophie. J'ai ma petite idée.
Après le repas, elles commencèrent les préparatifs pour la — Ce sera un discours?
fête. Elles allèrent chercher au grenier une longue planche de — Ce n'est pas la peine d'insister, je ne t'en dirai pas plus.
trois ou quatre mètres de long et la portèrent dans le jardin. Allez, bonne nuit !
Puis il fallut remonter chercher les tréteaux pour soutenir la
planche. Tot le lendemain matin, Sophie fut réveillée par sa mère qui
Elles dressèrent une longue table sous les arbres fruitiers. La était montée lui dire au revoir avant d'aller à son travail, et lui
dernière fois qu'on avait du sortir la grande planche, cela avait remit par la même occasion la liste des dernières courses à faire
été pour les dix ans de mariage de ses parents. Sophie n'avait en ville en prévision de la réception.
alors que huit ans, mais elle se rappelait bien cette grande Dès qu'elle fut partie, le téléphone sonna. C'était Alberto. à
réception où toute la famille et les amis, petits et grands, croire qu'il savait exactement quand il était sur de la trouver
s'étaient trouvés rassemblés. seule.
La météo annoncait une belle journée. Il n'était pas tombé — Alors, ca avance, ton petit complot?
une seule goutte de pluie depuis le violent orage qui s'était — Chut ! Pas un mot. Ne lui donne même pas une chance de
abattu la veille de l'anniversaire de Sophie. Mais elles atten- deviner de quoi il s'agit.
draient quand même le samedi matin pour finir de décorer la — Je crois que j'ai su retenir son attention hier.
table. Sa mère trouvait qu'avoir réussi à installer la table dans — C'est bien.
le jardin cela suffisait pour la journée. — Il reste encore des cours de philosophie ?
Plus tard dans la soirée, elles firent avec deux pates diffé- — Je t'appelle justement pour ca. Nous en sommes déjà à
rentes des petits pains au lait et un pain blanc en forme de l'époque contemporaine. Je pense que tu devrais pouvoir t'en
tresse. Il y aurait aussi du poulet et de la salade. Sans oublier la tirer toute seule à partir de maintenant. Le plus important,
limonade. S'il y avait bien une chose dont Sophie avait peur, c'était les bases. Mais j'aimerais quand même qu'on se voie
c'était qu'un des garcons de sa classe ne vienne avec de la bière. pour en parler un peu.
Elle ne voulait surtout pas d'histoires. — Mais il faut que j'aille en ville...
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— Ca tombe bien puisque nous allons parler de l'époque vu la porte ouverte et étaient entrés. Ils discutaient et gesticu-
actuelle. laient, mais leurs sujets de conversation paraissaient complète-
ment futiles.
— Ah?
Il lui revint en mémoire une phrase de Kierkegaard disant
— Autant être en plein dedans, si tu vois ce que je veux dire. qu'une des caractéristiques les plus significatives de la foule
-— Tu veux que je vienne chez toi? était ce << verbiage >>. Est-ce que tous ces gens vivaient au stade
— Mais non, pas chez moi. En plus, il y a une de ces pagailles ! esthétique? Ou y avait-il quand même quelque chose d'existen-
J'ai tout mis sens dessus dessous pour vérifier s'il n'y avait pas tiellement important pour eux?
de micros cachés. Dans une de ses premières lettres, Alberto avait écrit qu'il y
— Oh! avait une parenté entre les enfants et les philosophes. De nou-
— Non, il y a un nouveau café qui vient d'ouvrir juste en face veau, Sophie sentit qu'elle avait peur de devenir adulte. Et si
de la place du Marché : le café Pierre. Tu vois où il est? elle aussi choisissait de vivre bien enfouie dans la fourrure du
— Oui. à quelle heure on se donne rendez-vous ? lapin blanc qu'on avait fait sortir du chapeau haut de forme de
— Disons... à midi? l'univers?
— D'accord, à midi au café. Elle n'avait pas quitté des yeux la porte d'entrée depuis un
— Alors je t'en dirai plus tout à l'heure. bon moment lorsqu'elle apercut enfin Alberto qui se précipita à
— Salut! l'intérieur. On avait beau être en été, il avait gardé son béret
noir sur la tête. Il portait une veste longue avec un motif gris. Il
Peu après midi, Sophie fit son entrée au café Pierre. C'était la repéra immédiatement et alla vite la rejoindre. Sophie se ren-
un de ces nouveaux lieux à la mode avec des tables de bistrot et
dit compte qu'ils ne s'étaient encore jamais donné rendez-vous
des chaises noires. Derrière le comptoir s'alignaient des bou- dans un lieu public.
teilles d'alcool la tête en bas avec un bec verseur, des baguettes — Tu as vu l'heure ? Il est midi et quart, espèce de goujat !
beurrées et des portions de salade individuelles. — C'est ce qu'on appelle le << quart d'heure autorisé >>, non ?
La salle n'était pas très grande et la première chose qui sauta Puis-je offrir à cette demoiselle quelque chose à manger?
aux yeux de Sophie, c'était qu'Alberto n'était pas là. Il y avait Il s'assit et la regarda droit dans les yeux. Sophie se contenta
foule et elle dévisagea rapidement chaque personne dans de hausser les épaules.
l'espoir de le découvrir parmi tout ce monde. — Oh ! ca m'est égal. Un sandwich, si tu veux.
Elle n'avait pas l'habitude d'aller seule au café. Peut-être Alberto alla commander et revint avec une tasse de café et
valait-il mieux qu'elle ressorte et revienne voir un peu plus tard deux sandwiches au fromage et au jambon.
s'il était arrivé ?
— C'était cher?
Non, finalement elle alla au comptoir et commanda un thé — Laisse Sophie, ce n'est rien.
citron, Puis elle emporta sa tasse et s'assit à une table libre en — Est-ce que tu as au moins une excuse pour arriver à cette
gardant les yeux fixés sur la porte d'entrée par où entraient et heure-ci ?
sortaient beaucoup de gens. Mais Alberto ne venait pas. — Non, je n'en ai pas car je l'ai fait exprès. Attends, je vais