de Gondelaurier, toute vêtue de soie et de velours, épelait avec son joli
doigt l'écriteau permanent accroché au bois de lit : ENFANTS TROUVÉS.
− En vérité, dit la dame en se détournant avec dégoût, je croyais qu'on
n'exposait ici que des enfants.
Elle tourna le dos, en jetant dans le bassin un florin d'argent qui retentit
parmi les liards et fit ouvrir de grands yeux aux pauvres bonnes−femmes
de la chapelle Étienne−Haudry.
Un moment après, le grave et savant Robert Mistricolle, protonotaire du
roi, passa avec un énorme missel sous un bras et sa femme sous l'autre
(damoiselle Guillemette la Mairesse), ayant de la sorte à ses côtés ses deux
régulateurs spirituel et temporel.
− Enfant trouvé ! dit−il après avoir examiné l'objet. Trouvé apparemment
sur le parapet du fleuve Phlégéto !
− On ne lui voit qu'un oeil, observa demoiselle Guillemette. Il a sur l'autre
une verrue.
− Ce n'est pas une verrue, reprit maître Robert Mistricolle. C'est un oeuf
qui renferme un autre démon tout pareil, lequel porte un autre petit oeuf
qui contient un autre diable, et ainsi de suite.
− Comment savez−vous cela ? demanda Guillemette la Mairesse.
− Je le sais pertinemment, répondit le protonotaire.
− Monsieur le protonotaire, demanda Gauchère, que pronostiquez−vous de
ce prétendu enfant trouvé ?
− Les plus grands malheurs, répondit Mistricolle.
− Ah ! mon Dieu ! dit une vieille dans l'auditoire, avec cela qu'il y a eu une
considérable pestilence l'an passé et qu'on dit que les Anglais vont
débarquer en compagnie à Harefleu.
− Cela empêchera peut−être la reine de venir à Paris au mois de septembre,
reprit une autre. La marchandise va déjà si mal !
Notre Dame de Paris
I − LES BONNES ÂMES
137
− Je suis d'avis, s'écria Jehanne de la Tarme, qu'il vaudrait mieux pour les
manants de Paris que ce petit magicien−là fût couché sur un fagot que sur
une planche.
− Un beau fagot flambant ! ajouta la vieille.
− Cela serait plus prudent, dit Mistricolle.
Depuis quelques moments un jeune prêtre écoutait le raisonnement des
haudriettes et les sentences du protonotaire. C'était une figure sévère, un
front large, un regard profond. Il écarta silencieusement la foule, examina
le petit magicien, et étendit la main sur lui. Il était temps. Car toutes les
dévotes se léchaient déjà les barbes du beau fagot flambant.
− J'adopte cet enfant, dit le prêtre.
Il le prit dans sa soutane, et l'emporta. L'assistance le suivit d'un oeil effaré.
Un moment après, il avait disparu par la Porte−Rouge qui conduisait alors
de l'église au cloître.
Quand la première surprise fut passée, Jehanne de la Tarme se pencha à
l'oreille de la Gaultière :
− Je vous avais bien dit, ma soeur, que ce jeune clerc monsieur Claude
Frollo est un sorcier.
Notre Dame de Paris
I − LES BONNES ÂMES
138
II − CLAUDE FROLLO
En effet, Claude Frollo n'était pas un personnage vulgaire. Il appartenait à
une de ces familles moyennes qu'on appelait indifféremment dans le
langage impertinent du siècle dernier haute bourgeoisie ou petite noblesse.
Cette famille avait hérité des frères Paclet le fief de Tirechappe, qui
relevait de l'évêque de Paris, et dont les vingt−une maisons avaient été au
treizième siècle l'objet de tant de plaidoiries par−devant l'official. Comme
possesseur de ce fief Claude Frollo était un des sept vingt−un seigneurs
prétendant censive dans Paris et ses faubourgs ; et l'on a pu voir longtemps
son nom inscrit en cette qualité, entre l'hôtel de Tancarville, appartenant à
maître François Le Rez, et le collège de Tours, dans le cartulaire déposé à
Saint−Martin des Champs.
Claude Frollo avait été destiné dès l'enfance par ses parents à l'état
ecclésiastique. On lui avait appris à lire dans du latin. Il avait été élevé à
baisser les yeux et à parler bas. Tout enfant, son père l'avait cloîtré au
collège de Torchi en l'Université. C'est là qu'il avait grandi, sur le missel et
le Lexicon.
C'était d'ailleurs un enfant triste, grave, sérieux, qui étudiait ardemment et
apprenait vite. Il ne jetait pas grand cri dans les récréations, se mêlait peu
aux bacchanales de la rue du Fouarre, ne savait ce que c'était que dare
alapas et capillos laniare, et n'avait fait aucune figure dans cette mutinerie
de 1463 que les annalistes enregistrent gravement sous le titre de : "
Sixième trouble de l'Université ". Il lui arrivait rarement de railler les
pauvres écoliers de Montagu pour les cappettes dont ils tiraient leur nom,
ou les boursiers du Collège de Dormans pour leur tonsure rase et leur
surtout tri−parti de drap pers, bleu et violet, azurini coloris et bruni,
comme dit la charte du cardinal des Quatre−Couronnes.
