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作者:法-维克多·雨果 当前章节:15368 字 更新时间:2026-6-19 10:46

− Et moi ! soupira−t−elle faiblement.

− Ne m'interromps pas. − Oui, j'étais heureux, je croyais l'être du moins.

J'étais pur, j'avais l'âme pleine d'une clarté limpide. Pas de tête qui s'élevât

plus fière et plus radieuse que la mienne. Les prêtres me consultaient sur la

chasteté, les docteurs sur la doctrine. Oui, la science était tout pour moi.

C'était une soeur, et une soeur me suffisait. Ce n'est pas qu'avec l'âge il ne

me fût venu d'autres idées. Plus d'une fois ma chair s'était émue au passage

d'une forme de femme. Cette force du sexe et du sang de l'homme que, fol

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adolescent, j'avais cru étouffer pour la vie, avait plus d'une fois soulevé

convulsivement la chaîne des voeux de fer qui me scellent, misérable, aux

froides pierres de l'autel. Mais le jeûne, la prière, l'étude, les macérations

du cloître, avaient refait l'âme maîtresse du corps. Et puis, j'évitais les

femmes. D'ailleurs, je n'avais qu'à ouvrir un livre pour que toutes les

impures fumées de mon cerveau s'évanouissent devant la splendeur de la

science. En peu de minutes, je sentais fuir au loin les choses épaisses de la

terre, et je me retrouvais calme, ébloui et serein en présence du

rayonnement tranquille de la vérité éternelle. Tant que le démon n'envoya

pour m'attaquer que de vagues ombres de femmes qui passaient éparses

sous mes yeux, dans l'église, dans les rues, dans les prés, et qui revenaient

à peine dans mes songes, je le vainquis aisément. Hélas ! si la victoire ne

m'est pas restée, la faute en est à Dieu, qui n'a pas fait l'homme et le démon

de force égale. − Écoute. Un jour...

Ici le prêtre s'arrêta, et la prisonnière entendit sortir de sa poitrine des

soupirs qui faisaient un bruit de râle et d'arrachement.

Il reprit :

−... Un jour, j'étais appuyé à la fenêtre de ma cellule... − Quel livre

lisais−je donc ? Oh ! tout cela est un tourbillon dans ma tête. − Je lisais. La

fenêtre donnait sur une place. J'entends un bruit de tambour et de musique.

Fâché d'être ainsi troublé dans ma rêverie, je regarde dans la place. Ce que

je vis, il y en avait d'autres que moi qui le voyaient, et pourtant ce n'était

pas un spectacle fait pour des yeux humains. Là, au milieu du pavé, − il

était midi, − un grand soleil, − une créature dansait. Une créature si belle

que Dieu l'eût préférée à la Vierge, et l'eût choisie pour sa mère, et eût

voulu naître d'elle si elle eût existé quand il se fit homme ! Ses yeux étaient

noirs et splendides, au milieu de sa chevelure noire quelques cheveux que

pénétrait le soleil blondissaient comme des fils d'or. Ses pieds

disparaissaient dans leur mouvement comme les rayons d'une roue qui

tourne rapidement. Autour de sa tête, dans ses nattes noires, il y avait des

plaques de métal qui pétillaient au soleil et faisaient à son front une

couronne d'étoiles. Sa robe semée de paillettes scintillait bleue et piquée de

mille étincelles comme une nuit d'été. Ses bras souples et bruns se nouaient

et se dénouaient autour de sa taille comme deux écharpes. La forme de son

corps était surprenante de beauté. Oh ! la resplendissante figure qui se

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détachait comme quelque chose de lumineux dans la lumière même du

soleil !... − Hélas ! jeune fille, c'était toi. − Surpris, enivré, charmé, je me

laissai aller à te regarder. Je te regardai tant que tout à coup je frissonnai

d'épouvante, je sentis que le sort me saisissait.

Le prêtre, oppressé, s'arrêta encore un moment. Puis il continua.

− Déjà à demi fasciné, j'essayai de me cramponner à quelque chose et de

me retenir dans ma chute. Je me rappelai les embûches que Satan m'avait

déjà tendues. La créature qui était sous mes yeux avait cette beauté

surhumaine qui ne peut venir que du ciel ou de l'enfer. Ce n'était pas là une

simple fille faite avec un peu de notre terre, et pauvrement éclairée à

l'intérieur par le vacillant rayon d'une âme de femme. C'était un ange !

mais de ténèbres, mais de flamme et non de lumière. Au moment où je

pensais cela, je vis près de toi une chèvre, une bête du sabbat, qui me

regardait en riant. Le soleil de midi lui faisait des cornes de feu. Alors

j'entrevis le piège du démon, et je ne doutai plus que tu ne vinsses de

l'enfer et que tu n'en vinsses pour ma perdition. Je le crus.

