-- Vous laisserez faire d’Artagnan, dit Athos, c’est, je le répète, la forte tête de nous tous, et moi, pour mon
compte, je déclare que je lui obéis. Fais ce que tu voudras, d’Artagnan..
En ce moment, les quatre gardes apparurent à la porte de l’antichambre, et voyant quatre mousquetaires
debout et l’épée au c.té, hésitèrent à aller plus loin.
.Entrez, messieurs, entrez, cria d’Artagnan; vous êtes ici chez moi, et nous sommes tous de fidèles serviteurs
du roi et de M. le cardinal.
-- Alors, messieurs, vous ne vous opposerez pas à ce que nous exécutions les ordres que nous avons re.us?
demanda celui qui paraissait le chef de l’escouade.
-- Au contraire, messieurs, et nous vous prêterions main-forte, si besoin était.
-- Mais que dit-il donc? marmotta Porthos.
-- Tu es un niais, dit Athos, silence!
-- Mais vous m’avez promis..., dit tout bas le pauvre mercier.
-- Nous ne pouvons vous sauver qu’en restant libres, répondit rapidement et tout bas d’Artagnan, et si nous
faisons mine de vous défendre, on nous arrête avec vous.
-- Il me semble, cependant...
-- Venez, messieurs, venez, dit tout haut d’Artagnan; je n’ai aucun motif de défendre monsieur. Je l’ai vu
aujourd’hui pour la première fois, et encore à quelle occasion, il vous le dira lui- même, pour me venir
réclamer le prix de mon loyer. Est-ce vrai, monsieur Bonacieux? Répondez!
-- C’est la vérité pure, s’écria le mercier, mais monsieur ne vous dit pas...
-- Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine surtout, ou vous perdriez tout le monde sans vous
sauver. Allez, allez, messieurs, emmenez cet homme!.
Et d’Artagnan poussa le mercier tout étourdi aux mains des gardes, en lui disant:
.Vous êtes un maraud, mon cher; vous venez me demander de l’argent, à moi! à un mousquetaire! En prison,
messieurs, encore une fois, emmenez-le en prison et gardez-le sous clef le plus longtemps possible, cela me
donnera du temps pour payer..
Les sbires se confondirent en remerciements et emmenèrent leur proie.
Au moment où ils descendaient, d’Artagnan frappa sur l’épaule du chef:
.Ne boirai-je pas à votre santé et vous à la mienne? dit-il, en remplissant deux verres du vin de Beaugency
qu’il tenait de la libéralité de M. Bonacieux.
-- Ce sera bien de l’honneur pour moi, dit le chef des sbires, et j’accepte avec reconnaissance.
Les trois mousquetaires
-- Donc, à la v.tre, monsieur... comment vous nommez-vous?
-- Boisrenard.
-- Monsieur Boisrenard!
-- à la v.tre, mon gentilhomme: comment vous nommez-vous, à votre tour, s’il vous pla.t?
-- D’Artagnan.
-- à la v.tre, monsieur d’Artagnan!
-- Et par-dessus toutes celles-là, s’écria d’Artagnan comme emporté par son enthousiasme, à celle du roi et du
cardinal..
Le chef des sbires e.t peut-être douté de la sincérité de d’Artagnan, si le vin e.t été mauvais; mais le vin était
bon, il fut convaincu.
.Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc faite là? dit Porthos lorsque l’alguazil en chef eut rejoint ses
compagnons, et que les quatre amis se retrouvèrent seuls. Fi donc! quatre mousquetaires laisser arrêter au
milieu d’eux un malheureux qui crie à l’aide! Un gentilhomme trinquer avec un recors!
-- Porthos, dit Aramis, Athos t’a déjà prévenu que tu étais un niais, et je me range de son avis. D’Artagnan, tu
es un grand homme, et quand tu seras à la place de M. de Tréville, je te demande ta protection pour me faire
avoir une abbaye.
