dire que tu me hais. Je suis décidé à ne plus entendre cela. − Je viens de te
sauver. Laisse−moi d'abord achever. − Je puis te sauver tout à fait. J'ai tout
préparé. C'est à toi de vouloir. Comme tu voudras, je pourrai.
Il s'interrompit violemment. − Non, ce n'est pas cela qu'il faut dire.
Et courant, et la faisant courir, car il ne la lâchait pas, il marcha droit au
gibet, et le lui montrant du doigt : − Choisis entre nous deux, dit−il
froidement.
Notre Dame de Paris
I − LE PETIT SOULIER
460
Elle s'arracha de ses mains et tomba au pied du gibet en embrassant cet
appui funèbre. Puis elle tourna sa belle tête à demi, et regarda le prêtre
par−dessus son épaule. On eût dit une sainte Vierge au pied de la croix. Le
prêtre était demeuré sans mouvement, le doigt toujours levé vers le gibet,
conservant son geste, comme une statue.
Enfin l'égyptienne lui dit : − Il me fait encore moins horreur que vous.
Alors il laissa retomber lentement son bras, et regarda le pavé avec un
profond accablement.
− Si ces pierres pouvaient parler, murmura−t−il, oui, elles diraient que
voilà un homme bien malheureux.
Il reprit. La jeune fille agenouillée devant le gibet et noyée dans sa longue
chevelure le laissait parler sans l'interrompre. Il avait maintenant un accent
plaintif et doux qui contrastait douloureusement avec l'âpreté hautaine de
ses traits.
− Moi, je vous aime. Oh ! cela est pourtant bien vrai. Il ne sort donc rien au
dehors de ce feu qui me brûle le coeur ! Hélas ! jeune fille, nuit et jour, oui,
nuit et jour, cela ne mérite−t−il aucune pitié ? C'est un amour de la nuit et
du jour, vous dis−je, c'est une torture. − Oh ! je souffre trop, ma pauvre
enfant ! − C'est une chose digne de compassion, je vous assure. Vous
voyez que je vous parle doucement. Je voudrais bien que vous n'eussiez
plus cette horreur de moi. − Enfin, un homme qui aime une femme, ce n'est
pas sa faute ! − Oh ! mon Dieu ! − Comment ! vous ne me pardonnerez
donc jamais ? Vous me haïrez toujours ! C'est donc fini ! C'est là ce qui me
rend mauvais, voyez−vous, et horrible à moi−même ! − Vous ne me
regardez seulement pas ! Vous pensez à autre chose peut−être tandis que je
vous parle debout et frémissant sur la limite de notre éternité à tous deux !
− Surtout ne me parlez pas de l'officier ! Quoi ! je me jetterais à vos
genoux, quoi ! je baiserais, non vos pieds, vous ne voudriez pas, mais la
terre qui est sous vos pieds, quoi ! je sangloterais comme un enfant,
j'arracherais de ma poitrine, non des paroles, mais mon coeur et mes
entrailles, pour vous dire que je vous aime, tout serait inutile, tout ! − Et
cependant vous n'avez rien dans l'âme que de tendre et de clément, vous
êtes rayonnante de la plus belle douceur, vous êtes tout entière suave,
bonne, miséricordieuse et charmante. Hélas ! vous n'avez de méchanceté
que pour moi seul ! Oh ! quelle fatalité !
Notre Dame de Paris
I − LE PETIT SOULIER
461
Il cacha son visage dans ses mains. La jeune fille l'entendit pleurer. C'était
la première fois. Ainsi debout et secoué par les sanglots, il était plus
misérable et plus suppliant qu'à genoux. Il pleura ainsi un certain temps.