Ici le prêtre regarda en face la prisonnière et ajouta froidement :

− Je le crois encore. − Cependant le charme opérait peu à peu, ta danse me

tournoyait dans le cerveau, je sentais le mystérieux maléfice s'accomplir en

moi, tout ce qui aurait dû veiller s'endormait dans mon âme, et comme

ceux qui meurent dans la neige je trouvais du plaisir à laisser venir ce

sommeil. Tout à coup, tu te mis à chanter. Que pouvais−je faire,

misérable ? Ton chant était plus charmant encore que ta danse. Je voulus

fuir. Impossible. J'étais cloué, j'étais enraciné dans le sol. Il me semblait

que le marbre de la dalle m'était monté jusqu'aux genoux. Il fallut rester

jusqu'au bout. Mes pieds étaient de glace, ma tête bouillonnait. Enfin, tu

eus peut−être pitié de moi, tu cessas de chanter, tu disparus. Le reflet de

l'éblouissante vision, le retentissement de la musique enchanteresse

s'évanouirent par degrés dans mes yeux et dans mes oreilles. Alors je

tombai dans l'encoignure de la fenêtre, plus raide et plus faible qu'une

statue descellée. La cloche de vêpres me réveilla. Je me relevai, je

m'enfuis, mais, hélas ! il y avait en moi quelque chose de tombé qui ne

pouvait se relever, quelque chose de survenu que je ne pouvais fuir.

Il fit encore une pause, et poursuivit :

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− Oui, à dater de ce jour, il y eut en moi un homme que je ne connaissais

pas. Je voulus user de tous mes remèdes, le cloître, l'autel, le travail, les

livres. Folie ! Oh ! que la science sonne creux quand on y vient heurter

avec désespoir une tête pleine de passions ! Sais−tu, jeune fille, ce que je

voyais toujours désormais entre le livre et moi ? Toi, ton ombre, l'image de

l'apparition lumineuse qui avait un jour traversé l'espace devant moi. Mais

cette image n'avait plus la même couleur ; elle était sombre, funèbre,

ténébreuse comme le cercle noir qui poursuit longtemps la vue de

l'imprudent qui a regardé fixement le soleil.

Ne pouvant m'en débarrasser, entendant toujours ta chanson bourdonner

dans ma tête, voyant toujours tes pieds danser sur mon bréviaire, sentant

toujours la nuit en songe ta forme glisser sur ma chair, je voulus te revoir,

te toucher, savoir qui tu étais, voir si je te retrouverais bien pareille à

l'image idéale qui m'était restée de toi, briser peut−être mon rêve avec la

réalité. En tout cas, j'espérais qu'une impression nouvelle effacerait la

première, et la première m'était devenue insupportable. Je te cherchai. Je te

revis. Malheur ! Quand je t'eus vue deux fois, je voulus te voir mille, je

voulus te voir toujours. Alors, − comment enrayer sur cette pente de

l'enfer ? − alors je ne m'appartins plus. L'autre bout du fil que le démon

m'avait attaché aux ailes, il l'avait noué à ton pied. Je devins vague et

errant comme toi. Je t'attendais sous les porches, je t'épiais au coin des

rues, je te guettais du haut de ma tour. Chaque soir, je rentrais en

moi−même plus charmé, plus désespéré, plus ensorcelé, plus perdu !

J'avais su qui tu étais, égyptienne, bohémienne, gitane, zingara, comment

douter de la magie ? Écoute. J'espérai qu'un procès me débarrasserait du

charme. Une sorcière avait enchanté Bruno d'Ast, il la fit brûler et fut

guéri. Je le savais. Je voulus essayer du remède. J'essayai d'abord de te

faire interdire le parvis Notre−Dame, espérant t'oublier si tu ne revenais

plus. Tu n'en tins compte. Tu revins. Puis il me vint l'idée de t'enlever. Une

nuit je le tentai. Nous étions deux. Nous te tenions déjà, quand ce

misérable officier survint. Il te délivra. Il commençait ainsi ton malheur, le

mien et le sien. Enfin, ne sachant plus que faire et que devenir, je te

dénonçai à l'official. Je pensais que je serais guéri, comme Bruno d'Ast. Je

pensais aussi confusément qu'un procès te livrerait à moi, que dans une

prison je te tiendrais, je t'aurais, que là tu ne pourrais m'échapper, que tu

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me possédais depuis assez longtemps pour que je te possédasse aussi à

mon tour. Quand on fait le mal, il faut faire tout le mal. Démence de

s'arrêter à un milieu dans le monstrueux ! L'extrémité du crime a des

délires de joie. Un prêtre et une sorcière peuvent s'y fondre en délices sur

la botte de paille d'un cachot !

Je te dénonçai donc. C'est alors que je t'épouvantais dont mes rencontres.

Le complot que je tramais contre toi, l'orage que j'amoncelais sur ta tête

s'échappait de moi en menaces et en éclairs. Cependant j'hésitais encore.

Mon projet avait des côtés effroyables qui me faisaient reculer.

