premiers piliers de la nef, lorsque l'ogive qui arrivait de la croisade est
venue se poser en conquérante sur ces larges chapiteaux romans qui ne
devaient porter que des pleins cintres. L'ogive, maîtresse dès lors, a
construit le reste de l'église. Cependant, inexpérimentée et timide à son
début, elle s'évase, s'élargit, se contient, et n'ose s'élancer encore en flèches
et en lancettes comme elle l'a fait plus tard dans tant de merveilleuses
Notre Dame de Paris
I − NOTRE−DAME
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cathédrales. On dirait qu'elle se ressent du voisinage des lourds piliers
romans.
D'ailleurs, ces édifices de la transition du roman au gothique ne sont pas
moins précieux à étudier que les types purs. Ils expriment une nuance de
l'art qui serait perdue sans eux. C'est la greffe de l'ogive sur le plein cintre.
Notre−Dame de Paris est en particulier un curieux échantillon de cette
variété. Chaque face, chaque pierre du vénérable monument est une page
non seulement de l'histoire du pays, mais encore de l'histoire de la science
et de l'art. Ainsi, pour n'indiquer ici que les détails principaux, tandis que
la petite Porte−Rouge atteint presque aux limites des délicatesses
gothiques du quinzième siècle, les piliers de la nef, par leur volume et leur
g r a v i t é , r e c u l e n t j u s q u ' à l ' a b b a y e c a r l o v i n g i e n n e d e
Saint−Germain−des−Prés. On croirait qu'il y a six siècles entre cette porte
et ces piliers. Il n'est pas jusqu'aux hermétiques qui ne trouvent dans les
symboles du grand portail un abrégé satisfaisant de leur science, dont
l'église de Saint−Jacques−de−la−Boucherie était un hiéroglyphe si
complet. Ainsi, l'abbaye romane, l'église philosophale, l'art gothique, l'art
saxon, le lourd pilier rond qui rappelle Grégoire VII, le symbolisme
hermétique par lequel Nicolas Flamel préludait à Luther, l'unité papale, le
schisme, Saint−Germain−des−Prés, Saint−Jacques−de−la−Boucherie, tout
est fondu, combiné, amalgamé dans Notre−Dame. Cette église centrale et
génératrice est parmi les vieilles églises de Paris une sorte de chimère ; elle
a la tête de l'une, les membres de celle−là, la croupe de l'autre ; quelque
chose de toutes.
Nous le répétons, ces constructions hybrides ne sont pas les moins
intéressantes pour l'artiste, pour l'antiquaire, pour l'historien. Elles font
sentir à quel point l'architecture est chose primitive, en ce qu'elles
démontrent, ce que démontrent aussi les vestiges cyclopéens, les
pyramides d'Égypte, les gigantesques pagodes hindoues, que les plus
grands produits de l'architecture sont moins des oeuvres individuelles que
des oeuvres sociales ; plutôt l'enfantement des peuples en travail que le jet
des hommes de génie ; le dépôt que laisse une nation ; les entassements
que font les siècles ; le résidu des évaporations successives de la société
humaine ; en un mot, des espèces de formations. Chaque flot du temps
superpose son alluvion, chaque race dépose sa couche sur le monument,
Notre Dame de Paris
I − NOTRE−DAME
109
chaque individu apporte sa pierre. Ainsi font les castors, ainsi font les
abeilles, ainsi font les hommes. Le grand symbole de l'architecture, Babel,
est une ruche.
Les grands édifices, comme les grandes montagnes, sont l'ouvrage des
siècles. Souvent l'art se transforme qu'ils pendent encore : pendent opera
interrupta ; ils se continuent paisiblement selon l'art transformé. L'art
nouveau prend le monument où il le trouve, s'y incruste, se l'assimile, le
développe à sa fantaisie et l'achève s'il peut. La chose s'accomplit sans
trouble, sans effort, sans réaction, suivant une loi naturelle et tranquille.
C'est une greffe qui survient, une sève qui circule, une végétation qui
reprend. Certes, il y a matière à bien gros livres, et souvent histoire
universelle de l'humanité, dans ces soudures successives de plusieurs arts à
plusieurs hauteurs sur le même monument. L'homme, l'artiste, l'individu
s'effacent sur ces grandes masses sans nom d'auteur ; l'intelligence
humaine s'y résume et s'y totalise. Le temps est l'architecte, le peuple est le
maçon.