− Allons ! poursuivit−il ces premières larmes passées, je ne trouve pas de
paroles. J'avais pourtant bien songé à ce que je vous dirais. Maintenant je
tremble et je frissonne, je défaille à l'instant décisif, je sens quelque chose
de suprême qui nous enveloppe, et je balbutie. Oh ! je vais tomber sur le
pavé si vous ne prenez pas pitié de moi, pitié de vous. Ne nous condamnez
pas tous deux. Si vous saviez combien je vous aime ! quel coeur c'est que
mon coeur ! Oh ! quelle désertion de toute vertu ! quel abandon désespéré
de moi−même ! Docteur, je bafoue la science ; gentilhomme, je déchire
mon nom ; prêtre, je fais du missel un oreiller de luxure, je crache au
visage de mon Dieu ! tout cela pour toi, enchanteresse ! pour être plus
digne de ton enfer ! et tu ne veux pas du damné ! Oh ! que je te dise tout !
plus encore, quelque chose de plus horrible, oh ! plus horrible !...
En prononçant ces dernières paroles, son air devint tout à fait égaré. Il se
tut un instant, et reprit comme se parlant à lui−même, et d'une voix forte :
− Caïn, qu'as−tu fait de ton frère ?
Il y eut encore un silence, et il poursuivit : − Ce que j'en ai fait, Seigneur ?
Je l'ai recueilli, je l'ai élevé, je l'ai nourri, je l'ai aimé, je l'ai idolâtré, et je
l'ai tué ! Oui, Seigneur, voici qu'on vient de lui écraser la tête devant moi
sur la pierre de votre maison, et c'est à cause de moi, à cause de cette
femme, à cause d'elle...
Son oeil était hagard. Sa voix allait s'éteignant, il répéta encore plusieurs
fois, machinalement, avec d'assez longs intervalles, comme une cloche qui
prolonge sa dernière vibration : − À cause d'elle... − À cause d'elle... Puis
sa langue n'articula plus aucun son perceptible, ses lèvres remuaient
toujours cependant. Tout à coup il s'affaissa sur lui−même comme quelque
chose qui s'écroule, et demeura à terre sans mouvement, la tête dans les
genoux.
Un frôlement de la jeune fille qui retirait son pied de dessous lui le fit
revenir. Il passa lentement sa main sur ses joues creuses, et regarda
quelques instants avec stupeur ses doigts qui étaient mouillés. − Quoi !
murmura−t−il, j'ai pleuré !
E t s e t o u r n a n t s u b i t e m e n t v e r s l ' é g y p t i e n n e a v e c u n e a n g o i s s e
Notre Dame de Paris
I − LE PETIT SOULIER
462
inexprimable :
− Hélas ! vous m'avez regardé froidement pleurer !
Enfant ! sais−tu que ces larmes sont des laves ? Est−il donc bien vrai ? de
l'homme qu'on hait rien ne touche. Tu me verrais mourir, tu rirais. Oh !
moi je ne veux pas te voir mourir ! Un mot ! un seul mot de pardon ! Ne
me dis pas que tu m'aimes, dis−moi seulement que tu veux bien, cela
suffira, je te sauverai. Sinon... Oh ! l'heure passe, je t'en supplie par tout ce
qui est sacré, n'attends pas que je sois redevenu de pierre comme ce gibet
qui te réclame aussi ! Songe que je tiens nos deux destinées dans ma main,
que je suis insensé, cela est terrible, que je puis laisser tout choir, et qu'il y
a au−dessous de nous un abîme sans fond, malheureuse, où ma chute
poursuivra la tienne durant l'éternité ! Un mot de bonté ! dis un mot ! rien
qu'un mot !
Elle ouvrit la bouche pour lui répondre. Il se précipita à genoux devant elle
pour recueillir avec adoration la parole, peut−être attendrie, qui allait sortir
de ses lèvres. Elle lui dit : − Vous êtes un assassin !
Le prêtre la prit dans ses bras avec fureur et se mit à rire d'un rire
abominable. − Eh bien, oui ! assassin ! dit−il, et je t'aurai. Tu ne veux pas
de moi pour esclave, tu m'auras pour maître. Je t'aurai. J'ai un repaire où je
te traînerai. Tu me suivras, il faudra bien que tu me suives, ou je te livre !
