promener dans la plaine Saint-Denis ou dans la foire Saint-Germain en compagnie d’Athos, de Porthos et
d’Aramis, auxquels d’Artagnan serait fier de montrer une telle conquête. Puis, quand on a marché longtemps,
la faim arrive; d’Artagnan depuis quelque temps avait remarqué cela. On ferait de ces petits d.ners charmants
où l’on touche d’un c.té la main d’un ami, et de l’autre le pied d’une ma.tresse. Enfin, dans les moments
pressants, dans les positions extrêmes, d’Artagnan serait le sauveur de ses amis.
Et M. Bonacieux, que d’Artagnan avait poussé dans les mains des sbires en le reniant bien haut et à qui il
avait promis tout bas de le sauver? Nous devons avouer à nos lecteurs que d’Artagnan n’y songeait en aucune
fa.on, ou que, s’il y songeait, c’était pour se dire qu’il était bien où il était, quelque part qu’il f.t. L’amour est
la plus égo.ste de toutes les passions.
Cependant, que nos lecteurs se rassurent: si d’Artagnan oublie son h.te ou fait semblant de l’oublier, sous
prétexte qu’il ne sait pas où on l’a conduit, nous ne l’oublions pas, nous, et nous savons où il est. Mais pour le
moment faisons comme le Gascon amoureux. Quant au digne mercier, nous reviendrons à lui plus tard.
D’Artagnan, tout en réfléchissant à ses futures amours, tout en parlant à la nuit, tout en souriant aux étoiles,
remontait la rue du Cherche-Midi ou Chasse-Midi, ainsi qu’on l’appelait alors. Comme il se trouvait dans le
quartier d’Aramis, l’idée lui était venue d’aller faire une visite à son ami, pour lui donner quelques
explications sur les motifs qui lui avaient fait envoyer Planchet avec invitation de se rendre immédiatement à
la souricière. Or, si Aramis s’était trouvé chez lui lorsque Planchet y était venu, il avait sans aucun doute
couru rue des Fossoyeurs, et n’y trouvant personne que ses deux autres compagnons peut-être, ils n’avaient d.
savoir, ni les uns ni les autres, ce que cela voulait dire. Ce dérangement méritait donc une explication, voilà ce
que disait tout haut d’Artagnan.
Puis, tout bas, il pensait que c’était pour lui une occasion de parler de la jolie petite Mme Bonacieux, dont son
esprit, sinon son coeur, était déjà tout plein. Ce n’est pas à propos d’un premier amour qu’il faut demander de
la discrétion. Ce premier amour est accompagné d’une si grande joie, qu’il faut que cette joie déborde, sans
cela elle vous étoufferait.
Paris depuis deux heures était sombre et commen.ait à se faire désert. Onze heures sonnaient à toutes les
horloges du faubourg Saint-Germain, il faisait un temps doux. D’Artagnan suivait une ruelle située sur
l’emplacement où passe aujourd’hui la rue d’Assas, respirant les émanations embaumées qui venaient avec le
vent de la rue de Vaugirard et qu’envoyaient les jardins rafra.chis par la rosée du soir et par la brise de la nuit.
Au loin résonnaient, assourdis cependant par de bons volets, les chants des buveurs dans quelques cabarets
perdus dans la plaine. Arrivé au bout de la ruelle, d’Artagnan tourna à gauche. La maison qu’habitait Aramis
se trouvait située entre la rue Cassette et la rue Servandoni.
D’Artagnan venait de dépasser la rue Cassette et reconnaissait déjà la porte de la maison de son ami, enfouie
sous un massif de sycomores et de clématites qui formaient un vaste bourrelet au- dessus d’elle lorsqu’il
aper.ut quelque chose comme une ombre qui sortait de la rue Servandoni. Ce quelque chose était enveloppé
d’un manteau, et d’Artagnan crut d’abord que c’était un homme; mais, à la petitesse de la taille, à l’incertitude
de la démarche, à l’embarras du pas, il reconnut bient.t une femme. De plus, cette femme, comme si elle n’e.t
Les trois mousquetaires
pas été bien s.re de la maison qu’elle cherchait, levait les yeux pour se reconna.tre, s’arrêtait, retournait en
arrière, puis revenait encore. D’Artagnan fut intrigué.
