-- C’est donc le cardinal qui vous a annoncé cette fête? s’écria la reine.
-- Oui, madame, répondit le roi étonné; mais pourquoi cela?
-- C’est lui, qui vous a dit de m’inviter à y para.tre avec ces ferrets?
-- C’est-à-dire, madame...
-- C’est lui, Sire, c’est lui!
-- Eh bien qu’importe que ce soit lui ou moi? y a-t-il un crime à cette invitation?
-- Non, Sire.
-- Alors vous para.trez?
-- Oui, Sire.
-- C’est bien, dit le roi en se retirant, c’est bien, j’y compte..
La reine fit une révérence, moins par étiquette que parce que ses genoux se dérobaient sous elle.
Le roi partit enchanté.
.Je suis perdue, murmura la reine, perdue, car le cardinal sait tout, et c’est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien
encore, mais qui saura tout bient.t. Je suis perdue! Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!.
Les trois mousquetaires
Elle s’agenouilla sur un coussin et pria, la tête enfoncée entre ses bras palpitants.
En effet, la position était terrible. Buckingham était retourné à Londres, Mme de Chevreuse était à Tours. Plus
surveillée que jamais, la reine sentait sourdement qu’une de ses femmes la trahissait, sans savoir dire laquelle.
La Porte ne pouvait pas quitter le Louvre. Elle n’avait pas une ame au monde à qui se fier.
Aussi, en présence du malheur qui la mena.ait et de l’abandon qui était le sien, éclata-t-elle en sanglots.
.Ne puis-je donc être bonne à rien à Votre Majesté?. dit tout à coup une voix pleine de douceur et de pitié.
La reine se retourna vivement, car il n’y avait pas à se tromper à l’expression de cette voix: c’était une amie
qui parlait ainsi.
En effet, à l’une des portes qui donnaient dans l’appartement de la reine apparut la jolie Mme Bonacieux; elle
était occupée à ranger les robes et le linge dans un cabinet, lorsque le roi était entré; elle n’avait pas pu sortir,
et avait tout entendu.
La reine poussa un cri per.ant en se voyant surprise, car dans son trouble elle ne reconnut pas d’abord la jeune
femme qui lui avait été donnée par La Porte.
.Oh! ne craignez rien, madame, dit la jeune femme en joignant les mains et en pleurant elle-même des
angoisses de la reine; je suis à Votre Majesté corps et ame, et si loin que je sois d’elle, si inférieure que soit
ma position, je crois que j’ai trouvé un moyen de tirer Votre Majesté de peine.
-- Vous! . Ciel! vous! s’écria la reine; mais voyons regardez-moi en face. Je suis trahie de tous c.tés, puis-je
me fier à vous?
-- Oh! madame! s’écria la jeune femme en tombant à genoux: sur mon ame, je suis prête à mourir pour Votre
Majesté!.
Ce cri était sorti du plus profond du coeur, et, comme le premier, il n’y avait pas à se tromper.
.Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des tra.tres ici; mais, par le saint nom de la Vierge, je vous jure
que personne n’est plus dévoué que moi à Votre Majesté. Ces ferrets que le roi redemande, vous les avez
donnés au duc de Buckingham, n’est-ce pas? Ces ferrets étaient enfermés dans une petite bo.te en bois de rose
qu’il tenait sous son bras? Est-ce que je me trompe? Est-ce que ce n’est pas cela?
-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine dont les dents claquaient d’effroi.
-- Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les ravoir.
-- Oui, sans doute, il le faut, s’écria la reine; mais comment faire, comment y arriver?
-- Il faut envoyer quelqu’un au duc.
-- Mais qui?... qui?... à qui me fier?
-- Ayez confiance en moi, madame; faites-moi cet honneur, ma reine, et je trouverai le messager, moi!
-- Mais il faudra écrire!
-- Oh! oui. C’est indispensable. Deux mots de la main de Votre Majesté et votre cachet particulier.
Les trois mousquetaires
-- Mais ces deux mots, c’est ma condamnation. C’est le divorce, l’exil!
-- Oui, s’ils tombent entre des mains infames! Mais je réponds que ces deux mots seront remis à leur adresse.
-- Oh! mon Dieu! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur, ma réputation entre vos mains!
-- Oui! oui, madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi!
-- Mais comment? dites-le-moi au moins.
-- Mon mari a été remis en liberté il y a deux ou trois jours; je n’ai pas encore eu le temps de le revoir. C’est
un brave et honnête homme qui n’a ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce que je voudrai: il partira sur
un ordre de moi, sans savoir ce qu’il porte, et il remettra la lettre de Votre Majesté, sans même savoir qu’elle
est de Votre Majesté, à l’adresse qu’elle indiquera..
La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un élan passionné, la regarda comme pour lire au fond de
son coeur, et ne voyant que sincérité dans ses beaux yeux, elle l’embrassa tendrement.
.Fais cela, s’écria-t-elle, et tu m’auras sauvé la vie, tu m’auras sauvé l’honneur!
