de fer.
La mère, voyant l'entrée faite, tomba devant l'ouverture en travers,
barricadant la brèche avec son corps, tordant ses heurtant la dalle de sa
tête, et criant d'une voix enrouée de fatigue qu'on entendait à peine : − Au
secours ! au feu ! au feu !
− Maintenant, prenez la fille, dit Tristan toujours impassible.
La mère regarda les soldats d'une manière si formidable qu'ils avaient plus
envie de reculer que d'avancer.
− Allons donc, reprit le prévôt. Henriet Cousin, toi !
Personne ne fit un pas.
Le prévôt jura : − Tête−Christ ! mes gens de guerre ! peur d'une femme !
− Monseigneur, dit Henriet, vous appelez cela une femme ?
− Elle a une crinière de lion ! dit un autre.
− Allons ! repartit le prévôt, la baie est assez large. Entrez−y trois de front,
comme à la brèche de Pontoise. Finissons, mort−Mahom ! Le premier qui
recule, j'en fais deux morceaux !
Placés entre le prévôt et la mère, tous deux menaçants, les soldats
hésitèrent un moment, puis, prenant leur parti, s'avancèrent vers le Trou
aux Rats.
Quand la recluse vit cela, elle se dressa brusquement sur les genoux, écarta
Notre Dame de Paris
I − LE PETIT SOULIER
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ses cheveux de son visage, puis laissa retomber ses mains maigres et
écorchées sur ses cuisses. Alors de grosses larmes sortirent une à une de
ses yeux, elles descendaient par une ride le long de ses joues comme un
torrent par le lit qu'il s'est creusé. En même temps elle se mit à parler, mais
d'une voix si suppliante, si douce, si soumise et si poignante, qu'à l'entour
de Tristan plus d'un vieil argousin qui aurait mangé de la chair humaine
s'essuyait les yeux.
− Messeigneurs ! messieurs les sergents, un mot ! C'est une chose qu'il faut
que je vous dise. C'est ma fille, voyez−vous ? ma chère petite fille que
j'avais perdue ! Écoutez. C'est une histoire. Figurez−vous que je connais
très bien messieurs les sergents. Ils ont toujours été bons pour moi dans le
temps que les petits garçons me jetaient des pierres parce que je faisais la
vie d'amour. Voyez−vous ? vous me laisserez mon enfant, quand vous
saurez ! je suis une pauvre fille de joie. Ce sont les bohémiennes qui me
l'ont volée. Même que j'ai gardé son soulier quinze ans. Tenez, le voilà.
Elle avait ce pied−là. À Reims ! La Chantefleurie ! rue Folle−Peine ! Vous
avez connu cela peut−être. C'était moi. Dans votre jeunesse, alors, c'était
un beau temps. On passait de bons quarts d'heure. Vous aurez pitié de moi,
n'est−ce pas, messeigneurs ? Les égyptiennes me l'ont volée, elles me l'ont
cachée quinze ans. Je la croyais morte. Figurez−vous, mes bons amis, que
je la croyais morte, j'ai passé quinze ans ici, dans cette cave, sans feu
l'hiver. C'est dur, cela. Le pauvre cher petit soulier ! j'ai tant crié que le bon
Dieu m'a entendue. Cette nuit, il m'a rendu ma fille. C'est un miracle du
bon Dieu. Elle n'était pas morte. Vous ne me la prendrez pas, j'en suis sûre.
Encore si c'était moi, je ne dirais pas, mais elle, une enfant de seize ans !
laissez−lui le temps de voir le soleil ! − Qu'est−ce qu'elle vous a fait ? rien
du tout. Moi non plus. Si vous saviez que je n'ai qu'elle, que je suis vieille,
que c'est une bénédiction que la sainte Vierge m'envoie. Et puis, vous êtes
si bons tous ! Vous ne saviez pas que c'était ma fille, à présent vous le
savez. Oh ! je l'aime ! Monsieur le grand prévôt, j'aimerais mieux un trou à
mes entrailles qu'une égratignure à son doigt ! C'est vous qui avez l'air d'un
bon seigneur ! Ce que je vous dis là vous explique la chose, n'est−il pas
vrai ? Oh ! si vous avez eu une mère, monseigneur ! vous êtes le capitaine,
laissez−moi mon enfant ! Considérez que je vous prie à genoux, comme on
prie un Jésus−Christ ! Je ne demande rien à personne, je suis de Reims,
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I − LE PETIT SOULIER
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messeigneurs, j'ai un petit champ de mon oncle Mahiet Pradon. Je ne suis
pas une mendiante. Je ne veux rien, mais je veux mon enfant ! Oh ! je veux
garder mon enfant ! Le bon Dieu, qui est le maître, ne me l'a pas rendue
pour rien ! Le roi ! vous dites le roi ! Cela ne lui fera déjà pas beaucoup de
plaisir qu'on tue ma petite fille ! Et puis le roi est bon ! C'est ma fille ! c'est
ma fille, à moi ! elle n'est pas au roi ! elle n'est pas à vous ! je veux m'en
aller ! nous voulons nous en aller ! Enfin, deux femmes qui passent, dont
l'une est la mère et l'autre la fille, on les laisse passer ! Laissez−nous
passer ! nous sommes de Reims. Oh ! vous êtes bien bons, messieurs les
sergents, je vous aime tous. Vous ne me prendrez pas ma chère petite, c'est
impossible ! N'est−ce pas que c'est tout à fait impossible ? Mon enfant !
mon enfant !