Peut−être y aurais−je renoncé, peut−être ma hideuse pensée se serait−elle

desséchée dans mon cerveau sans porter son fruit. Je croyais qu'il

dépendrait toujours de moi de suivre ou de rompre ce procès. Mais toute

mauvaise pensée est inexorable et veut devenir un fait ; mais là où je me

croyais tout−puissant, la fatalité était plus puissante que moi. Hélas !

hélas ! c'est elle qui t'a prise et qui t'a livrée au rouage terrible de la

machine que j'avais ténébreusement construite ! − Écoute. Je touche à la

fin.

Un jour, − par un autre beau soleil, − je vois passer devant moi un homme

qui prononce ton nom et qui rit et qui a la luxure dans les yeux.

Damnation ! je l'ai suivi. Tu sais le reste.

Il se tut. La jeune fille ne put trouver qu'une parole :

− Ô mon Phoebus !

− Pas ce nom ! dit le prêtre en lui saisissant le brai avec violence. Ne

prononce bas ce nom ! Oh ! misérables que nous sommes, c'est ce nom qui

nous a perdus ! Ou plutôt nous nous sommes tous perdus les uns les autres

par l'inexplicable jeu de la fatalité ! − Tu souffres, n'est−ce pas ? tu as

froid, la nuit te fait aveugle, le cachot t'enveloppe, mais peut−être as−tu

encore quelque lumière au fond de toi, ne fût−ce que ton amour d'enfant

pour cet homme vide qui jouait avec ton coeur ! Tandis que moi, je porte le

cachot au dedans de moi, au dedans de moi est l'hiver, la glace, le

désespoir, j'ai la nuit dans l'âme. Sais−tu tout ce que j'ai souffert ? J'ai

assisté à ton procès. J'étais assis sur le banc de l'official. Oui, sous l'un de

ces capuces de prêtre, il y avait les contorsions d'un damné. Quand on t'a

amenée, j'étais là ; quand on t'a interrogée, j'étais là. − Caverne de loups ! −

C'était mon crime, c'était mon gibet que je voyais se dresser lentement sur

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ton front. À chaque témoin, à chaque preuve, à chaque plaidoirie, j'étais

là ; j'ai pu compter chacun de tes pas dans la voie douloureuse ; j'étais là

encore quand cette bête féroce... − Oh ! je n'avais pas prévu la torture ! −

Écoute. Je t'ai suivie dans la chambre de douleur. Je t'ai vu déshabiller et

manier demi−nue par les mains infâmes du tourmenteur. J'ai vu ton pied,

ce pied où j'eusse voulu pour un empire déposer un seul baiser et mourir,

ce pied sous lequel je sentirais avec tant de délices s'écraser ma tête, je l'ai

vu enserrer dans l'horrible brodequin qui fait des membres d'un être vivant

une boue sanglante. Oh ! misérable ! pendant que je voyais cela, j'avais

sous mon suaire un poignard dont je me labourais la poitrine. Au cri que tu

as poussé, je l'ai enfoncé dans ma chair ; à un second cri, il m'entrait dans

le coeur ! Regarde. Je crois que cela saigne encore. Il ouvrit sa soutane. Sa

poitrine en effet était déchirée comme par une griffe de tigre, et il avait au

flanc une plaie allez large et mal fermée.

La prisonnière recula d'horreur.

− Oh ! dit le prêtre, jeune fille, aie pitié de moi ! Tu te crois malheureuse,

hélas ! hélas ! tu ne sais pas ce que c'est que le malheur. Oh ! aimer une

femme ! être prêtre ! être haï ! l'aimer de toutes les fureurs de son âme,

sentir qu'on donnerait pour le moindre de ses sourires son sang, ses

entrailles, sa renommée, son salut, l'immortalité et l'éternité, cette vie et

l'autre ; regretter de ne pas être roi, génie, empereur, archange, dieu, pour

lui mettre un plus grand esclave sous les pieds ; l'étreindre nuit et jour de

ses rêves et de ses pensées ; et la voir amoureuse d'une livrée de soldat ! et

n'avoir à lui offrir qu'une sale soutane de prêtre dont elle aura peur et

dégoût ! Être présent, avec sa jalousie et sa rage, tandis qu'elle prodigue à

un misérable fanfaron imbécile des trésors d'amour et de beauté ! Voir ce

corps dont la forme vous brûle, ce sein qui a tant de douceur, cette chair

palpiter et rougir sous les baisers d'un autre ! Ô ciel ! aimer son pied, son

bras, son épaule, songer à ses veines bleues, à sa peau brune, jusqu'à s'en

tordre des nuits entières sur le pavé de sa cellule, et voir toutes les caresses

qu'on a rêvées pour elle aboutir à la torture ! N'avoir réussi qu'à la coucher

sur le lit de cuir ! Oh ! ce sont là les véritables tenailles rougies au feu de

l'enfer ! Oh ! bienheureux celui qu'on scie entre deux planches, et qu'on

écartèle à quatre chevaux !

− Sais−tu ce que c'est que ce supplice que vous font subir, durant les

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