coeur..
Bonacieux répétait mot pour mot une phrase qu’il avait entendu dire au comte de Rochefort; mais la pauvre
femme, qui avait compté sur son mari et qui, dans cet espoir, avait répondu de lui à la reine, n’en frémit pas
moins, et du danger dans lequel elle avait failli se jeter, et de l’impuissance dans laquelle elle se trouvait.
Cependant connaissant la faiblesse et surtout la cupidité de son mari elle ne désespérait pas de l’amener à ses
fins.
.Ah! vous êtes cardinaliste, monsieur, s’écria-t-elle ah! vous servez le parti de ceux qui maltraitent votre
femme et qui insultent votre reine!
-- Les intérêts particuliers ne sont rien devant les intérêts de tous. Je suis pour ceux qui sauvent état., dit avec
emphase Bonacieux.
C’était une autre phrase du comte de Rochefort, qu’il avait retenue et qu’il trouvait l’occasion de placer.
.Et savez-vous ce que c’est que état dont vous parlez? dit Mme Bonacieux en haussant les épaules.
Contentez-vous d’être un bourgeois sans finesse aucune, et tournez-vous du c.té qui vous offre le plus
d’avantages.
-- Eh! eh! dit Bonacieux en frappant sur un sac à la panse arrondie et qui rendit un son argentin; que
dites-vous de ceci, madame la prêcheuse?
-- D’où vient cet argent?
-- Vous ne devinez pas?
-- Du cardinal?
-- De lui et de mon ami le comte de Rochefort.
-- Le comte de Rochefort! mais c’est lui qui m’a enlevée!
-- Cela se peut, madame.
-- Et vous recevez de l’argent de cet homme?
-- Ne m’avez-vous pas dit que cet enlèvement était tout politique?
-- Oui; mais cet enlèvement avait pour but de me faire trahir ma ma.tresse, de m’arracher par des tortures des
aveux qui pussent compromettre l’honneur et peut-être la vie de mon auguste ma.tresse.
-- Madame, reprit Bonacieux, votre auguste ma.tresse est une perfide Espagnole, et ce que le cardinal fait est
bien fait.
Les trois mousquetaires
-- Monsieur, dit la jeune femme, je vous savais lache, avare et imbécile, mais je ne vous savais pas infame!
-- Madame, dit Bonacieux, qui n’avait jamais vu sa femme en colère, et qui reculait devant le courroux
conjugal; madame, que dites-vous donc?
-- Je dis que vous êtes un misérable! continua Mme Bonacieux, qui vit qu’elle reprenait quelque influence sur
son mari. Ah! vous faites de la politique, vous! et de la politique cardinaliste encore! Ah! vous vous vendez,
corps et ame, au démon pour de l’argent.
-- Non, mais au cardinal.
-- C’est la même chose! s’écria la jeune femme. Qui dit Richelieu, dit Satan.
-- Taisez-vous, madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre!
-- Oui, vous avez raison, et je serais honteuse pour vous de votre lacheté.
-- Mais qu’exigez-vous donc de moi? voyons!
-- Je vous l’ai dit: que vous partiez à l’instant même, monsieur, que vous accomplissiez loyalement la
commission dont je daigne vous charger, et à cette condition j’oublie tout, je pardonne, et il y a plus-elle lui
tendit la main -- je vous rends mon amitié..
Bonacieux était poltron et avare; mais il aimait sa femme: il fut attendri. Un homme de cinquante ans ne tient
pas longtemps rancune à une femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu’il hésitait:
.Allons, êtes-vous décidé? dit-elle.
-- Mais, ma chère amie, réfléchissez donc un peu à ce que vous exigez de moi; Londres est loin de Paris, fort
loin, et peut-être la commission dont vous me chargez n’est-elle pas sans dangers.
-- Qu’importe, si vous les évitez!