-- Ah .à, je m’y perds, dit Porthos, vous approuvez ce que d’Artagnan vient de faire?
-- Je le crois parbleu bien, dit Athos; non seulement j’approuve ce qu’il vient de faire, mais encore je l’en
félicite.
-- Et maintenant, messieurs, dit d’Artagnan sans se donner la peine d’expliquer sa conduite à Porthos, tous
pour un, un pour tous, c’est notre devise, n’est-ce pas?
-- Cependant... dit Porthos.
-- étends la main et jure!. s’écrièrent à la fois Athos et Aramis.
Vaincu par l’exemple, maugréant tout bas, Porthos étendit la main, et les quatre amis répétèrent d’une seule
voix la formule dictée par d’Artagnan:
.Tous pour un, un pour tous..
.C’est bien, que chacun se retire maintenant chez soi, dit d’Artagnan comme s’il n’avait fait autre chose que
de commander toute sa vie, et attention, car à partir de ce moment, nous voilà aux prises avec le cardinal..
CHAPITRE X UNE SOURICIèRE AU XVIIe SIèCLE
L’invention de la souricière ne date pas de nos jours; dès que les sociétés, en se formant, eurent inventé une
police quelconque, cette police, à son tour, inventa les souricières.
Comme peut-être nos lecteurs ne sont pas familiarisés encore avec l’argot de la rue de Jérusalem, et que c’est,
Les trois mousquetaires
depuis que nous écrivons -- et il y a quelque quinze ans de cela --, la première fois que nous employons ce
mot appliqué à cette chose, expliquons- leur ce que c’est qu’une souricière.
Quand, dans une maison quelle qu’elle soit, on a arrêté un individu soup.onné d’un crime quelconque, on
tient secrète l’arrestation; on place quatre ou cinq hommes en embuscade dans la première pièce, on ouvre la
porte à tous ceux qui frappent, on la referme sur eux et on les arrête; de cette fa.on, au bout de deux ou trois
jours, on tient à peu près tous les familiers de l’établissement.
Voilà ce que c’est qu’une souricière.
On fit donc une souricière de l’appartement de ma.tre Bonacieux, et quiconque y apparut fut pris et interrogé
par les gens de M. le cardinal. Il va sans dire que, comme une allée particulière conduisait au premier étage
qu’habitait d’Artagnan, ceux qui venaient chez lui étaient exemptés de toutes visites.
D’ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls; ils s’étaient mis en quête chacun de son c.té, et n’avaient
rien trouvé, rien découvert. Athos avait été même jusqu’à questionner M. de Tréville, chose qui, vu le
mutisme habituel du digne mousquetaire, avait fort étonné son capitaine. Mais M. de Tréville ne savait rien,
sinon que, la dernière fois qu’il avait vu le cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait l’air fort soucieux, que
le roi était inquiet, et que les yeux rouges de la reine indiquaient qu’elle avait veillé ou pleuré. Mais cette
dernière circonstance l’avait peu frappé, la reine, depuis son mariage, veillant et pleurant beaucoup.
M. de Tréville recommanda en tout cas à Athos le service du roi et surtout celui de la reine, le priant de faire
la même recommandation à ses camarades.
Quant à d’Artagnan, il ne bougeait pas de chez lui. Il avait converti sa chambre en observatoire. Des fenêtres
il voyait arriver ceux qui venaient se faire prendre; puis, comme il avait .té les carreaux du plancher, qu’il
avait creusé le parquet et qu’un simple plafond le séparait de la chambre au-dessous, où se faisaient les
interrogatoires, il entendait tout ce qui se passait entre les inquisiteurs et les accusés.
Les interrogatoires, précédés d’une perquisition minutieuse opérée sur la personne arrêtée, étaient presque
toujours ainsi con.us:
.Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou pour quelque autre personne?
-- M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose pour sa femme ou pour quelque autre personne?
-- L’un et l’autre vous ont-ils fait quelque confidence de vive voix?.
