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作者:法- 大仲马 当前章节:15399 字 更新时间:2026-6-15 21:39

maison du jeune prince, où il servit si bien de son épée et fut si fidèle à sa devise, que Louis XIII, une des

bonnes lames du royaume, avait l’habitude de dire que, s’il avait un ami qui se batt.t, il lui donnerait le conseil

de prendre pour second, lui d’abord, et Tréville après, et peut-être même avant lui.

Aussi Louis XIII avait-il un attachement réel pour Tréville, attachement royal, attachement égo.ste, c’est vrai,

mais qui n’en était pas moins un attachement. C’est que, dans ces temps malheureux, on cherchait fort à

s’entourer d’hommes de la trempe de Tréville. Beaucoup pouvaient prendre pour devise l’épithète de fort, qui

faisait la seconde partie de son exergue; mais peu de gentilshommes pouvaient réclamer l’épithète de fidèle,

qui en formait la première. Tréville était un de ces derniers; c’était une de ces rares organisations, à

l’intelligence obéissante comme celle du dogue, à la valeur aveugle, à l’oeil rapide, à la main prompte, à qui

l’oeil n’avait été donné que pour voir si le roi était mécontent de quelqu’un et la main que pour frapper ce

déplaisant quelqu’un, un Besme, un Maurevers, un Poltrot de Méré, un Vitry. Enfin à Tréville, il n’avait

manqué jusque-là que l’occasion; mais il la guettait, et il se promettait bien de la saisir par ses trois cheveux si

jamais elle passait à la portée de sa main. Aussi Louis XIII fit-il de Tréville le capitaine de ses mousquetaires,

lesquels étaient à Louis XIII, pour le dévouement ou plut.t pour le fanatisme, ce que ses ordinaires étaient à

Henri III et ce que sa garde écossaise était à Louis XI.

De son c.té, et sous ce rapport, le cardinal n’était pas en reste avec le roi. Quand il avait vu la formidable élite

dont Louis XIII s’entourait, ce second ou plut.t ce premier roi de France avait voulu, lui aussi, avoir sa garde.

Il eut donc ses mousquetaires comme Louis XIII avait les siens et l’on voyait ces deux puissances rivales trier

pour leur service, dans toutes les provinces de France et même dans tous les états étrangers, les hommes

célèbres pour les grands coups d’épée. Aussi Richelieu et Louis XIII se disputaient souvent, en faisant leur

Les trois mousquetaires

partie d’échecs, le soir, au sujet du mérite de leurs serviteurs. Chacun vantait la tenue et le courage des siens,

et tout en se pronon.ant tout haut contre les duels et contre les rixes, ils les excitaient tout bas à en venir aux

mains, et concevaient un véritable chagrin ou une joie immodérée de la défaite ou de la victoire des leurs.

Ainsi, du moins, le disent les mémoires d’un homme qui fut dans quelques-unes de ces défaites et dans

beaucoup de ces victoires.

Tréville avait pris le c.té faible de son ma.tre, et c’est à cette adresse qu’il devait la longue et constante faveur

d’un roi qui n’a pas laissé la réputation d’avoir été très fidèle à ses amitiés. Il faisait parader ses mousquetaires

devant le cardinal Armand Duplessis avec un air narquois qui hérissait de colère la moustache grise de Son

éminence. Tréville entendait admirablement bien la guerre de cette époque, où, quand on ne vivait pas aux

dépens de l’ennemi, on vivait aux dépens de ses compatriotes: ses soldats formaient une légion de diables à

quatre, indisciplinée pour tout autre que pour lui.

Débraillés, avinés, écorchés, les mousquetaires du roi, ou plut.t ceux de M. de Tréville, s’épandaient dans les

cabarets, dans les promenades, dans les jeux publics, criant fort et retroussant leurs moustaches, faisant sonner

leurs épées, heurtant avec volupté les gardes de M. le cardinal quand ils les rencontraient; puis dégainant en

pleine rue, avec mille plaisanteries; tués quelquefois, mais s.rs en ce cas d’être pleurés et vengés; tuant

souvent, et s.rs alors de ne pas moisir en prison, M. de Tréville étant là pour les réclamer. Aussi M. de

Tréville était-il loué sur tous les tons, chanté sur toutes les gammes par ces hommes qui l’adoraient, et qui,

tout gens de sac et de corde qu’ils étaient, tremblaient devant lui comme des écoliers devant leur ma.tre,

obéissant au moindre mot, et prêts à se faire tuer pour laver le moindre reproche.

