gentilhomme; j’espérais pouvoir compter dessus.
-- Et moi, madame, dit d’Artagnan embarrassé, vous m’aviez promis...
-- Prenez mon bras, madame, dit l’étranger, et continuons notre chemin..
Cependant d’Artagnan, étourdi, atterré, anéanti par tout ce qui lui arrivait, restait debout et les bras croisés
devant le mousquetaire et Mme Bonacieux.
Le mousquetaire fit deux pas en avant et écarta d’Artagnan avec la main.
D’Artagnan fit un bond en arrière et tira son épée.
En même temps et avec la rapidité de l’éclair, l’inconnu tira la sienne.
.Au nom du Ciel, Milord! s’écria Mme Bonacieux en se jetant entre les combattants et prenant les épées à
pleines mains.
-- Milord! s’écria d’Artagnan illuminé d’une idée subite, Milord! pardon, monsieur; mais est-ce que vous
seriez...
-- Milord duc de Buckingham, dit Mme Bonacieux à demi-voix; et maintenant vous pouvez nous perdre tous.
-- Milord, madame, pardon, cent fois pardon; mais je l’aimais, Milord, et j’étais jaloux; vous savez ce que
c’est que d’aimer, Milord; pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer pour Votre Grace.
-- Vous êtes un brave jeune homme, dit Buckingham en tendant à d’Artagnan une main que celui-ci serra
respectueusement; vous m’offrez vos services, je les accepte; suivez-nous à vingt pas jusqu’au Louvre; et si
quelqu’un nous épie, tuez-le!.
D’Artagnan mit son épée nue sous son bras, laissa prendre à Mme Bonacieux et au duc vingt pas d’avance et
les suivit, prêt à exécuter à la lettre les instructions du noble et élégant ministre de Charles Ier.
Mais heureusement le jeune séide n’eut aucune occasion de donner au duc cette preuve de son dévouement, et
la jeune femme et le beau mousquetaire rentrèrent au Louvre par le guichet de l’échelle sans avoir été
inquiétés...
Quant à d’Artagnan, il se rendit aussit.t au cabaret de la Pomme de Pin, où il trouva Porthos et Aramis qui
l’attendaient.
Mais, sans leur donner d’autre explication sur le dérangement qu’il leur avait causé, il leur dit qu’il avait
terminé seul l’affaire pour laquelle il avait cru un instant avoir besoin de leur intervention. Et maintenant,
emportés que nous sommes par notre récit, laissons nos trois amis rentrer chacun chez soi, et suivons, dans les
détours du Louvre, le duc de Buckingham et son guide.
Les trois mousquetaires
CHAPITRE XII GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM
Madame Bonacieux et le duc entrèrent au Louvre sans difficulté; Mme Bonacieux était connue pour
appartenir à la reine; le duc portait l’uniforme des mousquetaires de M. de Tréville, qui, comme nous l’avons
dit, était de garde ce soir-là. D’ailleurs Germain était dans les intérêts de la reine, et si quelque chose arrivait,
Mme Bonacieux serait accusée d’avoir introduit son amant au Louvre, voilà tout; elle prenait sur elle le crime:
sa réputation était perdue, il est vrai, mais de quelle valeur était dans le monde la réputation d’une petite
mercière?
Une fois entrés dans l’intérieur de la cour, le duc et la jeune femme suivirent le pied de la muraille pendant
l’espace d’environ vingt-cinq pas; cet espace parcouru, Mme Bonacieux poussa une petite porte de service,
ouverte le jour, mais ordinairement fermée la nuit; la porte céda; tous deux entrèrent et se trouvèrent dans
l’obscurité, mais Mme Bonacieux connaissait tous les tours et détours de cette partie du Louvre, destinée aux
gens de la suite. Elle referma les portes derrière elle, prit le duc par la main, fit quelques pas en tatonnant,
saisit une rampe, toucha du pied un degré, et commen.a de monter un escalier: le duc compta deux étages.