Nous n'essaierons pas de donner une idée de son geste, de son accent, des
larmes qu'elle buvait en parlant, des mains qu'elle joignait et puis tordait,
des sourires navrants, des regards noyés, des gémissements, des soupirs,
des cris misérables et saisissants qu'elle mêlait à ses paroles désordonnées,
folles et décousues. Quand elle se tut, Tristan l'Hermite fronça le sourcil,
mais c'était pour cacher une larme qui roulait dans son oeil de tigre. Il
surmonta pourtant cette faiblesse, et dit d'un ton bref : − Le roi le veut.
Puis, il se pencha à l'oreille d'Henriet Cousin, et lui dit tout bas : − Finis
vite ! Le redoutable prévôt sentait peut−être le coeur lui manquer, à lui
aussi.
Le bourreau et les sergents entrèrent dans la logette. La mère ne fit aucune
résistance, seulement elle se traîna vers sa fille et se jeta à corps perdu sur
elle. L'égyptienne vit les soldats s'approcher. L'horreur de la mort la
ranima. − Ma mère ! cria−t−elle avec un inexprimable accent de détresse,
ma mère ! ils viennent ! défendez−moi ! − Oui, mon amour, je te défends !
répondit la mère d'une voix éteinte, et, la serrant étroitement dans ses bras,
elle la couvrit de baisers. Toutes deux ainsi à terre, la mère sur la fille,
faisaient un spectacle digne de pitié.
Henriet Cousin prit la jeune fille par le milieu du corps sous ses belles
épaules. Quand elle sentit cette main, elle fit : Heuh ! et s'évanouit. Le
bourreau, qui laissait tomber goutte à goutte de grosses larmes sur elle,
voulut l'enlever dans ses bras. Il essaya de détacher la mère, qui avait pour
ainsi dire noué ses deux mains autour de la ceinture de sa fille, mais elle
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I − LE PETIT SOULIER
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était si puissamment cramponnée à son enfant qu'il fut impossible de l'en
séparer. Henriet Cousin alors traîna la jeune fille hors de la loge, et la mère
après elle. La mère aussi tenait ses yeux fermés.
Le soleil se levait en ce moment, et il y avait déjà sur la place un assez bon
amas de peuple qui regardait à distance ce qu'on traînait ainsi sur le pavé
vers le gibet. Car c'était la mode du prévôt Tristan aux exécutions. Il avait
la manie d'empêcher les curieux d'approcher. Il n'y avait personne aux
fenêtres. On voyait seulement de loin, au sommet de celle des tours de
Notre−Dame qui domine la Grève, deux hommes détachés en noir sur le
ciel clair du matin, qui semblaient regarder.
Henriet Cousin s'arrêta avec ce qu'il traînait au pied de la fatale échelle, et,
respirant à peine, tant la chose l'apitoyait, il passa la corde autour du cou
adorable de la jeune fille. La malheureuse enfant sentit l'horrible
attouchement du chanvre. Elle souleva ses paupières, et vit le bras
décharné du gibet de pierre, étendu au−dessus de sa tête. Alors elle se
secoua, et cria d'une voix haute et déchirante : − Non ! non ! je ne veux
pas ! La mère, dont la tête était enfouie et perdue sous les vêtements de sa
fille, ne dit pas une parole ; seulement on vit frémir tout son corps et on
l'entendit redoubler ses baisers sur son enfant. Le bourreau profita de ce
moment pour dénouer vivement les bras dont elle étreignait la condamnée.
Soit épuisement, soit désespoir, elle le laissa faire. Alors il prit la jeune
fille sur son épaule, d'où la charmante créature retombait gracieusement
pliée en deux sur sa large tête. Puis il mit le pied sur l'échelle pour monter.
En ce moment la mère, accroupie sur le pavé, ouvrit tout à fait les yeux.
Sans jeter un cri, elle se redressa avec une expression terrible, puis, comme
une bête sur sa proie, elle se jeta sur la main du bourreau et le mordit. Ce
fut un éclair. Le bourreau hurla de douleur. On accourut. On retira avec
peine sa main sanglante d'entre les dents de la mère. Elle gardait un
profond silence. On la repoussa assez brutalement, et l'on remarqua que sa
tête retombait lourdement sur le pavé. On la releva. Elle se laissa de
nouveau retomber. C'est qu'elle était morte.
Le bourreau, qui n'avait pas lâché la jeune fille, se remit à monter l'échelle.