-- Oh! n’exagérez pas le service que j’ai le bonheur de vous rendre; je n’ai rien à sauver à Votre Majesté, qui
est seulement victime de perfides complots.
-- C’est vrai, c’est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as raison.
-- Donnez-moi donc cette lettre, madame, le temps presse..
La reine courut à une petite table sur laquelle se trouvaient encre, papier et plumes: elle écrivit deux lignes,
cacheta la lettre de son cachet et la remit à Mme Bonacieux.
.Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose nécessaire.
-- Laquelle?
-- L’argent..
Mme Bonacieux rougit.
.Oui, c’est vrai, dit-elle, et j’avouerai à Votre Majesté que mon mari...
-- Ton mari n’en a pas, c’est cela que tu veux dire.
-- Si fait, il en a, mais il est fort avare, c’est là son défaut. Cependant, que Votre Majesté ne s’inquiète pas,
nous trouverons moyen...
-- C’est que je n’en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui liront les Mémoires de Mme de Motteville ne
s’étonneront pas de cette réponse); mais, attends..
Anne d’Autriche courut à son écrin.
.Tiens, dit-elle, voici une bague d’un grand prix à ce qu’on assure; elle vient de mon frère le roi d’Espagne,
elle est à moi et j’en puis disposer. Prends cette bague et fais-en de l’argent, et que ton mari parte.
Les trois mousquetaires
-- Dans une heure vous serez obéie.
-- Tu vois l’adresse, ajouta la reine, parlant si bas qu’à peine pouvait-on entendre ce qu’elle disait: à Milord
duc de Buckingham, à Londres.
-- La lettre sera remise à lui-même.
-- Généreuse enfant!. s’écria Anne d’Autriche.
Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha le papier dans son corsage et disparut avec la légèreté d’un
oiseau.
Dix minutes après, elle était chez elle; comme elle l’avait dit à la reine, elle n’avait pas revu son mari depuis
sa mise en liberté; elle ignorait donc le changement qui s’était fait en lui à l’endroit du cardinal, changement
qu’avaient opéré la flatterie et l’argent de Son éminence et qu’avaient corroboré, depuis, deux ou trois visites
du comte de Rochefort, devenu le meilleur ami de Bonacieux, auquel il avait fait croire sans beaucoup de
peine qu’aucun sentiment coupable n’avait amené l’enlèvement de sa femme, mais que c’était seulement une
précaution politique.
Elle trouva M. Bonacieux seul: le pauvre homme remettait à grand- peine de l’ordre dans la maison, dont il
avait trouvé les meubles à peu près brisés et les armoires à peu près vides, la justice n’étant pas une des trois
choses que le roi Salomon indique comme ne laissant point de traces de leur passage. Quant à la servante, elle
s’était enfuie lors de l’arrestation de son ma.tre. La terreur avait gagné la pauvre fille au point qu’elle n’avait
cessé de marcher de Paris jusqu’en Bourgogne, son pays natal.
Le digne mercier avait, aussit.t sa rentrée dans sa maison, fait part à sa femme de son heureux retour, et sa
femme lui avait répondu pour le féliciter et pour lui dire que le premier moment qu’elle pourrait dérober à ses
devoirs serait consacré tout entier à lui rendre visite.
Ce premier moment s’était fait attendre cinq jours, ce qui, dans toute autre circonstance, e.t paru un peu bien
long à ma.tre Bonacieux; mais il avait, dans la visite qu’il avait faite au cardinal et dans les visites que lui
faisait Rochefort, ample sujet à réflexion, et, comme on sait, rien ne fait passer le temps comme de réfléchir.
D’autant plus que les réflexions de Bonacieux étaient toutes couleur de rose. Rochefort l’appelait son ami, son
cher Bonacieux, et ne cessait de lui dire que le cardinal faisait le plus grand cas de lui. Le mercier se voyait
déjà sur le chemin des honneurs et de la fortune.
De son c.té, Mme Bonacieux avait réfléchi, mais, il faut le dire, à tout autre chose que l’ambition; malgré elle,
ses pensées avaient eu pour mobile constant ce beau jeune homme si brave et qui paraissait si amoureux.
Mariée à dix-huit ans à M. Bonacieux, ayant toujours vécu au milieu des amis de son mari, peu susceptibles
d’inspirer un sentiment quelconque à une jeune femme dont le coeur était plus élevé que sa position, Mme
Bonacieux était restée insensible aux séductions vulgaires; mais, à cette époque surtout, le titre de
gentilhomme avait une grande influence sur la bourgeoisie, et d’Artagnan était gentilhomme; de plus, il
portait l’uniforme des gardes, qui, après l’uniforme des mousquetaires, était le plus apprécié des dames. Il
était, nous le répétons, beau, jeune, aventureux; il parlait d’amour en homme qui aime et qui a soif d’être
aimé; il y en avait là plus qu’il n’en fallait pour tourner une tête de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux en était
arrivée juste à cet age heureux de la vie.