.S’ils savaient quelque chose, ils ne questionneraient pas ainsi, se dit à lui-même d’Artagnan. Maintenant, que
cherchent-ils à savoir? Si le duc de Buckingham ne se trouve point à Paris et s’il n’a pas eu ou s’il ne doit
point avoir quelque entrevue avec la reine..
D’Artagnan s’arrêta à cette idée, qui, d’après tout ce qu’il avait entendu, ne manquait pas de probabilité.
En attendant, la souricière était en permanence, et la vigilance de d’Artagnan aussi.
Le soir du lendemain de l’arrestation du pauvre Bonacieux, comme Athos venait de quitter d’Artagnan pour
se rendre chez M. de Tréville, comme neuf heures venaient de sonner, et comme Planchet, qui n’avait pas
encore fait le lit, commen.ait sa besogne, on entendit frapper à la porte de la rue; aussit.t cette porte s’ouvrit
et se referma: quelqu’un venait de se prendre à la souricière.
D’Artagnan s’élan.a vers l’endroit décarrelé, se coucha ventre à terre et écouta.
Les trois mousquetaires
Des cris retentirent bient.t, puis des gémissements qu’on cherchait à étouffer. D’interrogatoire, il n’en était
pas question.
.Diable! se dit d’Artagnan, il me semble que c’est une femme: on la fouille, elle résiste, -- on la violente, -les
misérables!.
Et d’Artagnan, malgré sa prudence, se tenait à quatre pour ne pas se mêler à la scène qui se passait au-dessous
de lui.
.Mais je vous dis que je suis la ma.tresse de la maison, messieurs; je vous dis que je suis Mme Bonacieux, je
vous dis que j’appartiens à la reine!. s’écriait la malheureuse femme.
.Mme Bonacieux! murmura d’Artagnan; serais-je assez heureux pour avoir trouvé ce que tout le monde
cherche?.
.C’est justement vous que nous attendions., reprirent les interrogateurs.
La voix devint de plus en plus étouffée: un mouvement tumultueux fit retentir les boiseries. La victime
résistait autant qu’une femme peut résister à quatre hommes.
.Pardon, messieurs, par...., murmura la voix, qui ne fit plus entendre que des sons inarticulés.
.Ils la baillonnent, ils vont l’entra.ner, s’écria d’Artagnan en se redressant comme par un ressort. Mon épée;
bon, elle est à mon c.té. Planchet!
-- Monsieur?
-- Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L’un des trois sera s.rement chez lui, peut-être tous les trois
seront-ils rentrés. Qu’ils prennent des armes, qu’ils viennent, qu’ils accourent. Ah! je me souviens, Athos est
chez M. de Tréville.
-- Mais où allez-vous, monsieur, où allez-vous?
-- Je descends par la fenêtre, s’écria d’Artagnan, afin d’être plus t.t arrivé; toi, remets les carreaux, balaie le
plancher, sors par la porte et cours où je te dis.
-- Oh! monsieur, monsieur, vous allez vous tuer, s’écria Planchet.
-- Tais-toi, imbécile., dit d’Artagnan. Et s’accrochant de la main au rebord de sa fenêtre, il se laissa tomber du
premier étage, qui heureusement n’était pas élevé, sans se faire une écorchure.
Puis il alla aussit.t frapper à la porte en murmurant:
.Je vais me faire prendre à mon tour dans la souricière, et malheur aux chats qui se frotteront à pareille
souris..
à peine le marteau eut-il résonné sous la main du jeune homme, que le tumulte cessa, que des pas
s’approchèrent, que la porte s’ouvrit, et que d’Artagnan, l’épée nue, s’élan.a dans l’appartement de ma.tre
Bonacieux, dont la porte, sans doute mue par un ressort, se referma d’elle-même sur lui.