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I I − L A C R E A T U R A B E L L A B I A N C O
VESTITA (DANTE)
Quand Quasimodo vit que la cellule était vide, que l'égyptienne n'y était
plus, que pendant qu'il la défendait on l'avait enlevée, il prit ses cheveux à
deux mains et trépigna de surprise et de douleur. Puis il se mit à courir par
toute l'église, cherchant sa bohémienne, hurlant des cris étranges à tous les
coins de mur, semant ses cheveux rouges sur le pavé. C'était précisément le
moment où les archers du roi entraient victorieux dans Notre−Dame,
cherchant aussi l'égyptienne. Quasimodo les y aida, sans se douter, le
pauvre sourd, de leurs fatales intentions ; il croyait que les ennemis de
l'égyptienne, c'étaient les truands. Il mena lui−même Tristan l'Hermite à
toutes les cachettes possibles, lui ouvrit les portes secrètes, les doubles
fonds d'autel, les arrière−sacristies. Si la malheureuse y eût été encore,
c'est lui qui l'eût livrée. Quand la lassitude de ne rien trouver eut rebuté
Tristan qui ne se rebutait pas aisément, Quasimodo continua de chercher
tout seul. Il fit vingt fois, cent fois le tour de l'église, de long en large, du
haut en bas, montant, descendant, courant, appelant, criant, flairant,
furetant, fouillant, fourrant sa tête dans tous les trous, poussant une torche
sous toutes les voûtes, désespéré, fou. Un mâle qui a perdu sa femelle n'est
pas plus rugissant ni plus hagard. Enfin quand il fut sûr, bien sûr qu'elle n'y
était plus, que c'en était fait, qu'on la lui avait dérobée, il remonta
lentement l'escalier des tours, cet escalier qu'il avait escaladé avec tant
d'emportement et de triomphe le jour où il l'avait sauvée. Il repassa par les
mêmes lieux, la tête basse, sans voix, sans larmes, presque sans souffle.
L'église était déserte de nouveau et retombée dans son silence. Les archers
l'avaient quittée pour traquer la sorcière dans la Cité. Quasimodo, resté
seul dans cette vaste Notre−Dame, si assiégée et si tumultueuse le moment
d'auparavant, reprit le chemin de la cellule où l'égyptienne avait dormi tant
de semaines sous sa garde. En s'en approchant, il se figurait qu'il allait
peut−être l'y retrouver. Quand, au détour de la galerie qui donne sur le toit
des bas côtés, il aperçut l'étroite logette avec sa petite fenêtre et sa petite
II − LA CREATURA BELLA BIANCO VESTITA...
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porte, tapie sous un grand arc−boutant comme un nid d'oiseau sous une
branche, le coeur lui manqua, au pauvre homme, et il s'appuya contre un
pilier pour ne pas tomber. Il s'imagina qu'elle y était peut−être rentrée,
qu'un bon génie l'y avait sans doute ramenée, que cette logette était trop
tranquille, trop sûre et trop charmante pour qu'elle n'y fût point, et il n'osait
faire un pas de plus, de peur de briser son illusion. − Oui, se disait−il en
lui−même, elle dort peut−être, ou elle prie. Ne la troublons pas.
Enfin il rassembla son courage, il avança sur la pointe des pieds, il regarda,
il entra. Vide ! la cellule était toujours vide. Le malheureux sourd en fit le
tour à pas lents, souleva le lit et regarda dessous, comme si elle pouvait
être cachée entre la dalle et le matelas, puis il secoua la tête et demeura
stupide. Tout à coup il écrasa furieusement sa torche du pied, et, sans dire
une parole, sans pousser un soupir, il se précipita de toute sa course la tête
contre le mur et tomba évanoui sur le pavé.
Quand il revint à lui, il se jeta sur le lit, il s'y roula, il baisa avec frénésie la
place tiède encore où la jeune fille avait dormi, il y resta quelques minutes
immobile comme s'il allait y expirer, puis il se releva, ruisselant de sueur,
haletant, insensé, et se mit à cogner les murailles de sa tête avec
l'effrayante régularité du battant de ses cloches, et la résolution d'un
homme qui veut l'y briser. Enfin il tomba une seconde fois, épuisé ; il se
traîna sur les genoux hors de la cellule et s'accroupit en face de la porte,
dans une attitude d'étonnement. Il resta ainsi plus d'une heure sans faire un
mouvement, l'oeil fixé sur la cellule déserte, plus sombre et plus pensif
qu'une mère assise entre un berceau vide et un cercueil plein. Il ne
prononçait pas un mot ; seulement, à de longs intervalles, un sanglot
remuait violemment tout son corps, mais un sanglot sans larmes, comme
ces éclairs d'été qui ne font pas de bruit.
Il paraît que ce fut alors que, cherchant au fond de sa rêverie désolée quel
pouvait être le ravisseur inattendu de l'égyptienne, il songea à l'archidiacre.
Il se souvint que dom Claude avait seul une clef de l'escalier qui menait à
la cellule, il se rappela ses tentatives nocturnes sur la jeune fille, la
première à laquelle lui Quasimodo avait aidé, la seconde qu'il avait
empêchée. Il se rappela mille détails, et ne douta bientôt plus que