.Si j’allais lui offrir mes services! pensa-t-il. à son allure, on voit qu’elle est jeune; peut-être jolie. Oh! oui.
Mais une femme qui court les rues à cette heure ne sort guère que pour aller rejoindre son amant. Peste! si
j’allais troubler les rendez-vous, ce serait une mauvaise porte pour entrer en relations..
Cependant, la jeune femme s’avan.ait toujours, comptant les maisons et les fenêtres. Ce n’était, au reste,
chose ni longue, ni difficile. Il n’y avait que trois h.tels dans cette partie de la rue, et deux fenêtres ayant vue
sur cette rue; l’une était celle d’un pavillon parallèle à celui qu’occupait Aramis, l’autre était celle d’Aramis
lui-même.
.Pardieu! se dit d’Artagnan, auquel la nièce du théologien revenait à l’esprit; pardieu! il serait dr.le que cette
colombe attardée cherchat la maison de notre ami. Mais sur mon ame, cela y ressemble fort. Ah! mon cher
Aramis, pour cette fois, j’en veux avoir le coeur net..
Et d’Artagnan, se faisant le plus mince qu’il put, s’abrita dans le c.té le plus obscur de la rue, près d’un banc
de pierre situé au fond d’une niche.
La jeune femme continua de s’avancer, car outre la légèreté de son allure, qui l’avait trahie, elle venait de faire
entendre une petite toux qui dénon.ait une voix des plus fra.ches. D’Artagnan pensa que cette toux était un
signal.
Cependant, soit qu’on e.t répondu à cette toux par un signe équivalent qui avait fixé les irrésolutions de la
nocturne chercheuse, soit que sans secours étranger elle e.t reconnu qu’elle était arrivée au bout de sa course,
elle s’approcha résolument du volet d’Aramis et frappa à trois intervalles égaux avec son doigt recourbé.
.C’est bien chez Aramis, murmura d’Artagnan. Ah! monsieur l’hypocrite! je vous y prends à faire de la
théologie!.
Les trois coups étaient à peine frappés, que la croisée intérieure s’ouvrit et qu’une lumière parut à travers les
vitres du volet.
.Ah! ah! fit l’écouteur non pas aux portes, mais aux fenêtres, ah! la visite était attendue. Allons, le volet va
s’ouvrir et la dame entrera par escalade. Très bien!.
Mais, au grand étonnement de d’Artagnan, le volet resta fermé. De plus, la lumière qui avait flamboyé un
instant, disparut, et tout rentra dans l’obscurité.
D’Artagnan pensa que cela ne pouvait durer ainsi, et continua de regarder de tous ses yeux et d’écouter de
toutes ses oreilles.
Il avait raison: au bout de quelques secondes, deux coups secs retentirent dans l’intérieur.
La jeune femme de la rue répondit par un seul coup, et le volet s’entrouvrit.
On juge si d’Artagnan regardait et écoutait avec avidité.
Malheureusement, la lumière avait été transportée dans un autre appartement. Mais les yeux du jeune homme
s’étaient habitués à la nuit. D’ailleurs les yeux des Gascons ont, à ce qu’on assure, comme ceux des chats, la
propriété de voir pendant la nuit.
Les trois mousquetaires
D’Artagnan vit donc que la jeune femme tirait de sa poche un objet blanc qu’elle déploya vivement et qui prit
la forme d’un mouchoir. Cet objet déployé, elle en fit remarquer le coin à son interlocuteur.
Cela rappela à d’Artagnan ce mouchoir qu’il avait trouvé aux pieds de Mme Bonacieux, lequel lui avait
rappelé celui qu’il avait trouvé aux pieds d’Aramis.
.Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir?.
Placé où il était, d’Artagnan ne pouvait voir le visage d’Aramis, nous disons d’Aramis, parce que le jeune
homme ne faisait aucun doute que ce f.t son ami qui dialoguat de l’intérieur avec la dame de l’extérieur; la
curiosité l’emporta donc sur la prudence, et, profitant de la préoccupation dans laquelle la vue du mouchoir
paraissait plonger les deux personnages que nous avons mis en scène, il sortit de sa cachette, et prompt
comme l’éclair, mais étouffant le bruit de ses pas, il alla se coller à un angle de la muraille, d’où son oeil
pouvait parfaitement plonger dans l’intérieur de l’appartement d’Aramis.
Arrivé là, d’Artagnan pensa jeter un cri de surprise: ce n’était pas Aramis qui causait avec la nocturne
visiteuse, c’était une femme. Seulement, d’Artagnan y voyait assez pour reconna.tre la forme de ses
vêtements, mais pas assez pour distinguer ses traits.
Au même instant, la femme de l’appartement tira un second mouchoir de sa poche, et l’échangea avec celui
qu’on venait de lui montrer. Puis, quelques mots furent prononcés entre les deux femmes. Enfin le volet se
referma; la femme qui se trouvait à l’extérieur de la fenêtre se retourna, et vint passer à quatre pas de
d’Artagnan en abaissant la coiffe de sa mante; mais la précaution avait été prise trop tard, d’Artagnan avait
déjà reconnu Mme Bonacieux.
Mme Bonacieux! Le soup.on que c’était elle lui avait déjà traversé l’esprit quand elle avait tiré le mouchoir
de sa poche; mais quelle probabilité que Mme Bonacieux qui avait envoyé chercher M. de La Porte pour se
faire reconduire par lui au Louvre, cour.t les rues de Paris seule à onze heures et demie du soir, au risque de
se faire enlever une seconde fois?
Il fallait donc que ce f.t pour une affaire bien importante; et quelle est l’affaire importante d’une femme de
vingt-cinq ans? L’amour.
Mais était-ce pour son compte ou pour le compte d’une autre personne qu’elle s’exposait à de semblables
hasards? Voilà ce que se demandait à lui-même le jeune homme, que le démon de la jalousie mordait au coeur
ni plus ni moins qu’un amant en titre.
Il y avait, au reste, un moyen bien simple de s’assurer où allait Mme Bonacieux: c’était de la suivre. Ce
moyen était si simple, que d’Artagnan l’employa tout naturellement et d’instinct.
Mais, à la vue du jeune homme qui se détachait de la muraille comme une statue de sa niche, et au bruit des
pas qu’elle entendit retentir derrière elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et s’enfuit.
D’Artagnan courut après elle. Ce n’était pas une chose difficile pour lui que de rejoindre une femme
embarrassée dans son manteau. Il la rejoignit donc au tiers de la rue dans laquelle elle s’était engagée. La
malheureuse était épuisée, non pas de fatigue, mais de terreur, et quand d’Artagnan lui posa la main sur
l’épaule, elle tomba sur un genou en criant d’une voix étranglée:
.Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien..
D’Artagnan la releva en lui passant le bras autour de la taille; mais comme il sentait à son poids qu’elle était
sur le point de se trouver mal, il s’empressa de la rassurer par des protestations de dévouement. Ces
Les trois mousquetaires
protestations n’étaient rien pour Mme Bonacieux; car de pareilles protestations peuvent se faire avec les plus
mauvaises intentions du monde; mais la voix était tout. La jeune femme crut reconna.tre le son de cette voix:
elle rouvrit les yeux, jeta un regard sur l’homme qui lui avait fait si grand-peur, et, reconnaissant d’Artagnan,
elle poussa un cri de joie.
.Oh! c’est vous, c’est vous! dit-elle; merci, mon Dieu!
