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作者:法-巴尔扎克 当前章节:15540 字 更新时间:2026-6-19 09:44

" Je n'ai ni fausse vanité ni colère avec vous, mon ami. Je vous ai attendu jusqu'à deux heures après minuit. Attendre un être que l'on aime ! Qui a connu ce supplice ne l'impose à personne. Je vois bien que vous aimez pour la première fois. Qu'est-il donc arrivé ? L'inquiétude m'a prise. Si je n'avais craint de livrer les secrets de mon coeur, je serais allée savoir ce qui vous advenait d'heureux ou de malheureux. Mais sortir à cette heure, soit à pied, soit en voiture, n'était-ce pas se perdre ? J'ai senti le malheur d'être femme. Rassurez-moi, expliquez-moi pourquoi vous n'êtes pas venu, après ce que vous a dit mon père. Je me facherai, mais je vous pardonnerai. Etes-vous malade ? pourquoi se loger si loin ? Un mot, de grace. A bient?t, n'est-ce pas ? Un mot me suffira si vous êtes occupé. Dites : J'accours, ou je souffre. Mais si vous étiez mal portant, mon père serait venu me le dire ! Qu'est-il donc arrivé ?... "

- Oui, qu'est-il arrivé ? s'écria Eugène qui se précipita dans la salle à manger en froissant la lettre sans l'achever. Quelle heure est-il ?

- Onze heures et demie, dit Vautrin en sucrant son café.

Le for?at évadé jeta sur Eugène le regard froidement fascinateur que certains hommes éminemment magnétiques ont le don de lancer, et qui, dit-on, calme les fous furieux dans les maisons d'aliénés. Eugène trembla de tous ses membres. Le bruit d'un fiacre se fit entendre dans la rue, et un domestique à la livrée de monsieur Taillefer, et que reconnut sur-le-champ madame Couture, entra précipitamment d'un air effaré.

- Mademoiselle, s'écria-t-il, monsieur votre père vous demande. Un grand malheur est arrivé. Monsieur Frédéric s'est battu en duel, il a re?u un coup d'épée dans le front, les médecins désespèrent de le sauver ; vous aurez à peine le temps de lui dire adieu, il n'a plus sa connaissance.

- Pauvre jeune homme ! s'écria Vautrin. Comment se querelle-t-on quand on a trente bonnes mille livres de rente ? Décidément la jeunesse ne sait pas se conduire.

- Monsieur ! lui cria Eugène.

- Eh ! bien, quoi, grand enfant ? dit Vautrin en achevant de boire son café tranquillement, opération que mademoiselle Michonneau suivait de l'oeil avec trop d'attention pour s'émouvoir de l'événement extraordinaire qui stupéfiait tout le monde. N'y a-t-il pas des duels tous les matins à Paris ?

- Je vais avec vous, Victorine, disait madame Couture.

Et ces deux femmes s'envolèrent sans chale ni chapeau. Avant de s'en aller, Victorine, les yeux en pleurs, jeta sur Eugène un regard qui lui disait : Je ne croyais pas que notre bonheur d?t me causer des larmes !

- Bah ! vous êtes donc prophète, monsieur Vautrin ? dit madame Vauquer.

- Je suis tout, dit Jacques Collin.

- C'est-y singulier ! reprit madame Vauquer en enfilant une suite de phrases insignifiantes sur cet événement. La mort nous prend sans nous consulter. Les jeunes gens s'en vont souvent avant les vieux. Nous sommes heureuses, nous autres femmes, de n'être pas sujettes au duel, mais nous avons d'autres maladies que n'ont pas les hommes. Nous faisons les enfants, et le mal de mère dure longtemps ! Quel quine pour Victorine ! Son père est forcé de l'adopter.

- Voilà ! dit Vautrin en regardant Eugène, hier elle était sans un sou, ce matin elle est riche de plusieurs millions.

- Dites donc, monsieur Eugène, s'écria madame Vauquer, vous avez mis la main au bon endroit.

A cette interpellation, le père Goriot regarda l'étudiant et lui vit à la main la lettre chiffonnée.

