Répondez à ce qu'il dit, la vieille !
− Mon Dieu ! s'écria−t−elle aux abois et d'une voix malgré elle pleine de
larmes, je vous jure, monseigneur, que c'est une charrette qui a brisé ces
barreaux. Vous entendez que cet homme l'a vu. Et puis, qu'est−ce que cela
fait pour votre égyptienne ?
− Hum ! grommela Tristan.
− Diable ! reprit le soldat flatté de l'éloge du prévôt, les cassures du fer
sont toutes fraîches !
Tristan hocha la tête. Elle pâlit. − Combien y a−t−il de temps, dites−vous,
de cette charrette ?
− Un mois, quinze jours peut−être, monseigneur. Je ne sais plus, moi.
− Elle a d'abord dit plus d'un an, observa le soldat.
− Voilà qui est louche ! dit le prévôt.
− Monseigneur, cria−t−elle toujours collée devant la lucarne, et tremblant
que le soupçon ne les poussât à y passer la tête et à regarder dans la cellule,
monseigneur, je vous jure que c'est une charrette qui a brisé cette grille. Je
vous le jure par les saints anges du paradis. Si ce n'est pas une charrette, je
veux être éternellement damnée et je renie Dieu !
− Tu mets bien de la chaleur à ce jurement ! dit Tristan avec son coup
d'oeil d'inquisiteur.
La pauvre femme sentait s'évanouir de plus en plus son assurance. Elle en
était à faire des maladresses, et elle comprenait avec terreur qu'elle ne
disait pas ce qu'il aurait fallu dire.
Ici, un autre soldat arriva en criant : − Monseigneur, la vieille fée ment. La
sorcière ne s'est pas sauvée par la rue Mouton. La chaîne de la rue est
restée tendue toute la nuit, et le garde−chaîne n'a vu passer personne.
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Tristan, dont la physionomie devenait à chaque instant plus sinistre,
interpella la recluse : − Qu'as−tu à dire à cela ?
Elle essaya encore de faire tête à ce nouvel incident : − Que je ne sais,
monseigneur, que j'ai pu me tromper. Je crois qu'elle a passé l'eau en effet.
− C'est le côté opposé, dit le prévôt. Il n'y a pourtant pas grande apparence
qu'elle ait voulu rentrer dans la Cité où on la poursuivait. Tu mens, la
vieille !
− Et puis, ajouta le premier soldat, il n'y a de bateau ni de ce côté de l'eau
ni de l'autre.
− Elle aura passé à la nage, répliqua la recluse défendant le terrain pied à
pied.
− Est−ce que les femmes nagent ? dit le soldat.
− Tête−Dieu ! la vieille ! tu mens ! tu mens ! reprit Tristan avec colère. J'ai
bonne envie de laisser là cette sorcière, et de te pendre, toi. Un quart
d'heure de question te tirera peut−être la vérité du gosier. Allons ! tu vas
nous suivre.
Elle saisit ces paroles avec avidité. − Comme vous voudrez, monseigneur.
Faites. Faites. La question, je veux bien. Emmenez−moi. Vite, vite !
partons tout de suite. − Pendant ce temps−là, pensait−elle, ma fille se
sauvera.
− Mort−Dieu ! dit le prévôt, quel appétit du chevalet ! Je ne comprends
rien à cette folle.
Un vieux sergent du guet à tête grise sortit des rangs, et s'adressant au
prévôt : − Folle en effet, monseigneur ! Si elle a lâché l'égyptienne, ce n'est
pas sa faute, car elle n'aime pas les égyptiennes. Voilà quinze ans que je
fais le guet, et que je l'entends tous les soirs maugréer les femmes bohèmes
avec des exécrations sans fin. Si celle que nous poursuivons est, comme je
le crois, la petite danseuse à la chèvre, elle déteste celle−là surtout.
Gudule fit un effort et dit : − Celle−là surtout.
Le témoignage unanime des hommes du guet confirma au prévôt les
paroles du vieux sergent. Tristan l'Hermite, désespérant de rien tirer de la
recluse, lui tourna le dos, et elle le vit avec une anxiété inexprimable se
diriger lentement vers son cheval. − Allons, disait−il entre ses dents, en
route ! remettons−nous à l'enquête. Je ne dormirai pas que l'égyptienne ne
soit pendue. Cependant il hésita encore quelque temps avant de monter à
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cheval. Gudule palpitait entre la vie et la mort en le voyant promener
autour de la place cette mine inquiète d'un chien de chasse qui sent près de
lui le gîte de la bête et résiste à s'éloigner. Enfin il secoua la tête et sauta en
selle. Le coeur si horriblement comprimé de Gudule se dilata, et elle dit à
voix basse en jetant un coup d'oeil sur sa fille, qu'elle n'avait pas encore
osé regarder depuis qu'ils étaient là : − Sauvée !