-- Tenez, madame Bonacieux, dit le mercier, tenez, décidément, je refuse: les intrigues me font peur. J’ai vu la
Bastille, moi. Brrrrou! c’est affreux, la Bastille! Rien que d’y penser, j’en ai la chair de poule. On m’a menacé
de la torture. Savez-vous ce que c’est que la torture? Des coins de bois qu’on vous enfonce entre les jambes
jusqu’à ce que les os éclatent! Non, décidément, je n’irai pas. Et morbleu! que n’y allez-vous vous-même?
car, en vérité, je crois que je me suis trompé sur votre compte jusqu’à présent: je crois que vous êtes un
homme, et des plus enragés encore!
-- Et vous, vous êtes une femme, une misérable femme, stupide et abrutie. Ah! vous avez peur! Eh bien, si
vous ne partez pas à l’instant même, je vous fais arrêter par l’ordre de la reine, et je vous fais mettre à cette
Bastille que vous craignez tant..
Bonacieux tomba dans une réflexion profonde, il pesa m.rement les deux colères dans son cerveau, celle du
cardinal et celle de la reine: celle du cardinal l’emporta énormément.
.Faites-moi arrêter de la part de la reine, dit-il, et moi je me réclamerai de Son éminence..
Pour le coup, Mme Bonacieux vit qu’elle avait été trop loin, et elle fut épouvantée de s’être si fort avancée.
Elle contempla un instant avec effroi cette figure stupide, d’une résolution invincible, comme celle des sots
qui ont peur.
Les trois mousquetaires
.Eh bien, soit! dit-elle. Peut-être, au bout du compte, avez-vous raison: un homme en sait plus long que les
femmes en politique, et vous surtout, monsieur Bonacieux, qui avez causé avec le cardinal. Et cependant, il est
bien dur, ajouta-t-elle, que mon mari, un homme sur l’affection duquel je croyais pouvoir compter, me traite
aussi disgracieusement et ne satisfasse point à ma fantaisie.
-- C’est que vos fantaisies peuvent mener trop loin, reprit Bonacieux triomphant, et je m’en défie.
-- J’y renoncerai donc, dit la jeune femme en soupirant; c’est bien, n’en parlons plus.
-- Si, au moins, vous me disiez quelle chose je vais faire à Londres, reprit Bonacieux, qui se rappelait un peu
tard que Rochefort lui avait recommandé d’essayer de surprendre les secrets de sa femme.
-- Il est inutile que vous le sachiez, dit la jeune femme, qu’une défiance instinctive repoussait maintenant en
arrière: il s’agissait d’une bagatelle comme en désirent les femmes, d’une emplette sur laquelle il y avait
beaucoup à gagner..
Mais plus la jeune femme se défendait, plus au contraire Bonacieux pensa que le secret qu’elle refusait de lui
confier était important. Il résolut donc de courir à l’instant même chez le comte de Rochefort, et de lui dire
que la reine cherchait un messager pour l’envoyer à Londres.
.Pardon, si je vous quitte, ma chère madame Bonacieux, dit-il; mais, ne sachant pas que vous me viendriez
voir, j’avais pris rendez-vous avec un de mes amis, je reviens à l’instant même, et si vous voulez m’attendre
seulement une demi-minute, aussit.t que j’en aurai fini avec cet ami, je reviens vous prendre, et, comme il
commence à se faire tard, je vous reconduis au Louvre.
-- Merci, monsieur, répondit Mme Bonacieux: vous n’êtes point assez brave pour m’être d’une utilité
quelconque, et je m’en retournerai bien au Louvre toute seule.
-- Comme il vous plaira, madame Bonacieux, reprit l’ex-mercier. Vous reverrai-je bient.t?
-- Sans doute; la semaine prochaine, je l’espère, mon service me laissera quelque liberté, et j’en profiterai pour
revenir mettre de l’ordre dans nos affaires, qui doivent être quelque peu dérangées.
-- C’est bien; je vous attendrai. Vous ne m’en voulez pas?
-- Moi! pas le moins du monde.
-- à bient.t, alors?
-- à bient.t..