- Vous ne l'avez pas achevée ! qu'est-ce que cela veut dire ? seriez-vous comme les autres ? lui demanda-t-il.

- Madame, je n'épouserai jamais mademoiselle Victorine, dit Eugène en s'adressant à madame Vauquer avec un sentiment d'horreur et de dégo?t qui surprit les assistants.

Le père Goriot saisit la main de l'étudiant et la lui serra. Il aurait voulu la baiser.

- Oh, oh ! fit Vautrin. Les Italiens ont un bon mot : col tempo !

- J'attends la réponse, dit à Rastignac le commissionnaire de madame de Nucingen.

- Dites que j'irai.

L'homme s'en alla. Eugène était dans un violent état d'irritation qui ne lui permettait pas d'être prudent. - Que faire ? disait-il à haute voix, en se parlant à lui-même. Point de preuves !

Vautrin se mit à sourire. En ce moment la potion absorbée par l'estomac commen?ait à opérer. Néanmoins le for?at était si robuste qu'il se leva, regarda Rastignac, lui dit d'une voix creuse : - Jeune homme, le bien nous vient en dormant.

Et il tomba roide mort.

- Il y a donc une justice divine, dit Eugène.

- Eh ! bien, qu'est-ce qui lui prend donc, à ce pauvre cher monsieur Vautrin ?

- Une apoplexie, cria mademoiselle Michonneau.

- Sylvie, allons, ma fille, va chercher le médecin, dit la veuve. Ah ! monsieur Rastignac, courez donc vite chez monsieur Bianchon ; Sylvie peut ne pas rencontrer notre médecin, monsieur Grimprel.

Rastignac, heureux d'avoir un prétexte de quitter cette épouvantable caverne, s'enfuit en courant.

- Christophe, allons, trotte chez l'apothicaire demander quelque chose contre l'apoplexie.

Christophe sortit.

- Mais, père Goriot, aidez-nous donc à le transporter là-haut, chez lui.

Vautrin fut saisi, manoeuvré à travers l'escalier et mis sur son lit.

- Je ne vous suis bon à rien, je vais voir ma fille, dit monsieur Goriot.

- Vieil égo?ste ! s'écria madame Vauquer, va, je te souhaite de mourir comme un chien.

- Allez donc voir si vous avez de l'éther, dit à madame Vauquer mademoiselle Michonneau qui aidée par Poiret avait défait les habits de Vautrin.

Madame Vauquer descendit chez elle et laissa mademoiselle Michonneau ma?tresse du champ de bataille.

- Allons, ?tez-lui donc sa chemise et retournez-le vite ! Soyez donc bon à quelque chose en m'évitant de voir des nudités, dit-elle à Poiret. Vous restez là comme Baba.

Vautrin retourné, mademoiselle Michonneau appliqua sur l'épaule du malade une forte claque, et les deux fatales lettres reparurent en blanc au milieu de la place rouge.

- Tiens, vous avez bien lestement gagné votre gratification de trois mille francs, s'écria Poiret en tenant Vautrin debout, pendant que mademoiselle Michonneau lui remettait sa chemise. - Ouf ! il est lourd, reprit-il en le couchant.

- Taisez-vous. S'il y avait une caisse ? dit vivement la vieille fille dont les yeux semblaient percer les murs, tant elle examinait avec avidité les moindres meubles de la chambre. - Si l'on pouvait ouvrir ce secrétaire, sous un prétexte quelconque ? reprit-elle.

- Ce serait peut-être mal, répondit Poiret.

- Non. L'argent volé, ayant été celui de tout le monde, n'est plus à personne. Mais le temps nous manque, répondit-elle. J'entends la Vauquer.

- Voilà de l'éther, dit madame Vauquer. Par exemple, c'est aujourd'hui la journée aux aventures. Dieu ! cet homme-là ne peut pas être malade, il est blanc comme un poulet.

- Comme un poulet ? répéta Poiret.

- Son coeur bat régulièrement dit la veuve en lui posant la main sur le coeur.

- Régulièrement ? dit Poiret étonné.

- Il est très-bien.

- Vous trouvez ? demanda Poiret.