La pauvre enfant était restée tout ce temps dans son coin, sans souffler,
sans remuer, avec l'idée de la mort debout devant elle. Elle n'avait rien
perdu de la scène entre Gudule et Tristan, et chacune des angoisses de sa
mère avait retenti en elle. Elle avait entendu tous les craquements
successifs du fil qui la tenait suspendue sur le gouffre, elle avait cru vingt
fois le voir se briser, et commençait enfin à respirer et à se sentir le pied en
terre ferme. En ce moment, elle entendit une voix qui disait au prévôt :
− Corboeuf ! monsieur le prévôt, ce n'est pas mon affaire, à moi homme
d'armes, de pendre les sorcières. La quenaille de peuple est à bas. Je vous
laisse besogner tout seul. Vous trouverez bon que j'aille rejoindre ma
compagnie, pour ce qu'elle est sans capitaine. − Cette voix, c'était celle de
Phoebus de Châteaupers. Ce qui se passa en elle est ineffable. Il était donc
là, son ami, son protecteur, son appui, son asile, son Phoebus ! Elle se leva,
et avant que sa mère eût pu l'en empêcher, elle s'était jetée à la lucarne en
criant : − Phoebus ! à moi, mon Phoebus !
Phoebus n'y était plus. Il venait de tourner au galop l'angle de la rue de la
Coutellerie. Mais Tristan n'était pas encore parti.
La recluse se précipita sur sa fille avec un rugissement. Elle la retira
violemment en arrière en lui enfonçant ses ongles dans le cou. Une mère
tigresse n'y regarde pas de si près. Mais il était trop tard, Tristan avait vu.
− Hé ! hé ! s'écria−t−il avec un rire qui déchaussait toutes ses dents et
faisait ressembler sa figure au museau d'un loup, deux souris dans la
souricière !
− Je m'en doutais, dit le soldat.
Tristan lui frappa sur l'épaule : − Tu es un bon chat ! − Allons, ajouta−t−il,
où est Henriet Cousin ?
Un homme qui n'avait ni le vêtement ni la mine des soldats sortit de leurs
rangs. Il portait un costume mi−parti gris et brun, les cheveux plats, des
manches de cuir, et un paquet de cordes à sa grosse main. Cet homme
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accompagnait toujours Tristan, qui accompagnait toujours Louis XI.
− L'ami, dit Tristan l'Hermite, je présume que voilà la sorcière que nous
cherchions. Tu vas me pendre cela. As−tu ton échelle ?
− Il y en a une là sous le hangar de la Maison−aux−Piliers, répondit
l'homme. Est−ce à cette justice−là que nous ferons la chose ? poursuivit−il
en montrant le gibet de pierre.
− Oui.
− Ho hé ! reprit l'homme avec un gros rire plus bestial encore que celui du
prévôt, nous n'aurons pas beaucoup de chemin à faire.
− Dépêche ! dit Tristan. Tu riras après.
Cependant, depuis que Tristan avait vu sa fille et que tout espoir était
perdu, la recluse n'avait pas encore dit une parole. Elle avait jeté la pauvre
égyptienne à demi morte dans le coin du caveau, et s'était replacée à la
lucarne, ses deux mains appuyées à l'angle de l'entablement comme deux
griffes. Dans cette attitude, on la voyait promener intrépidement sur tous
ces soldats son regard, qui était redevenu fauve et insensé. Au moment où
Henriet Cousin s'approcha de la loge, elle lui fit une figure tellement
sauvage qu'il recula.
− Monseigneur, dit−il en revenant au prévôt, laquelle faut−il prendre ?
− La jeune.
− Tant mieux. Car la vieille paraît malaisée.
− Pauvre petite danseuse à la chèvre ! dit le vieux sergent du guet.
Henriet Cousin se rapprocha de la lucarne. L'oeil de la mère fit baisser le
sien. Il dit assez timidement : − Madame...
Elle l'interrompit d'une voix très basse et furieuse : − Que demandes−tu ?
− Ce n'est pas vous, dit−il, c'est l'autre.
− Quelle autre ?
− La jeune.
Elle se mit à secouer la tête en criant : − Il n'y a personne ! Il n'y a
personne ! Il n'y a personne !
− Si ! reprit le bourreau, vous le savez bien. Laissez−moi prendre la jeune.
Je ne veux pas vous faire de mal, à vous.
Elle dit avec un ricanement étrange : − Ah ! tu ne veux pas me faire de
mal, à moi !
− Laissez−moi l'autre, madame ; c'est monsieur le prévôt qui le veut.
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Elle répéta d'un air de folie : − Il n'y a personne.
− Je vous dis que si ! répliqua le bourreau. Nous avons tous vu que vous
étiez deux.
− Regarde plutôt ! dit la recluse en ricanant. Fourre ta tête par la lucarne.
Le bourreau examina les ongles de la mère, et n'osa pas.
− Dépêche ! cria Tristan qui venait de ranger sa troupe en cercle autour du
Trou aux Rats et qui se tenait à cheval près du gibet.
Henriet revint au prévôt encore une fois, tout embarrassé. Il avait posé sa
corde à terre, et roulait d'un air gauche son chapeau dans ses mains. −
Monseigneur, demanda−t−il, par où entrer ?
− Par la porte.
− Il n'y en a pas.
− Par la fenêtre.
− Elle est trop étroite.