Il faut mourir, la belle, ou être à moi ! être au prêtre ! être à l'apostat ! être
à l'assassin ! dès cette nuit, entends−tu cela ? Allons ! de la joie ! allons !
baise−moi, folle ! La tombe ou mon lit !
Son oeil pétillait d'impureté et de rage. Sa bouche lascive rougissait le cou
de la jeune fille. Elle se débattait dans ses bras. Il la couvrait de baisers
écumants.
− Ne me mords pas, monstre ! cria−t−elle. Oh ! l'odieux infect !
laisse−moi ! Je vais t'arracher tes vilains cheveux gris et te les jeter à
poignées par la face !
Il rougit, il pâlit, puis il la lâcha et la regarda d'un air sombre. Elle se crut
victorieuse, et poursuivit : − Je te dis que je suis à mon Phoebus, que c'est
Phoebus que j'aime, que c'est Phoebus qui est beau ! Toi, prêtre, tu es
vieux ! tu es laid ! Va−t'en !
Il poussa un cri violent, comme le misérable auquel on applique un fer
rouge. − Meurs donc ! dit−il à travers un grincement de dents. Elle vit son
Notre Dame de Paris
I − LE PETIT SOULIER
463
affreux regard, et voulut fuir. Il la reprit, il la secoua, il la jeta à terre, et
marcha à pas rapides vers l'angle de la Tour−Roland en la traînant après lui
sur le pavé par ses belles mains.
Arrivé là, il se tourna vers elle : − Une dernière fois, veux−tu être à moi ?
Elle répondit avec force : − Non.
Alors il s'écria d'une voix haute : − Gudule ! Gudule ! voici l'égyptienne !
venge−toi !
La jeune fille se sentit saisir brusquement au coude. Elle regarda. C'était un
bras décharné qui sortait d'une lucarne dans le mur et qui la tenait comme
une main de fer.
− Tiens bien ! dit le prêtre. C'est l'égyptienne échappée. Ne la lâche pas. Je
vais chercher les sergents. Tu la verras pendre.
Un rire guttural répondit de l'intérieur du mur à ces sanglantes paroles. −
Hah ! hah ! hah ! − L'égyptienne vit le prêtre s'éloigner en courant dans la
direction du Pont Notre−Dame. On entendait une cavalcade de ce côté.
La jeune fille avait reconnu la méchante recluse. Haletante de terreur, elle
essaya de se dégager. Elle se tordit, elle fit plusieurs soubresauts d'agonie
et de désespoir, mais l'autre la tenait avec une force inouïe. Les doigts
osseux et maigres qui la meurtrissaient se crispaient sur sa chair et se
rejoignaient à l'entour. On eût dit que cette main était rivée à son bras.
C'était plus qu'une chaîne, plus qu'un carcan, plus qu'un anneau de fer,
c'était une tenaille intelligente et vivante qui sortait d'un mur.
Épuisée, elle retomba contre la muraille, et alors la crainte de la mort
s'empara d'elle. Elle songea à la beauté de la vie, à la jeunesse, à la vue du
ciel, aux aspects de la nature, à l'amour, à Phoebus, à tout ce qui s'enfuyait
et à tout ce qui s'approchait, au prêtre qui la dénonçait, au bourreau qui
allait venir, au gibet qui était là. Alors elle sentit l'épouvante lui monter
jusque dans les racines des cheveux, et elle entendit le rire lugubre de la
recluse qui lui disait tout bas :
− Hah ! hah ! hah ! tu vas être pendue !
Elle se tourna mourante vers la lucarne, et elle vit la figure fauve de la
sachette à travers les barreaux. − Que vous ai−je fait ? dit−elle presque
inanimée.
La recluse ne répondit pas, elle se mit à marmotter avec une intonation
chantante, irritée et railleuse : − Fille d'Égypte ! fille d'Égypte ! fille
Notre Dame de Paris
I − LE PETIT SOULIER
464
d'Égypte !
La malheureuse Esmeralda laissa retomber sa tête sous ses cheveux,
comprenant qu'elle n'avait pas affaire à un être humain.