M. de Tréville avait usé de ce levier puissant, pour le roi d’abord et les amis du roi, -- puis pour lui-même et

pour ses amis. Au reste, dans aucun des mémoires de ce temps, qui a laissé tant de mémoires, on ne voit que

ce digne gentilhomme ait été accusé, même par ses ennemis -- et il en avait autant parmi les gens de plume

que chez les gens d’épée --, nulle part on ne voit, disons-nous, que ce digne gentilhomme ait été accusé de se

faire payer la coopération de ses séides. Avec un rare génie d’intrigue, qui le rendait l’égal des plus forts

intrigants, il était resté honnête homme. Bien plus, en dépit des grandes estocades qui déhanchent et des

exercices pénibles qui fatiguent, il était devenu un des plus galants coureurs de ruelles, un des plus fins

damerets, un des plus alambiqués diseurs de Phébus de son époque; on parlait des bonnes fortunes de Tréville

comme on avait parlé vingt ans auparavant de celles de Bassompierre -- et ce n’était pas peu dire. Le capitaine

des mousquetaires était donc admiré, craint et aimé, ce qui constitue l’apogée des fortunes humaines.

Louis XIV absorba tous les petits astres de sa cour dans son vaste rayonnement; mais son père, soleil pluribus

impar, laissa sa splendeur personnelle à chacun de ses favoris, sa valeur individuelle à chacun de ses

courtisans. Outre le lever du roi et celui du cardinal, on comptait alors à Paris plus de deux cents petits levers,

un peu recherchés. Parmi les deux cents petits levers celui de Tréville était un des plus courus.

La cour de son h.tel, situé rue du Vieux-Colombier, ressemblait à un camp, et cela dès six heures du matin en

été et dès huit heures en hiver. Cinquante à soixante mousquetaires, qui semblaient s’y relayer pour présenter

un nombre toujours imposant, s’y promenaient sans cesse, armés en guerre et prêts à tout. Le long d’un de ses

grands escaliers sur l’emplacement desquels notre civilisation batirait une maison tout entière, montaient et

descendaient les solliciteurs de Paris qui couraient après une faveur quelconque, les gentilshommes de

province avides d’être enr.lés, et les laquais chamarrés de toutes couleurs, qui venaient apporter à M. de

Tréville les messages de leurs ma.tres. Dans l’antichambre, sur de longues banquettes circulaires, reposaient

les élus, c’est-à-dire ceux qui étaient convoqués. Un bourdonnement durait là depuis le matin jusqu’au soir,

tandis que M. de Tréville, dans son cabinet contigu à cette antichambre, recevait les visites, écoutait les

plaintes, donnait ses ordres et, comme le roi à son balcon du Louvre, n’avait qu’à se mettre à sa fenêtre pour

passer la revue des hommes et des armes.

Le jour où d’Artagnan se présenta, l’assemblée était imposante, surtout pour un provincial arrivant de sa

province: il est vrai que ce provincial était Gascon, et que surtout à cette époque les compatriotes de

Les trois mousquetaires

d’Artagnan avaient la réputation de ne point facilement se laisser intimider. En effet, une fois qu’on avait

franchi la porte massive, chevillée de longs clous à tête quadrangulaire, on tombait au milieu d’une troupe de

gens d’épée qui se croisaient dans la cour, s’interpellant, se querellant et jouant entre eux. Pour se frayer un

passage au milieu de toutes ces vagues tourbillonnantes, il e.t fallu être officier, grand seigneur ou jolie

femme.

Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce désordre que notre jeune homme s’avan.a, le coeur palpitant,

rangeant sa longue rapière le long de ses jambes maigres, et tenant une main au rebord de son feutre avec ce

demi-sourire du provincial embarrassé qui veut faire bonne contenance. Avait-il dépassé un groupe, alors il

respirait plus librement, mais il comprenait qu’on se retournait pour le regarder, et pour la première fois de sa

vie, d’Artagnan, qui jusqu’à ce jour avait une assez bonne opinion de lui-même, se trouva ridicule.

Arrivé à l’escalier, ce fut pis encore: il y avait sur les premières marches quatre mousquetaires qui se

divertissaient à l’exercice suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades attendaient sur le palier que

leur tour v.nt de prendre place à la partie.

Un d’eux, placé sur le degré supérieur, l’épée nue à la main, empêchait ou du moins s’effor.ait d’empêcher

les trois autres de monter.

Ces trois autres s’escrimaient contre lui de leurs épées fort agiles. D’Artagnan prit d’abord ces fers pour des

fleurets d’escrime, il les crut boutonnés: mais il reconnut bient.t à certaines égratignures que chaque arme, au

contraire, était affilée et aiguisée à souhait, et à chacune de ces égratignures, non seulement les spectateurs,

mais encore les acteurs riaient comme des fous.

Celui qui occupait le degré en ce moment tenait merveilleusement ses adversaires en respect. On faisait cercle

autour d’eux: la condition portait qu’à chaque coup le touché quitterait la partie, en perdant son tour

d’audience au profit du toucheur. En cinq minutes trois furent effleurés, l’un au poignet, l’autre au menton,

l’autre à l’oreille par le défenseur du degré, qui lui- même ne fut pas atteint: adresse qui lui valut, selon les

conventions arrêtées, trois tours de faveur.

Si difficile non pas qu’il f.t, mais qu’il voul.t être à étonner, ce passe-temps étonna notre jeune voyageur; il

avait vu dans sa province, cette terre où s’échauffent cependant si promptement les têtes, un peu plus de

préliminaires aux duels, et la gasconnade de ces quatre joueurs lui parut la plus forte de toutes celles qu’il

avait ou.es jusqu’alors, même en Gascogne. Il se crut transporté dans ce fameux pays des géants où Gulliver

alla depuis et eut si grand-peur; et cependant il n’était pas au bout: restaient le palier et l’antichambre.