Alors elle prit à droite, suivit un long corridor, redescendit un étage, fit quelques pas encore, introduisit une
clef dans une serrure, ouvrit une porte et poussa le duc dans un appartement éclairé seulement par une lampe
de nuit, en disant: .Restez ici, Milord duc, on va venir.. Puis elle sortit par la même porte, qu’elle ferma à la
clef, de sorte que le duc se trouva littéralement prisonnier.
Cependant, tout isolé qu’il se trouvait, il faut le dire, le duc de Buckingham n’éprouva pas un instant de
crainte; un des c.tés saillants de son caractère était la recherche de l’aventure et l’amour du romanesque.
Brave, hardi, entreprenant, ce n’était pas la première fois qu’il risquait sa vie dans de pareilles tentatives; il
avait appris que ce prétendu message d’Anne d’Autriche, sur la foi duquel il était venu à Paris, était un piège,
et au lieu de regagner l’Angleterre, il avait, abusant de la position qu’on lui avait faite, déclaré à la reine qu’il
ne partirait pas sans l’avoir vue. La reine avait positivement refusé d’abord, puis enfin elle avait craint que le
duc, exaspéré, ne f.t quelque folie. Déjà elle était décidée à le recevoir et à le supplier de partir aussit.t,
lorsque, le soir même de cette décision, Mme Bonacieux, qui était chargée d’aller chercher le duc et de le
conduire au Louvre, fut enlevée. Pendant deux jours on ignora complètement ce qu’elle était devenue, et tout
resta en suspens. Mais une fois libre, une fois remise en rapport avec La Porte, les choses avaient repris leur
cours, et elle venait d’accomplir la périlleuse entreprise que, sans son arrestation, elle e.t exécutée trois jours
plus t.t.
Buckingham, resté seul, s’approcha d’une glace. Cet habit de mousquetaire lui allait à merveille.
à trente-cinq ans qu’il avait alors, il passait à juste titre pour le plus beau gentilhomme et pour le plus élégant
cavalier de France et d’Angleterre.
Favori de deux rois, riche à millions, tout-puissant dans un royaume qu’il bouleversait à sa fantaisie et calmait
à son caprice, Georges Villiers, duc de Buckingham, avait entrepris une de ces existences fabuleuses qui
restent dans le cours des siècles comme un étonnement pour la postérité.
Aussi, s.r de lui-même, convaincu de sa puissance, certain que les lois qui régissent les autres hommes ne
pouvaient l’atteindre, allait-il droit au but qu’il s’était fixé, ce but f.t-il si élevé et si éblouissant que c’e.t été
folie pour un autre que de l’envisager seulement. C’est ainsi qu’il était arrivé à s’approcher plusieurs fois de la
belle et fière Anne d’Autriche et à s’en faire aimer, à force d’éblouissement.
Georges Villiers se pla.a donc devant une glace, comme nous l’avons dit, rendit à sa belle chevelure blonde
les ondulations que le poids de son chapeau lui avait fait perdre, retroussa sa moustache, et le coeur tout
gonflé de joie, heureux et fier de toucher au moment qu’il avait si longtemps désiré, se sourit à lui-même
d’orgueil et d’espoir.
Les trois mousquetaires
En ce moment, une porte cachée dans la tapisserie s’ouvrit et une femme apparut. Buckingham vit cette
apparition dans la glace; il jeta un cri, c’était la reine!
Anne d’Autriche avait alors vingt-six ou vingt-sept ans, c’est-à- dire qu’elle se trouvait dans tout l’éclat de sa
beauté.
Sa démarche était celle d’une reine ou d’une déesse; ses yeux, qui jetaient des reflets d’émeraude, étaient
parfaitement beaux, et tout à la fois pleins de douceur et de majesté.