-- Oui, c’est moi, dit d’Artagnan, moi que Dieu a envoyé pour veiller sur vous.
-- était-ce dans cette intention que vous me suiviez?. demanda avec un sourire plein de coquetterie la jeune
femme, dont le caractère un peu railleur reprenait le dessus, et chez laquelle toute crainte avait disparu du
moment où elle avait reconnu un ami dans celui qu’elle avait pris pour un ennemi.
.Non, dit d’Artagnan, non, je l’avoue; c’est le hasard qui m’a mis sur votre route; j’ai vu une femme frapper à
la fenêtre d’un de mes amis...
-- D’un de vos amis? interrompit Mme Bonacieux.
-- Sans doute; Aramis est de mes meilleurs amis.
-- Aramis! qu’est-ce que cela?
-- Allons donc! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas Aramis?
-- C’est la première fois que j’entends prononcer ce nom.
-- C’est donc la première fois que vous venez à cette maison?
-- Sans doute.
-- Et vous ne saviez pas qu’elle f.t habitée par un jeune homme?
-- Non.
-- Par un mousquetaire?
-- Nullement.
-- Ce n’est donc pas lui que vous veniez chercher?
-- Pas le moins du monde. D’ailleurs, vous l’avez bien vu, la personne à qui j’ai parlé est une femme.
-- C’est vrai; mais cette femme est des amies d’Aramis.
-- Je n’en sais rien.
-- Puisqu’elle loge chez lui.
-- Cela ne me regarde pas.
-- Mais qui est-elle?
Les trois mousquetaires
-- Oh! cela n’est point mon secret.
-- Chère madame Bonacieux, vous êtes charmante; mais en même temps vous êtes la femme la plus
mystérieuse...
-- Est-ce que je perds à cela?
-- Non; vous êtes, au contraire, adorable. Alors, donnez-moi le bras.
-- Bien volontiers. Et maintenant?
-- Maintenant, conduisez-moi.
-- Où cela?
-- Où je vais.
-- Mais où allez-vous?
-- Vous le verrez, puisque vous me laisserez à la porte.
-- Faudra-t-il vous attendre?
-- Ce sera inutile.
-- Vous reviendrez donc seule? Peut-être oui, peut-être non.
-- Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un homme, sera-t-elle une femme?
-- Je n’en sais rien encore.
-- Je le saurai bien, moi!
-- Comment cela?
-- Je vous attendrai pour vous voir sortir.
-- En ce cas, adieu!
-- Comment cela?
-- Je n’ai pas besoin de vous.
-- Mais vous aviez réclamé...
-- L’aide d’un gentilhomme, et non la surveillance d’un espion.
-- Le mot est un peu dur!
-- Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgré eux?
-- Des indiscrets.
Les trois mousquetaires
-- Le mot est trop doux.
-- Allons, madame, je vois bien qu’il faut faire tout ce que vous voulez.
-- Pourquoi vous être privé du mérite de le faire tout de suite?
-- N’y en a-t-il donc aucun à se repentir?
-- Et vous repentez-vous réellement?
-- Je n’en sais rien moi-même. Mais ce que je sais, c’est que je vous promets de faire tout ce que vous voudrez
si vous me laissez vous accompagner jusqu’où vous allez.
-- Et vous me quitterez après?
-- Oui.
-- Sans m’épier à ma sortie?
-- Non.
-- Parole d’honneur?
-- Foi de gentilhomme!
-- Prenez mon bras et marchons alors..
D’Artagnan offrit son bras à Mme Bonacieux, qui s’y suspendit, moitié rieuse, moitié tremblante, et tous deux
gagnèrent le haut de la rue de La Harpe. Arrivée là, la jeune femme parut hésiter, comme elle avait déjà fait
dans la rue de Vaugirard. Cependant, à de certains signes, elle sembla reconna.tre une porte; et s’approchant
de cette porte:
.Et maintenant, monsieur, dit-elle, c’est ici que j’ai affaire; mille fois merci de votre honorable compagnie,