À n'envisager ici que l'architecture européenne chrétienne, cette soeur
puînée des grandes maçonneries de l'Orient, elle apparaît aux yeux comme
une immense formation divisée en trois zones bien tranchées qui se
superposent : la zone romane, la zone gothique, la zone de la renaissance,
que nous appellerions volontiers gréco−romaine. La couche romane, qui
est la plus ancienne et la plus profonde, est occupée par le plein cintre, qui
reparaît porté par la colonne grecque dans la couche moderne et supérieure
de la renaissance. L'ogive est entre deux. Les édifices qui appartiennent
exclusivement à l'une de ces trois couches sont parfaitement distincts, uns
et complets. C'est l'abbaye de Jumièges, c'est la cathédrale de Reims, c'est
Sainte−Croix d'Orléans. Mais les trois zones se mêlent et s'amalgament par
les bords, comme les couleurs dans le spectre solaire. De là les monuments
complexes, les édifices de nuance et de transition. L'un est roman par les
pieds, gothique au milieu, gréco−romain par la tête. C'est qu'on a mis six
cents ans à le bâtir. Cette variété est rare. Le donjon d'Étampes en est un
échantillon. Mais les monuments de deux formations sont plus fréquents.
C'est Notre−Dame de Paris, édifice ogival, qui s'enfonce par ses premiers
piliers dans cette zone romane où sont plongés le portail de Saint−Denis et
la nef de Saint−Germain−des−Prés. C'est la charmante salle capitulaire
Notre Dame de Paris
I − NOTRE−DAME
110
demi−gothique de Bocherville à laquelle la couche romane vient jusqu'à
mi−corps. C'est la cathédrale de Rouen qui serait entièrement gothique si
elle ne baignait pas l'extrémité de sa flèche centrale dans la zone de la
renaissance.
Du reste, toutes ces nuances, toutes ces différences n'affectent que la
surface des édifices. C'est l'art qui a changé de peau. La constitution même
de l'église chrétienne n'en est pas attaquée. C'est toujours la même
charpente intérieure, la même disposition logique des parties. Quelle que
soit l'enveloppe sculptée et brodée d'une cathédrale, on retrouve toujours
dessous, au moins à l'état de germe et de rudiment, la basilique romaine.
Elle se développe éternellement sur le sol selon la même loi. Ce sont
imperturbablement deux nefs qui s'entrecoupent en croix, et dont
l'extrémité supérieure arrondie en abside forme le choeur ; ce sont toujours
des bas−côtés, pour les processions intérieures, pour les chapelles, sortes
d e p r o m e n o i r s l a t é r a u x o ù l a n e f p r i n c i p a l e s e d é g o r g e p a r l e s
entrecolonnements. Cela posé, le nombre des chapelles, des portails, des
clochers, des aiguilles, se modifie à l'infini, suivant la fantaisie du siècle,
du peuple, de l'art. Le service du culte une fois pourvu et assuré,
l'architecture fait ce que bon lui semble. Statues, vitraux, rosaces,
arabesques, dentelures, chapiteaux, bas−reliefs, elle combine toutes ces
imaginations selon le logarithme qui lui convient. De là la prodigieuse
variété extérieure de ces édifices au fond desquels réside tant d'ordre et
d'unité. Le tronc de l'arbre est immuable, la végétation est capricieuse.
Notre Dame de Paris
I − NOTRE−DAME
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II − PARIS À VOL D'OISEAU
Nous venons d'essayer de réparer pour le lecteur cette admirable église de
Notre−Dame de Paris. Nous avons indiqué sommairement la plupart des
beautés qu'elle avait au quinzième siècle et qui lui manquent aujourd'hui ;
mais nous avons omis la principale, c'est la vue du Paris qu'on découvrait
alors du haut de ses tours.
C'était en effet, quand, après avoir tâtonné longtemps dans la ténébreuse
spirale qui perce perpendiculairement l'épaisse muraille des clochers, on
débouchait enfin brusquement sur l'une des deux hautes plates−formes,
inondées de jour et d'air, c'était un beau tableau que celui qui se déroulait à
la fois de toutes parts sous vos yeux ; un spectacle sui generis, dont
peuvent aisément se faire une idée ceux de nos lecteurs qui ont eu le
bonheur de voir une ville gothique entière, complète, homogène, comme il
en reste encore quelques−unes, Nuremberg en Bavière, Vittoria en
Espagne ; ou même de plus petits échantillons, pourvu qu'ils soient bien
conservés, Vitré en Bretagne, Nordhausen en Prusse.
Le Paris d'il y a trois cent cinquante ans, le Paris du quinzième siècle était
déjà une ville géante. Nous nous trompons en général, nous autres
Parisiens, sur le terrain que nous croyons avoir gagné depuis. Paris, depuis
Louis XI, ne s'est pas accru de beaucoup plus d'un tiers. Il a, certes, bien
plus perdu en beauté qu'il n'a gagné en grandeur.