Sa bouche était petite et vermeille, et quoique sa lèvre inférieure, comme celle des princes de la maison
d’Autriche, avan.at légèrement sur l’autre, elle était éminemment gracieuse dans le sourire, mais aussi
profondément dédaigneuse dans le mépris.
Sa peau était citée pour sa douceur et son velouté, sa main et ses bras étaient d’une beauté surprenante, et tous
les poètes du temps les chantaient comme incomparables.
Enfin ses cheveux, qui, de blonds qu’ils étaient dans sa jeunesse, étaient devenus chatains, et qu’elle portait
frisés très clair et avec beaucoup de poudre, encadraient admirablement son visage, auquel le censeur le plus
rigide n’e.t pu souhaiter qu’un peu moins de rouge, et le statuaire le plus exigeant qu’un peu plus de finesse
dans le nez.
Buckingham resta un instant ébloui; jamais Anne d’Autriche ne lui était apparue aussi belle, au milieu des
bals, des fêtes, des carrousels, qu’elle lui apparut en ce moment, vêtue d’une simple robe de satin blanc et
accompagnée de do.a Estefania, la seule de ses femmes espagnoles qui n’e.t pas été chassée par la jalousie
du roi et par les persécutions de Richelieu.
Anne d’Autriche fit deux pas en avant; Buckingham se précipita à ses genoux, et avant que la reine e.t pu l’en
empêcher, il baisa le bas de sa robe.
.Duc, vous savez déjà que ce n’est pas moi qui vous ai fait écrire.
-- Oh! oui, madame, oui, Votre Majesté, s’écria le duc; je sais que j’ai été un fou, un insensé de croire que la
neige s’animerait, que le marbre s’échaufferait; mais, que voulez-vous, quand on aime, on croit facilement à
l’amour; d’ailleurs je n’ai pas tout perdu à ce voyage, puisque je vous vois.
-- Oui, répondit Anne, mais vous savez pourquoi et comment je vous vois, Milord. Je vous vois par pitié pour
vous-même; je vous vois parce qu’insensible à toutes mes peines, vous vous êtes obstiné à rester dans une
ville où, en restant, vous courez risque de la vie et me faites courir risque de mon honneur; je vous vois pour
vous dire que tout nous sépare, les profondeurs de la mer, l’inimitié des royaumes, la sainteté des serments. Il
est sacrilège de lutter contre tant de choses, Milord. Je vous vois enfin pour vous dire qu’il ne faut plus nous
voir.
-- Parlez, madame; parlez, reine, dit Buckingham; la douceur de votre voix couvre la dureté de vos paroles.
Vous parlez de sacrilège! mais le sacrilège est dans la séparation des coeurs que Dieu avait formés l’un pour
l’autre.
-- Milord, s’écria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais dit que je vous aimais.
-- Mais vous ne m’avez jamais dit non plus que vous ne m’aimiez point; et vraiment, me dire de semblables
paroles, ce serait de la part de Votre Majesté une trop grande ingratitude. Car, dites-moi, où trouvez-vous un
amour pareil au mien, un amour que ni le temps, ni l’absence, ni le désespoir ne peuvent éteindre; un amour
qui se contente d’un ruban égaré, d’un regard perdu, d’une parole échappée?
Les trois mousquetaires
.Il y a trois ans, madame, que je vous ai vue pour la première fois, et depuis trois ans je vous aime ainsi.
.Voulez-vous que je vous dise comment vous étiez vêtue la première fois que je vous vis? voulez-vous que je
détaille chacun des ornements de votre toilette? Tenez, je vous vois encore: vous étiez assise sur des carreaux,
à la mode d’Espagne; vous aviez une robe de satin vert avec des broderies d’or et d’argent; des manches
pendantes et renouées sur vos beaux bras, sur ces bras admirables, avec de gros diamants; vous aviez une
fraise fermée, un petit bonnet sur votre tête, de la couleur de votre robe, et sur ce bonnet une plume de héron.