Tour à coup la recluse s'écria, comme si la question de l'égyptienne avait
mis tout ce temps pour arriver jusqu'à sa pensée : − Ce que tu m'as fait ?
dis−tu ! − Ah ! ce que tu m'as fait, égyptienne ! Eh bien ! écoute. − J'avais
un enfant, moi ! vois−tu ? j'avais un enfant ! un enfant, te dis−je ! − Une
jolie petite fille ! − Mon Agnès, reprit−elle égarée et baisant quelque chose
dans les ténèbres. − Eh bien ! vois−tu, fille d'Égypte ? on m'a pris mon
enfant, on m'a volé mon enfant, on m'a mangé mon enfant. Voilà ce que tu
m'as fait.
La jeune fille répondit comme l'agneau : − Hélas ! je n'étais peut−être pas
née alors !
− Oh ! si ! repartit la recluse, tu devais être née. Tu en étais. Elle serait de
ton âge ! Ainsi ! − Voilà quinze ans que je suis ici, quinze ans que je
souffre, quinze ans que je prie, quinze ans que je me cogne la tête aux
quatre murs. − Je te dis que ce sont des égyptiennes qui me l'ont volée,
entends−tu cela ? et qui l'ont mangée avec leurs dents. As−tu un coeur ?
figure−toi ce que c'est qu'un enfant qui joue, un enfant qui tette, un enfant
qui dort. C'est si innocent ! − Eh bien ! cela, c'est cela qu'on m'a pris, qu'on
m'a tué ! Le bon Dieu le sait bien ! − Aujourd'hui, c'est mon tour, je vais
manger de l'égyptienne. − Oh ! que je te mordrais bien si les barreaux ne
m'empêchaient. J'ai la tête trop grosse ! − La pauvre petite ! pendant qu'elle
dormait ! Et si elles l'ont réveillée en la prenant, elle aura eu beau crier, je
n'étais pas là ! − Ah ! les mères égyptiennes, vous avez mangé mon
enfant ! Venez voir la vôtre.
Alors elle se mit à rire ou à grincer des dents, les deux choses se
ressemblaient sur cette figure furieuse. Le jour commençait à poindre. Un
reflet de cendre éclairait vaguement cette scène, et le gibet devenait de plus
en plus distinct dans la place. De l'autre côté, vers le Pont Notre−Dame, la
pauvre condamnée croyait entendre se rapprocher le bruit de cavalerie.
− Madame ! cria−t−elle joignant les mains et tombée sur ses deux genoux,
échevelée, éperdue, folle d'effroi, madame ! ayez pitié. Ils viennent. Je ne
vous ai rien fait. Voulez−vous me voir mourir de cette horrible façon sous
vos yeux ? Vous avez de la pitié, j'en suis sûre. C'est trop affreux.
Notre Dame de Paris
I − LE PETIT SOULIER
465
Laissez−moi me sauver. Lâchez−moi ! Grâce ! Je ne veux pas mourir
comme cela !
− Rends−moi mon enfant ! dit la recluse.
− Grâce ! grâce !
− Rends−moi mon enfant !
− Lâchez−moi, au nom du ciel !
− Rends−moi mon enfant !
Cette fois encore, la jeune fille retomba, épuisée, rompue, ayant déjà le
regard vitré de quelqu'un qui est dans la fosse. − Hélas ! bégaya−t−elle,
vous cherchez votre enfant. Moi, je cherche mes parents.
− Rends−moi ma petite Agnès ! poursuivit Gudule. Tu ne sais pas où elle
est ? Alors, meurs ! − Je vais te dire. J'étais une fille de joie, j'avais un
enfant, on m'a pris mon enfant. − Ce sont les égyptiennes. Tu vois bien
qu'il faut que tu meures. Quand ta mère l'égyptienne viendra te réclamer, je
lui dirai : La mère, regarde à ce gibet ! − Ou bien rends−moi mon enfant. −
Sais−tu où elle est, ma petite fille ? Tiens, que je te montre. Voilà son