- Dame ! il a l'air de dormir. Sylvie est allée chercher un médecin. Dites donc mademoiselle Michonneau, il renifle [Coquille du Furne : reniffle.] à l'éther. Bah ! c'est un se-passe (un spasme). Son pouls est bon. Il est fort comme un Turc. Voyez donc mademoiselle, quelle palatine il a sur l'estomac il vivra cent ans cet homme-là ! Sa perruque tient bien tout de même. Tiens, elle est collée, il a de faux cheveux, rapport à ce qu'il est rouge. On dit qu'ils sont tout bons ou tout mauvais, les rouges ! Il serait donc bon lui ?

- Bon à pendre, dit Poiret.

- Vous voulez dire au cou d'une jolie femme, s'écria vivement mademoiselle Michonneau. Allez-vous-en donc monsieur Poiret. Ca nous regarde, nous autres, de vous soigner quand vous êtes malades. D'ailleurs, pour ce à quoi vous êtes bon, vous pouvez bien vous promener, ajouta-t-elle. Madame Vauquer et moi, nous garderons bien ce cher monsieur Vautrin.

Poiret s'en alla doucement et sans murmurer, comme un chien à qui son ma?tre donne un coup de pied. Rastignac était sorti pour marcher, pour prendre l'air, il étouffait. Ce crime commis à heure fixe il avait voulu l'empêcher la veille. Qu'était-il arrivé ? Que devait-il faire ? Il tremblait d'en être le complice. Le sang-froid de Vautrin l'épouvantait encore.

- Si cependant Vautrin mourait sans parler ? se disait Rastignac.

Il allait à travers les allées du Luxembourg, comme s'il e?t été traqué par une meute de chiens, et il lui semblait en entendre les aboiements.

- Eh ! bien, lui cria Bianchon, as-tu lu le Pilote ?

Le Pilote était une feuille radicale dirigée par monsieur Tissot et qui donnait pour la province quelques heures après les journaux du matin une édition où se trouvaient les nouvelles du jour qui alors avaient, dans les départements vingt-quatre heures d'avance sur les autres feuilles.

- Il s'y trouve une fameuse histoire, dit l'interne de l'h?pital Cochin. Le fils Taillefer s'est battu en duel avec le comte Franchessini, de la vieille garde qui lui a mis deux pouces de fer dans le front. Voilà la petite Victorine un des plus riches partis de Paris. Hein ! si l'on avait su cela ? Quel trente-et-quarante que la mort ! Est-il vrai que Victorine te regardait d'un bon oeil, toi ?

- Tais-toi Bianchon, je ne l'épouserai jamais. J'aime une délicieuse femme, j'en suis aimé, je...

- Tu dis cela comme si tu te battais les flancs pour ne pas être infidèle. Montre-moi donc une femme qui vaille le sacrifice de la fortune du sieur Taillefer.

- Tous les démons sont donc après moi ? s'écria Rastignac.

- Après qui donc en as-tu ? es-tu fou ? Donne-moi donc la main, dit Bianchon, que je te tate le pouls. Tu as la fièvre.

- Va donc chez la mère Vauquer, lui dit Eugène, ce scélérat de Vautrin vient de tomber comme mort.

- Ah ! dit Bianchon, qui laissa Rastignac seul, tu me confirmes des soup?ons que je veux aller vérifier.