− Élargis−la, dit Tristan avec colère. N'as−tu pas des pioches ?
Du fond de son antre, la mère, toujours en arrêt, regardait. Elle n'espérait
plus rien, elle ne savait plus ce qu'elle voulait, mais elle ne voulait pas
qu'on lui prit sa fille.
Henriet Cousin alla chercher la caisse d'outils des basses oeuvres sous le
hangar de la Maison−aux−Piliers. Il en retira aussi la double échelle qu'il
appliqua sur−le−champ au gibet. Cinq ou six hommes de la prévôté
s'armèrent de pics et de leviers, et Tristan se dirigea avec eux vers la
lucarne.
− La vieille, dit le prévôt d'un ton sévère, livre−nous cette fille de bonne
grâce.
Elle le regarda comme quand on ne comprend pas.
− Tête−Dieu ! reprit Tristan, qu'as−tu donc à empêcher cette sorcière d'être
pendue comme il plaît au roi ?
La misérable se mit à rire de son rire farouche.
− Ce que j'y ai ? C'est ma fille.
L'accent dont elle prononça ce mot fit frissonner jusqu'à Henriet Cousin
lui−même.
− J'en suis fâché, repartit le prévôt. Mais c'est le bon plaisir du roi.
Elle cria en redoublant son rire terrible : − Qu'est−ce que cela me fait, ton
roi ? Je te dis que c'est ma fille !
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− Percez le mur, dit Tristan.
Il suffisait, pour pratiquer une ouverture assez large, de desceller une assise
de pierre au−dessous de la lucarne. Quand la mère entendit les pics et les
leviers saper sa forteresse, elle poussa un cri épouvantable, puis elle se mit
à tourner avec une vitesse effrayante autour de sa loge, habitude de bête
fauve que la cage lui avait donnée. Elle ne disait plus rien, mais ses yeux
flamboyaient. Les soldats étaient glacés au fond du coeur.
Tout à coup elle prit son pavé, rit, et le jeta à deux poings sur les
travailleurs. Le pavé, mal lancé, car ses mains tremblaient, ne toucha
personne, et vint s'arrêter sous les pieds du cheval de Tristan. Elle grinça
des dents.
Cependant, quoique le soleil ne fût pas encore levé, il faisait grand jour,
une belle teinte rose égayait les vieilles cheminées vermoulues de la
Maison−aux−Piliers. C'était l'heure où les fenêtres les plus matinales de la
grande ville s'ouvrent joyeusement sur les toits. Quelques manants,
quelques fruitiers allant aux halles sur leur âne, commençaient à traverser
la Grève, ils s'arrêtaient un moment devant ce groupe de soldats amoncelés
autour du Trou aux Rats, le considéraient d'un air étonné, et passaient
outre.
La recluse était allée s'asseoir près de sa fille, la couvrant de son corps,
devant elle, l'oeil fixe, écoutant la pauvre enfant qui ne bougeait pas, et qui
murmurait à voix basse pour toute parole : − Phoebus ! Phoebus ! À
mesure que le travail des démolisseurs semblait s'avancer, la mère se
reculait machinalement, et serrait de plus en plus la jeune fille contre le
mur. Tout à coup la recluse vit la pierre (car elle faisait sentinelle et ne la
quittait pas du regard) s'ébranler, et elle entendit la voix de Tristan qui
encourageait les travailleurs. Alors elle sortit de l'affaissement où elle était
tombée depuis quelques instants, et s'écria, et tandis qu'elle parlait sa voix
tantôt déchirait l'oreille comme une scie, tantôt balbutiait comme si toutes
les malédictions se fussent pressées sur ses lèvres pour éclater à la fois. −
Ho ! ho ! ho ! Mais c'est horrible ! Vous êtes des brigands ! Est−ce que
vous allez vraiment me pendre ma fille ? je vous dis que c'est ma fille !
Oh ! les lâches ! Oh ! les laquais bourreaux ! les misérables goujats
assassins ! Au secours ! au secours ! au feu ! Mais est−ce qu'ils me
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prendront mon enfant comme cela ? Qui est−ce donc qu'on appelle le bon
Dieu ?
Alors s'adressant à Tristan, écumante, l'oeil hagard, à quatre pattes comme
une panthère, et toute hérissée :
− Approche un peu me prendre ma fille ! Est−ce que tu ne comprends pas
que cette femme te dit que c'est sa fille ? Sais−tu ce que c'est qu'un enfant
qu'on a ? Hé ! loup−cervier, n'as−tu jamais gîté avec ta louve ? n'en as−tu
jamais eu un louveteau ? et si tu as des petits, quand ils hurlent, est−ce que
tu n'as rien dans le ventre que cela remue ?
− Mettez bas la pierre, dit Tristan, elle ne tient plus.
Les leviers soulevèrent la lourde assise. C'était, nous l'avons dit, le dernier
rempart de la mère. Elle se jeta dessus, elle voulut la retenir, elle égratigna
la pierre avec ses ongles, mais le bloc massif, mis en mouvement par six
hommes, lui échappa et glissa doucement jusqu'à terre le long des leviers