Sur le palier on ne se battait plus, on racontait des histoires de femmes, et dans l’antichambre des histoires de

cour. Sur le palier, d’Artagnan rougit; dans l’antichambre, il frissonna. Son imagination éveillée et vagabonde,

qui en Gascogne le rendait redoutable aux jeunes femmes de chambre et même quelquefois aux jeunes

ma.tresses, n’avait jamais rêvé, même dans ces moments de délire, la moitié de ces merveilles amoureuses et

le quart de ces prouesses galantes, rehaussées des noms les plus connus et des détails les moins voilés. Mais si

son amour pour les bonnes moeurs fut choqué sur le palier, son respect pour le cardinal fut scandalisé dans

l’antichambre. Là, à son grand étonnement, d’Artagnan entendait critiquer tout haut la politique qui faisait

trembler l’Europe, et la vie privée du cardinal, que tant de hauts et puissants seigneurs avaient été punis

d’avoir tenté d’approfondir: ce grand homme, révéré par M. d’Artagnan père, servait de risée aux

mousquetaires de M. de Tréville, qui raillaient ses jambes cagneuses et son dos vo.té; quelques-uns

chantaient des No.ls sur Mme d’Aiguillon, sa ma.tresse, et Mme de Combalet, sa nièce, tandis que les autres

liaient des parties contre les pages et les gardes du cardinal-duc, toutes choses qui paraissaient à d’Artagnan

de monstrueuses impossibilités.

Cependant, quand le nom du roi intervenait parfois tout à coup à l’improviste au milieu de tous ces quolibets

cardinalesques, une espèce de baillon calfeutrait pour un moment toutes ces bouches moqueuses; on regardait

Les trois mousquetaires

avec hésitation autour de soi, et l’on semblait craindre l’indiscrétion de la cloison du cabinet de M. de

Tréville; mais bient.t une allusion ramenait la conversation sur Son éminence, et alors les éclats reprenaient

de plus belle, et la lumière n’était ménagée sur aucune de ses actions.

.Certes, voilà des gens qui vont être embastillés et pendus, pensa d’Artagnan avec terreur, et moi sans aucun

doute avec eux, car du moment où je les ai écoutés et entendus, je serai tenu pour leur complice. Que dirait

monsieur mon père, qui m’a si fort recommandé le respect du cardinal, s’il me savait dans la société de pareils

pa.ens?.

Aussi comme on s’en doute sans que je le dise, d’Artagnan n’osait se livrer à la conversation; seulement il

regardait de tous ses yeux, écoutant de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq sens pour ne rien perdre,

et malgré sa confiance dans les recommandations paternelles, il se sentait porté par ses go.ts et entra.né par

ses instincts à louer plut.t qu’à blamer les choses inou.es qui se passaient là.

Cependant, comme il était absolument étranger à la foule des courtisans de M. de Tréville, et que c’était la

première fois qu’on l’apercevait en ce lieu, on vint lui demander ce qu’il désirait. à cette demande,

d’Artagnan se nomma fort humblement, s’appuya du titre de compatriote, et pria le valet de chambre qui était

venu lui faire cette question de demander pour lui à M. de Tréville un moment d’audience, demande que

celui-ci promit d’un ton protecteur de transmettre en temps et lieu.

D’Artagnan, un peu revenu de sa surprise première, eut donc le loisir d’étudier un peu les costumes et les

physionomies.

Au centre du groupe le plus animé était un mousquetaire de grande taille, d’une figure hautaine et d’une

bizarrerie de costume qui attirait sur lui l’attention générale. Il ne portait pas, pour le moment, la casaque

d’uniforme, qui, au reste, n’était pas absolument obligatoire dans cette époque de liberté moindre mais

d’indépendance plus grande, mais un justaucorps bleu de ciel, tant soit peu fané et rapé, et sur cet habit un

baudrier magnifique, en broderies d’or, et qui reluisait comme les écailles dont l’eau se couvre au grand soleil.

Un manteau long de velours cramoisi tombait avec grace sur ses épaules découvrant par-devant seulement le

splendide baudrier auquel pendait une gigantesque rapière.

Ce mousquetaire venait de descendre de garde à l’instant même, se plaignait d’être enrhumé et toussait de

temps en temps avec affectation. Aussi avait-il pris le manteau, à ce qu’il disait autour de lui, et tandis qu’il

parlait du haut de sa tête, en frisant dédaigneusement sa moustache, on admirait avec enthousiasme le baudrier

brodé, et d’Artagnan plus que tout autre.

.Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient; c’est une folie, je le sais bien, mais c’est la mode.

D’ailleurs, il faut bien employer à quelque chose l’argent de sa légitime.

-- Ah! Porthos! s’écria un des assistants, n’essaie pas de nous faire croire que ce baudrier te vient de la

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