La longue promenade de l'étudiant en droit fut solennelle. Il fit en quelque sorte le tour de sa conscience. S'il frotta, s'il s'examina, s'il hésita du moins sa probité sortit de cette apre et terrible discussion éprouvée comme une barre de fer qui résiste à tous les essais. Il se souvint des confidences que le père Goriot lui avait faites la veille, il se rappela l'appartement choisi pour lui près de Delphine, rue d'Artois ; il reprit sa lettre, la relut, la baisa. - Un tel amour est mon ancre de salut, se dit-il. Ce pauvre vieillard a bien souffert par le coeur. Il ne dit rien de ses chagrins mais qui ne les devinerait pas ! Eh ! bien, j'aurai soin de lui comme d'un père, je lui donnerai mille jouissances. Si elle m'aime, elle viendra souvent chez moi passer la journée près de lui. Cette grande comtesse de Restaud est une infame, elle ferait un portier de son père. Chère Delphine ! elle est meilleure pour le bonhomme, elle est digne d'être aimée. Ah ! ce soir je serai donc heureux ! Il tira la montre, l'admira. - Tout m'a réussi ! Quand on s'aime bien pour toujours, l'on peut s'aider, je puis recevoir cela. D'ailleurs je parviendrai, certes, et pourrai tout rendre au centuple. Il n'y a dans cette liaison ni crime ni rien qui puisse faire froncer le sourcil à la vertu la plus sévère. Combien d'honnêtes gens contractent des unions semblables ! Nous ne trompons personne ; et ce qui nous avilit, c'est le mensonge. Mentir, n'est-ce pas abdiquer ? Elle s'est depuis long-temps séparée de son mari. D'ailleurs je lui dirai, moi, à cet Alsacien, de me céder une femme qu'il lui est impossible de rendre heureuse.

Le combat de Rastignac dura long-temps. Quoique la victoire d?t rester aux vertus de la jeunesse, il fut néanmoins ramené par une invincible curiosité sur les quatre heures et demie, à la nuit tombante, vers la maison Vauquer, qu'il se jurait à lui-même de quitter pour toujours. Il voulait savoir si Vautrin était mort. Après avoir eu l'idée de lui administrer un vomitif, Bianchon avait fait porter à son h?pital les matières rendues par Vautrin, afin de les analyser chimiquement. En voyant l'insistance que mit mademoiselle Michonneau à vouloir les faire jeter, ses doutes se fortifièrent. Vautrin fut d'ailleurs trop promptement rétabli pour que Bianchon ne soup?onnat pas quelque complot contre le joyeux boute-en-train de la pension. A l'heure où rentra Rastignac, Vautrin se trouvait donc debout près du poêle dans la salle à manger. Attirés plus t?t que de coutume par la nouvelle du duel de Taillefer le fils, les pensionnaires, curieux de conna?tre les détails de l'affaire et l'influence qu'elle avait eue sur la destinée de Victorine, étaient réunis, moins le père Goriot, et devisaient de cette aventure. Quand Eugène entra, ses yeux rencontrèrent ceux de l'imperturbable Vautrin, dont le regard pénétra si avant dans son coeur et y remua si fortement quelques cordes mauvaises, qu'il en frissonna.

- Eh ! bien, cher enfant, lui dit le for?at évadé, la Camuse aura long-temps tort avec moi. J'ai, selon ces dames, soutenu victorieusement un coup de sang qui aurait d? tuer un boeuf.

- Ah ! vous pouvez bien dire un taureau, s'écria la veuve Vauquer.

- Seriez-vous donc faché de me voir en vie ? dit Vautrin à l'oreille de Rastignac dont il crut deviner les pensées. Ce serait d'un homme diantrement fort !

- Ah, ma foi ! dit Bianchon, mademoiselle Michonneau parlait avant-hier d'un monsieur surnommé Trompe-la-Mort ; ce nom-là vous irait bien.

Ce mot produisit sur Vautrin l'effet de la foudre : il palit et chancela, son regard magnétique tomba comme un rayon de soleil sur mademoiselle Michonneau, à laquelle ce jet de volonté cassa les jarrets. La vieille fille se laissa couler sur une chaise. Poiret s'avan?a vivement entre elle et Vautrin, comprenant qu'elle était en danger, tant la figure du for?at devint férocement significative en déposant le masque bénin [Coquille du Furne : benin.] sous lequel se cachait sa vraie nature. Sans rien comprendre encore à ce drame, tous les pensionnaires restèrent ébahis. En ce moment, l'on entendit le pas de plusieurs hommes, et le bruit de quelques fusils que des soldats firent sonner sur le pavé de la rue. Au moment où Collin cherchait machinalement une issue en regardant les fenêtres et les murs, quatre hommes se montrèrent à la porte du salon. Le premier était le chef de la police de s?reté, les trois autres étaient des officiers de paix.

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