Bonacieux baisa la main de sa femme, et s’éloigna rapidement.
.Allons, dit Mme Bonacieux, lorsque son mari eut refermé la porte de la rue, et qu’elle se trouva seule, il ne
manquait plus à cet imbécile que d’être cardinaliste! Et moi qui avais répondu à la reine, moi qui avais promis
à ma pauvre ma.tresse... Ah! mon Dieu, mon Dieu! elle va me prendre pour quelqu’une de ces misérables dont
fourmille le palais, et qu’on a placées près d’elle pour l’espionner! Ah! monsieur Bonacieux! je ne vous ai
jamais beaucoup aimé; maintenant, c’est bien pis: je vous hais! et, sur ma parole, vous me le paierez!.
Au moment où elle disait ces mots, un coup frappé au plafond lui fit lever la tête, et une voix, qui parvint à
elle à travers le plancher, lui cria:
Les trois mousquetaires
.Chère madame Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l’allée, et je vais descendre près de vous..
CHAPITRE XVIII L’AMANT ET LE MARI
.Ah! madame, dit d’Artagnan en entrant par la porte que lui ouvrait la jeune femme, permettez-moi de vous le
dire, vous avez là un triste mari.
-- Vous avez donc entendu notre conversation? demanda vivement Mme Bonacieux en regardant d’Artagnan
avec inquiétude.
-- Tout entière.
-- Mais comment cela? mon Dieu!
-- Par un procédé à moi connu, et par lequel j’ai entendu aussi la conversation plus animée que vous avez eue
avec les sbires du cardinal.
-- Et qu’avez-vous compris dans ce que nous disions?
-- Mille choses: d’abord, que votre mari est un niais et un sot, heureusement; puis, que vous étiez embarrassée,
ce dont j’ai été fort aise, et que cela me donne une occasion de me mettre à votre service, et Dieu sait si je suis
prêt à me jeter dans le feu pour vous; enfin que la reine a besoin qu’un homme brave, intelligent et dévoué
fasse pour elle un voyage à Londres. J’ai au moins deux des trois qualités qu’il vous faut, et me voilà..
Mme Bonacieux ne répondit pas, mais son coeur battait de joie, et une secrète espérance brilla à ses yeux.
.Et quelle garantie me donnerez-vous, demanda-t-elle, si je consens à vous confier cette mission?
-- Mon amour pour vous. Voyons, dites, ordonnez: que faut-il faire?
-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura la jeune femme, dois-je vous confier un pareil secret, monsieur? Vous êtes
presque un enfant!
-- Allons, je vois qu’il vous faut quelqu’un qui vous réponde de moi.
-- J’avoue que cela me rassurerait fort.
-- Connaissez-vous Athos?
-- Non.
-- Porthos?
-- Non.
-- Aramis?
-- Non. Quels sont ces messieurs?
-- Des mousquetaires du roi. Connaissez-vous M. de Tréville, leur capitaine?
-- Oh! oui, celui-là, je le connais, non pas personnellement, mais pour en avoir entendu plus d’une fois parler
Les trois mousquetaires
à la reine comme d’un brave et loyal gentilhomme.
-- Vous ne craignez pas que lui vous trahisse pour le cardinal, n’est-ce pas?
-- Oh! non, certainement.
-- Eh bien, révélez-lui votre secret, et demandez-lui, si important, si précieux, si terrible qu’il soit, si vous
pouvez me le confier.
-- Mais ce secret ne m’appartient pas, et je ne puis le révéler ainsi.
-- Vous l’alliez bien confier à M. Bonacieux, dit d’Artagnan avec dépit.
-- Comme on confie une lettre au creux d’un arbre, à l’aile d’un pigeon, au collier d’un chien.
-- Et cependant, moi, vous voyez bien que je vous aime.
-- Vous le dites.
-- Je suis un galant homme!
-- Je le crois.
-- Je suis brave!
-- Oh! cela, j’en suis s.re.
-- Alors, mettez-moi donc à l’épreuve..