.Oh! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que vous étiez alors; je les rouvre, et je vous vois
telle que vous êtes maintenant, c’est-à-dire cent fois plus belle encore!
-- Quelle folie! murmura Anne d’Autriche, qui n’avait pas le courage d’en vouloir au duc d’avoir si bien
conservé son portrait dans son coeur; quelle folie de nourrir une passion inutile avec de pareils souvenirs!
-- Et avec quoi voulez-vous donc que je vive? je n’ai que des souvenirs, moi. C’est mon bonheur, mon trésor,
mon espérance. Chaque fois que je vous vois, c’est un diamant de plus que je renferme dans l’écrin de mon
coeur. Celui-ci est le quatrième que vous laissez tomber et que je ramasse; car en trois ans, madame, je ne
vous ai vue que quatre fois: cette première que je viens de vous dire, la seconde chez Mme de Chevreuse, la
troisième dans les jardins d’Amiens.
-- Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soirée.
-- Oh! parlons-en, au contraire, madame, parlons-en: c’est la soirée heureuse et rayonnante de ma vie. Vous
rappelez-vous la belle nuit qu’il faisait? Comme l’air était doux et parfumé, comme le ciel était bleu et tout
émaillé d’étoiles! Ah! cette fois, madame, j’avais pu être un instant seul avec vous; cette fois, vous étiez prête
à tout me dire, l’isolement de votre vie, les chagrins de votre coeur. Vous étiez appuyée à mon bras, tenez, à
celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tête à votre c.té, vos beaux cheveux effleurer mon visage, et chaque fois
qu’ils l’effleuraient je frissonnais de la tête aux pieds. Oh! reine, reine! oh! vous ne savez pas tout ce qu’il y a
de félicités du ciel, de joies du paradis enfermées dans un moment pareil. Tenez, mes biens, ma fortune, ma
gloire, tout ce qu’il me reste de jours à vivre, pour un pareil instant et pour une semblable nuit! car cette
nuit-là, madame, cette nuit-là vous m’aimiez, je vous le jure.
-- Milord, il est possible, oui, que l’influence du lieu, que le charme de cette belle soirée, que la fascination de
votre regard, que ces mille circonstances enfin qui se réunissent parfois pour perdre une femme se soient
groupées autour de moi dans cette fatale soirée; mais vous l’avez vu, Milord, la reine est venue au secours de
la femme qui faiblissait: au premier mot que vous avez osé dire, à la première hardiesse à laquelle j’ai eu à
répondre, j’ai appelé.
-- Oh! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien aurait succombé à cette épreuve; mais mon amour,
à moi, en est sorti plus ardent et plus éternel. Vous avez cru me fuir en revenant à Paris, vous avez cru que je
n’oserais quitter le trésor sur lequel mon ma.tre m’avait chargé de veiller. Ah! que m’importent à moi tous les
trésors du monde et tous les rois de la terre! Huit jours après, j’étais de retour, madame. Cette fois, vous
n’avez rien eu à me dire: j’avais risqué ma faveur, ma vie, pour vous voir une seconde, je n’ai pas même
touché votre main, et vous m’avez pardonné en me voyant si soumis et si repentant.
-- Oui, mais la calomnie s’est emparée de toutes ces folies dans lesquelles je n’étais pour rien, vous le savez
bien, Milord. Le roi, excité par M. le cardinal, a fait un éclat terrible: Mme de Vernet a été chassée, Putange
exilé, Mme de Chevreuse est tombée en défaveur, et lorsque vous avez voulu revenir comme ambassadeur en
France, le roi lui-même, souvenez-vous-en, Milord, le roi lui-même s’y est opposé.
-- Oui, et la France va payer d’une guerre le refus de son roi. Je ne puis plus vous voir, madame; eh bien, je
veux chaque jour que vous entendiez parler de moi.
Les trois mousquetaires
.Quel but pensez-vous qu’aient eu cette expédition de Ré et cette ligue avec les protestants de La Rochelle