Les deux époux, quoiqu’ils ne se fussent pas vus depuis plus de huit jours, et que pendant cette semaine de
graves événements eussent passé entre eux, s’abordèrent donc avec une certaine préoccupation; néanmoins,
M. Bonacieux manifesta une joie réelle et s’avan.a vers sa femme à bras ouverts.
Les trois mousquetaires
Mme Bonacieux lui présenta le front.
.Causons un peu, dit-elle.
-- Comment? dit Bonacieux étonné.
-- Oui, sans doute, j’ai une chose de la plus haute importance à vous dire.
-- Au fait, et moi aussi, j’ai quelques questions assez sérieuses à vous adresser. Expliquez-moi un peu votre
enlèvement, je vous prie.
-- Il ne s’agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.
-- Et de quoi s’agit-il donc? de ma captivité?
-- Je l’ai apprise le jour même; mais comme vous n’étiez coupable d’aucun crime, comme vous n’étiez
complice d’aucune intrigue, comme vous ne saviez rien enfin qui p.t vous compromettre, ni vous, ni
personne, je n’ai attaché à cet événement que l’importance qu’il méritait.
-- Vous en parlez bien à votre aise, madame! reprit Bonacieux blessé du peu d’intérêt que lui témoignait sa
femme; savez-vous que j’ai été plongé un jour et une nuit dans un cachot de la Bastille?
-- Un jour et une nuit sont bient.t passés; laissons donc votre captivité, et revenons à ce qui m’amène près de
vous.
-- Comment? ce qui vous amène près de moi! N’est-ce donc pas le désir de revoir un mari dont vous êtes
séparée depuis huit jours? demanda le mercier piqué au vif.
-- C’est cela d’abord, et autre chose ensuite.
-- Parlez!
-- Une chose du plus haut intérêt et de laquelle dépend notre fortune à venir peut-être.
-- Notre fortune a fort changé de face depuis que je vous ai vue, madame Bonacieux, et je ne serais pas étonné
que d’ici à quelques mois elle ne f.t envie à beaucoup de gens.
-- Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais vous donner.
-- à moi?
-- Oui, à vous. Il y a une bonne et sainte action à faire, monsieur, et beaucoup d’argent à gagner en même
temps..
Mme Bonacieux savait qu’en parlant d’argent à son mari, elle le prenait par son faible.
Mais un homme, f.t-ce un mercier, lorsqu’il a causé dix minutes avec le cardinal de Richelieu, n’est plus le
même homme.
.Beaucoup d’argent à gagner! dit Bonacieux en allongeant les lèvres.
-- Oui, beaucoup.
Les trois mousquetaires
-- Combien, à peu près?
-- Mille pistoles peut-être.
-- Ce que vous avez à me demander est donc bien grave?
-- Oui.
-- Que faut-il faire?
-- Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont vous ne vous dessaisirez sous aucun prétexte,
et que vous remettrez en main propre.
-- Et pour où partirai-je?
-- Pour Londres.
-- Moi, pour Londres! Allons donc, vous raillez, je n’ai pas affaire à Londres.
-- Mais d’autres ont besoin que vous y alliez.
-- Quels sont ces autres? Je vous avertis, je ne fais plus rien en aveugle, et je veux savoir non seulement à quoi
je m’expose, mais encore pour qui je m’expose.
-- Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous attend: la récompense dépassera vos désirs,
voilà tout ce que je puis vous promettre.
-- Des intrigues encore, toujours des intrigues! merci, je m’en défie maintenant, et M. le cardinal m’a éclairé
là-dessus.
-- Le cardinal! s’écria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal?
-- Il m’a fait appeler, répondit fièrement le mercier.
-- Et vous vous êtes rendu à son invitation, imprudent que vous êtes.
-- Je dois dire que je n’avais pas le choix de m’y rendre ou de ne pas m’y rendre, car j’étais entre deux gardes.
Il est vrai encore de dire que, comme alors je ne connaissais pas Son éminence, si j’avais pu me dispenser de
cette visite, j’en eusse été fort enchanté.
-- Il vous a donc maltraité? il vous a donc fait des menaces?
-- Il m’a tendu la main et m’a appelé son ami, -- son ami! entendez-vous, madame? -- je suis l’ami du grand
cardinal!
-- Du grand cardinal!
-- Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, madame?
-- Je ne lui conteste rien, mais je vous dis que la faveur d’un ministre est éphémère, et qu’il faut être fou pour
s’attacher à un ministre; il est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent pas sur le caprice d’un homme
ou l’issue d’un événement; c’est à ces pouvoirs qu’il faut se rallier.
Les trois mousquetaires
-- J’en suis faché, madame, mais je ne connais pas d’autre pouvoir que celui du grand homme que j’ai
l’honneur de servir.
-- Vous servez le cardinal?
-- Oui, madame, et comme son serviteur je ne permettrai pas que vous vous livriez à des complots contre la
s.reté de l’état, et que vous serviez, vous, les intrigues d’une femme qui n’est pas fran.aise et qui a le coeur
espagnol. Heureusement, le grand cardinal est là, son regard vigilant surveille et pénètre jusqu’au fond du