Paris est né, comme on sait, dans cette vieille île de la Cité qui a la forme
d'un berceau. La grève de cette île fut sa première enceinte, la Seine son
premier fossé. Paris demeura plusieurs siècles à l'état d'île, avec deux
ponts, l'un au nord, l'autre au midi, et deux têtes de pont, qui étaient à la
fois ses portes et ses forteresses, le Grand−Châtelet sur la rive droite, le
Petit−Châtelet sur la rive gauche. Puis, dès les rois de la première race,
trop à l'étroit dans son île, et ne pouvant plus s'y retourner, Paris passa
l'eau. Alors, au delà du Grand, au delà du Petit−Châtelet, une première
enceinte de murailles et de tours commença à entamer la campagne des
deux côtés de la Seine. De cette ancienne clôture il restait encore au siècle
II − PARIS À VOL D'OISEAU
112
dernier quelques vestiges ; aujourd'hui il n'en reste que le souvenir, et çà et
là une tradition, la Porte Baudets ou Baudoyer, Porta Bagauda. Peu à peu,
le flot des maisons, toujours poussé du coeur de la ville au dehors,
déborde, ronge, use et efface cette enceinte. Philippe−Auguste lui fait une
nouvelle digue. Il emprisonne Paris dans une chaîne circulaire de grosses
tours, hautes et solides. Pendant plus d'un siècle, les maisons se pressent,
s'accumulent et haussent leur niveau dans ce bassin comme l'eau dans un
réservoir. Elles commencent à devenir profondes, elles mettent étages sur
étages, elles montent les unes sur les autres, elles jaillissent en hauteur
comme toute sève comprimée, et c'est à qui passera la tête par−dessus ses
voisines pour avoir un peu d'air. La rue de plus en plus se creuse et se
rétrécit ; toute place se comble et disparaît. Les maisons enfin sautent
par−dessus le mur de Philippe−Auguste, et s'éparpillent joyeusement dans
la plaine sans ordre et tout de travers, comme des échappées. Là, elles se
carrent, se taillent des jardins dans les champs, prennent leurs aises. Dès
1367, la ville se répand tellement dans le faubourg qu'il faut une nouvelle
clôture, surtout sur la rive droite. Charles V la bâtit. Mais une ville comme
Paris est dans une crue perpétuelle. Il n'y a que ces villes−là qui deviennent
capitales. Ce sont des entonnoirs où viennent aboutir tous les versants
géographiques, politiques, moraux, intellectuels d'un pays, toutes les
pentes naturelles d'un peuple ; des puits de civilisation, pour ainsi dire, et
aussi des égouts, où commerce, industrie, intelligence, population, tout ce
qui est sève, tout ce qui est vie, tout ce qui est âme dans une nation, filtre et
s'amasse sans cesse goutte à goutte, siècle à siècle. L'enceinte de Charles V
a donc le sort de l'enceinte de Philippe−Auguste. Dès la fin du quinzième
siècle, elle est enjambée, dépassée, et le faubourg court plus loin. Au
seizième, il semble qu'elle recule à vue d'oeil et s'enfonce de plus en plus
dans la vieille ville, tant une ville neuve s'épaissit déjà au dehors. Ainsi,
dès le quinzième siècle, pour nous arrêter là, Paris avait déjà usé les trois
cercles concentriques de murailles qui, du temps de Julien l'Apostat,
étaient, pour ainsi dire, en germe dans le Grand−Châtelet et le
Petit−Châtelet. La puissante ville avait fait craquer successivement ses
quatre ceintures de murs, comme un enfant qui grandit et qui crève ses
vêtements de l'an passé. Sous Louis XI, on voyait, par places, percer, dans
cette mer de maisons, quelques groupes de tours en ruine des anciennes
Notre Dame de Paris
II − PARIS À VOL D'OISEAU
113
enceintes, comme les pitons des collines dans une inondation, comme des
archipels du vieux Paris submergé sous le nouveau.
Depuis lors, Paris s'est encore transformé, malheureusement pour nos
yeux ; mais il n'a franchi qu'une enceinte de plus, celle de Louis XV, ce
misérable mur de boue et de crachat, digne du roi qui l'a bâti, digne du
poète qui l'a chanté :
Le mur murant Paris rend Paris murmurant.
Au quinzième siècle, Paris était encore divisé en trois villes tout à fait
distinctes et séparées, ayant chacune leur physionomie, leur spécialité,
leurs moeurs, leurs coutumes, leurs privilèges, leur histoire : la Cité,
l'Université, la Ville. La Cité, qui occupait l'île, était la plus ancienne, la
moindre, et la mère des deux autres, resserrée entre elles, qu'on nous passe
la comparaison, comme une petite vieille entre deux grandes belles filles.
L'Université couvrait la rive gauche de la Seine, depuis la Tournelle
jusqu'à la Tour de Nesle, points qui correspondent dans le Paris
d'aujourd'hui l'un à la Halle aux vins, l'autre à la Monnaie. Son enceinte
échancrait assez largement cette campagne où Julien avait bâti ses thermes.
La montagne de Sainte−Geneviève y était renfermée. Le point culminant
de cette courbe de murailles était la Porte Papale, c'est−à\u8722Xdire à peu près
l'emplacement actuel du Panthéon. La Ville, qui était le plus grand des