Mme Bonacieux regarda le jeune homme, retenue par une dernière hésitation. Mais il y avait une telle ardeur
dans ses yeux, une telle persuasion dans sa voix, qu’elle se sentit entra.née à se fier à lui. D’ailleurs elle se
trouvait dans une de ces circonstances où il faut risquer le tout pour le tout. La reine était aussi bien perdue par
une trop grande retenue que par une trop grande confiance. Puis, avouons-le, le sentiment involontaire qu’elle
éprouvait pour ce jeune protecteur la décida à parler.
.écoutez, lui dit-elle, je me rends à vos protestations et je cède à vos assurances. Mais je vous jure devant
Dieu qui nous entend, que si vous me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me tuerai en vous
accusant de ma mort.
-- Et moi, je vous jure devant Dieu, madame, dit d’Artagnan, que si je suis pris en accomplissant les ordres
que vous me donnez, je mourrai avant de rien faire ou dire qui compromette quelqu’un..
Alors la jeune femme lui confia le terrible secret dont le hasard lui avait déjà révélé une partie en face de la
Samaritaine. Ce fut leur mutuelle déclaration d’amour.
D’Artagnan rayonnait de joie et d’orgueil. Ce secret qu’il possédait, cette femme qu’il aimait, la confiance et
l’amour, faisaient de lui un géant.
.Je pars, dit-il, je pars sur-le-champ.
-- Comment! vous partez! s’écria Mme Bonacieux, et votre régiment, votre capitaine?
Les trois mousquetaires
-- Sur mon ame, vous m’aviez fait oublier tout cela, chère Constance! oui, vous avez raison, il me faut un
congé.
-- Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur.
-- Oh! celui-là, s’écria d’Artagnan après un moment de réflexion, je le surmonterai, soyez tranquille.
-- Comment cela?
-- J’irai trouver ce soir même M. de Tréville, que je chargerai de demander pour moi cette faveur à son
beau-frère, M. des Essarts.
-- Maintenant, autre chose.
-- Quoi? demanda d’Artagnan, voyant que Mme Bonacieux hésitait à continuer.
-- Vous n’avez peut-être pas d’argent?
-- Peut-être est de trop, dit d’Artagnan en souriant.
-- Alors, reprit Mme Bonacieux en ouvrant une armoire et en tirant de cette armoire le sac qu’une demi-heure
auparavant caressait si amoureusement son mari, prenez ce sac.
-- Celui du cardinal! s’écria en éclatant de rire d’Artagnan qui, comme on s’en souvient, grace à ses carreaux
enlevés, n’avait pas perdu une syllabe de la conversation du mercier et de sa femme.
-- Celui du cardinal, répondit Mme Bonacieux; vous voyez qu’il se présente sous un aspect assez respectable.
-- Pardieu! s’écria d’Artagnan, ce sera une chose doublement divertissante que de sauver la reine avec l’argent
de Son éminence!
-- Vous êtes un aimable et charmant jeune homme, dit Mme Bonacieux. Croyez que Sa Majesté ne sera point
ingrate.
-- Oh! je suis déjà grandement récompensé! s’écria d’Artagnan. Je vous aime, vous me permettez de vous le
dire; c’est déjà plus de bonheur que je n’en osais espérer.
-- Silence! dit Mme Bonacieux en tressaillant.
-- Quoi?
-- On parle dans la rue.
-- C’est la voix...
-- De mon mari. Oui, je l’ai reconnue!.
D’Artagnan courut à la porte et poussa le verrou.
.Il n’entrera pas que je ne sois parti, dit-il, et quand je serai parti, vous lui ouvrirez.
-- Mais je devrais être partie aussi, moi. Et la disparition de cet argent, comment la justifier si je suis là?
Les trois mousquetaires
-- Vous avez raison, il faut sortir.
-- Sortir, comment? On nous verra si nous sortons.
-- Alors il faut monter chez moi.
-- Ah! s’écria Mme Bonacieux, vous me dites cela d’un ton qui me fait peur..