En revanche, il était assidu aux grandes et petites écoles de la rue
Saint−Jean−de−Beauvais. Le premier écolier que l'abbé de Saint−Pierre de
Val, au moment de commencer sa lecture de droit canon, apercevait
t o u j o u r s c o l l é v i s − à − v i s d e s a c h a i r e à u n p i l i e r d e l ' é c o l e
II − CLAUDE FROLLO
139
Saint−Vendregesile, c'était Claude Frollo, armé de son écritoire de corne,
mâchant sa plume, griffonnant sur son genou usé, et l'hiver soufflant dans
ses doigts. Le premier auditeur que messire Miles d'Isliers, docteur en
Décret, voyait arriver chaque lundi matin, tout essoufflé, à l'ouverture des
portes de l'école du Chef−Saint−Denis, c'était Claude Frollo. Aussi, à seize
ans, le jeune clerc eût pu tenir tête, en théologie mystique à un père de
église, en théologie canonique à un père des conciles, en théologie
scolastique à un docteur de Sorbonne.
La théologie dépassée, il s'était précipité dans le Décret. Du Maître des
S e n t e n c e s , i l é t a i t t o m b é a u x C a p i t u l a i r e s d e C h a r l e m a g n e . E t
successivement il avait dévoré, dans son appétit de science, décrétales sur
décrétales, celles de Théodore, évêque d'Hispale, celles de Bouchard,
évêque de Worms, celles d'Yves, évêque de Chartres ; puis le Décret de
Gratien qui succéda aux Capitulaires de Charlemagne ; puis le recueil de
Grégoire IX ; puis l'épître Super specula d'Honorius III. Il se fit claire, il se
fit familière cette vaste et tumultueuse période du droit civil et du droit
canon en lutte et en travail dans le chaos du moyen âge, période que
l'évêque Théodore ouvre en 618 et que ferme en 1227 le pape Grégoire.
Le Décret digéré, il se jeta sur la médecine, et sur les arts libéraux. Il étudia
la science des herbes, la science des onguents. Il devint expert aux fièvres
et aux contusions, aux navrures et aux apostumes. Jacques d'Espars l'eût
reçu médecin physicien, Richard Hellain, médecin chirurgien. Il parcourut
également tous les degrés de licence, maîtrise et doctorerie des arts. Il
étudia les langues, le latin, le grec, l'hébreu, triple sanctuaire alors bien peu
fréquenté. C'était une véritable fièvre d'acquérir et de thésauriser en fait de
science. À dix−huit ans, les quatre facultés y avaient passé. Il semblait au
jeune homme que la vie avait un but unique : savoir.
Ce fut vers cette époque environ que l'été excessif de 1466 fit éclater cette
grande peste qui enleva plus de quarante mille créatures dans la vicomté de
Paris, et entre autres, dit Jean de Troyes, " maître Arnoul, astrologien du
roi, qui était fort homme de bien, sage et plaisant ". Le bruit se répandit
dans l'Université que la rue Tirechappe était en particulier dévastée par la
maladie. C'est là que résidaient, au milieu de leur fief, les parents de
Claude. Le jeune écolier courut fort alarmé à la maison paternelle. Quand
il y entra, son père et sa mère étaient morts de la veille. Un tout jeune frère
Notre Dame de Paris
II − CLAUDE FROLLO
140
qu'il avait au maillot vivait encore et criait abandonné dans son berceau.
C'était tout ce qui restait à Claude de sa famille. Le jeune homme prit
l'enfant sous son bras, et sortit pensif. Jusque−là il n'avait vécu que dans la
science, il commençait à vivre dans la vie.
Cette catastrophe fut une crise dans l'existence de Claude. Orphelin, aîné,
chef de famille à dix−neuf ans, il se sentit rudement rappelé des rêveries de
l'école aux réalités de ce monde. Alors, ému de pitié, il se prit de passion et
de dévouement pour cet enfant, son frère ; chose étrange et douce qu'une
affection humaine à lui qui n'avait encore aimé que des livres.