Alors ceux qui habitaient encore la malheureuse maison de Bonacieux et les voisins les plus proches
entendirent de grands cris, des trépignements, un cliquetis d’épées et un bruit prolongé de meubles. Puis, un
Les trois mousquetaires
moment après, ceux qui, surpris par ce bruit, s’étaient mis aux fenêtres pour en conna.tre la cause, purent voir
la porte se rouvrir et quatre hommes vêtus de noir non pas en sortir, mais s’envoler comme des corbeaux
effarouchés, laissant par terre et aux angles des tables des plumes de leurs ailes, c’est-à-dire des loques de
leurs habits et des bribes de leurs manteaux.
D’Artagnan était vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le dire, car un seul des alguazils était armé, encore
se défendit-il pour la forme. Il est vrai que les trois autres avaient essayé d’assommer le jeune homme avec les
chaises, les tabourets et les poteries; mais deux ou trois égratignures faites par la flamberge du Gascon les
avaient épouvantés. Dix minutes avaient suffi à leur défaite et d’Artagnan était resté ma.tre du champ de
bataille.
Les voisins, qui avaient ouvert leurs fenêtres avec le sang-froid particulier aux habitants de Paris dans ces
temps d’émeutes et de rixes perpétuelles, les refermèrent dès qu’ils eurent vu s’enfuir les quatre hommes
noirs: leur instinct leur disait que, pour le moment, tout était fini.
D’ailleurs il se faisait tard, et alors comme aujourd’hui on se couchait de bonne heure dans le quartier du
Luxembourg.
D’Artagnan, resté seul avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle: la pauvre femme était renversée sur un
fauteuil et à demi évanouie. D’Artagnan l’examina d’un coup d’oeil rapide.
C’était une charmante femme de vingt-cinq à vingt-six ans, brune avec des yeux bleus, ayant un nez
légèrement retroussé, des dents admirables, un teint marbré de rose et d’opale. Là cependant s’arrêtaient les
signes qui pouvaient la faire confondre avec une grande dame. Les mains étaient blanches, mais sans finesse:
les pieds n’annon.aient pas la femme de qualité. Heureusement d’Artagnan n’en était pas encore à se
préoccuper de ces détails.
Tandis que d’Artagnan examinait Mme Bonacieux, et en était aux pieds, comme nous l’avons dit, il vit à terre
un fin mouchoir de batiste, qu’il ramassa selon son habitude, et au coin duquel il reconnut le même chiffre
qu’il avait vu au mouchoir qui avait failli lui faire couper la gorge avec Aramis.
Depuis ce temps, d’Artagnan se méfiait des mouchoirs armoriés; il remit donc sans rien dire celui qu’il avait
ramassé dans la poche de Mme Bonacieux. En ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens. Elle ouvrit les
yeux, regarda avec terreur autour d’elle, vit que l’appartement était vide, et qu’elle était seule avec son
libérateur. Elle lui tendit aussit.t les mains en souriant. Mme Bonacieux avait le plus charmant sourire du
monde.
.Ah! monsieur! dit-elle, c’est vous qui m’avez sauvée; permettez- moi que je vous remercie.
-- Madame, dit d’Artagnan, je n’ai fait que ce que tout gentilhomme e.t fait à ma place, vous ne me devez
donc aucun remerciement.
-- Si fait, monsieur, si fait, et j’espère vous prouver que vous n’avez pas rendu service à une ingrate. Mais que
me voulaient donc ces hommes, que j’ai pris d’abord pour des voleurs, et pourquoi M. Bonacieux n’est-il
point ici?
-- Madame, ces hommes étaient bien autrement dangereux que ne pourraient être des voleurs, car ce sont des
agents de M. le cardinal, et quant à votre mari, M. Bonacieux, il n’est point ici parce qu’hier on est venu le
prendre pour le conduire à la Bastille.
-- Mon mari à la Bastille! s’écria Mme Bonacieux, oh! mon Dieu! qu’a-t-il donc fait? pauvre cher homme! lui,
l’innocence même!.