Cette affection se développa à un point singulier. Dans une âme aussi
neuve, ce fut comme un premier amour. Séparé depuis l'enfance de ses
parents, qu'il avait à peine connus, cloîtré et comme muré dans ses livres,
avide avant tout d'étudier et d'apprendre, exclusivement attentif jusqu'alors
à son intelligence qui se dilatait dans la science, à son imagination qui
grandissait dans les lettres, le pauvre écolier n'avait pas encore eu le temps
de sentir la place de son coeur. Ce jeune frère sans père ni mère, ce petit
enfant, qui lui tombait brusquement du ciel sur les bras, fit de lui un
homme nouveau, il s'aperçut qu'il y avait autre chose dans le monde que
les spéculations de la Sorbonne et les vers d'Homerus, que l'homme avait
besoin d'affections, que la vie sans tendresse et sans amour n'était qu'un
rouage sec, criard et déchirant ; seulement il se figura, car il était dans l'âge
où les illusions ne sont encore remplacées que par des illusions, que les
affections de sang et de famille étaient les seules nécessaires, et qu'un petit
frère à aimer suffisait pour remplir toute une existence. Il se jeta donc dans
l'amour de son petit Jehan avec la passion d'un caractère déjà profond,
ardent, concentré. Cette pauvre frêle créature, jolie, blonde, rose et frisée,
cet orphelin sans autre appui qu'un orphelin, le remuait jusqu'au fond des
entrailles ; et, grave penseur qu'il était, il se mit à réfléchir sur Jehan avec
une miséricorde infinie. Il en prit souci et soin comme de quelque chose de
très fragile et de très recommandé. Il fut à l'enfant plus qu'un frère, il lui
devint une mère.
Le petit Jehan avait perdu sa mère, qu'il tétait encore. Claude le mit en
nourrice. Outre le fief de Tirechappe, il avait eu en héritage de son père le
fief du Moulin, qui relevait de la tour carrée de Gentilly. C'était un moulin
sur une colline, près du château de Winchestre (Bicêtre). Il y avait la
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141
meunière qui nourrissait un bel enfant ; ce n'était pas loin de l'Université.
Claude lui porta lui−même son petit Jehan.
Dès lors, se sentant un fardeau à traîner, il prit la vie très au sérieux. La
pensée de son petit frère devint non seulement la récréation, mais encore le
but de ses études, il résolut de se consacrer tout entier à un avenir dont il
répondait devant Dieu, et de n'avoir jamais d'autre épouse, d'autre enfant
que le bonheur et la fortune de son frère. Il se rattacha donc plus que
jamais à sa vocation cléricale. Son mérite, sa science, sa qualité de vassal
immédiat de l'évêque de Paris, lui ouvraient toutes grandes les portes de
l'église. À vingt ans, par dispense spéciale du saint−siège, il était prêtre, et
desservait, comme le plus jeune des chapelains de Notre−Dame, l'autel
qu'on appelle, à cause de la messe tardive qui s'y dit, altare pigrorum.
Là, plus que jamais plongé dans ses chers livres qu'il ne quittait que pour
courir une heure au fief du Moulin, ce mélange de savoir et d'austérité, si
rare à son âge, l'avait rendu promptement le respect et l'admiration du
cloître. Du cloître, sa réputation de savant avait été au peuple, où elle avait
un peu tourné, chose fréquente alors, au renom de sorcier.
C'est au moment où il revenait, le jour de la Quasimodo, de dire sa messe
des paresseux à leur autel, qui était à côté de la porte du choeur tendant à la
nef, à droite, proche l'image de la Vierge, que son attention avait été
é v e i l l é e p a r l e g r o u p e d e v i e i l l e s g l a p i s s a n t a u t o u r d u l i t d e s
enfants−trouvés.
C'est alors qu'il s'était approché de la malheureuse petite créature si haïe et
si menacée. Cette détresse, cette difformité, cet abandon, la pensée de son
jeune frère, la chimère qui frappa tout à coup son esprit que, s'il mourait,
son cher petit Jehan pourrait bien aussi, lui, être jeté misérablement sur la
planche des enfants−trouvés, tout cela lui était venu au coeur à la fois, une
grande pitié s'était remuée en lui, et il avait emporté l'enfant.
Quand il tira cet enfant du sac, il le trouva bien difforme en effet. Le
pauvre petit diable avait une verrue sur l'oeil gauche, la tête dans les
épaules, la colonne vertébrale arquée, le sternum proéminent, les jambes
torses ; mais il paraissait vivace ; et quoiqu'il fût impossible de savoir
quelle langue il bégayait, son cri annonçait quelque force et quelque santé.
La compassion de Claude s'accrut de cette laideur ; et il fit voeu dans son
coeur d'élever cet enfant pour l'amour de son frère, afin que, quelles que
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fussent dans l'avenir les fautes du petit Jehan, il eût par devers lui cette
charité, faite à son intention. C'était une sorte de placement de bonnes
oeuvres qu'il effectuait sur la tête de son jeune frère ; c'était une pacotille
de bonnes actions qu'il voulait lui amasser d'avance, pour le cas où le petit
drôle un jour se trouverait à court de cette monnaie, la seule qui soit reçue
au péage du paradis.
Il baptisa son enfant adoptif, et le nomma Quasimodo, soit qu'il voulût
marquer par là le jour où il l'avait trouvé, soit qu'il voulût caractériser par
ce nom à quel point la pauvre petite créature était incomplète et à peine