.En effet, mon officier y était; je m’approchai de lui, comme il chantait un lai d’amour en regardant
tendrement une femme, et je l’interrompis au beau milieu du second couplet.
.-- Monsieur, lui dis-je, vous dépla.t-il toujours que je retourne dans certaine maison de la rue Payenne, et me
donnerez-vous encore des coups de carme, s’il me prend fantaisie de vous désobéir?.
.L’officier me regarda avec étonnement, puis il dit:
.-- Que me voulez-vous, monsieur? Je ne vous connais pas.
.-- Je suis, répondis-je, le petit abbé qui lit les vies des saints et qui traduit Judith en vers.
.-- Ah! ah! je me rappelle, dit l’officier en goguenardant; que me voulez-vous?
.-- Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour de promenade avec moi.
.-- Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus grand plaisir.
.-- Non, pas demain matin, s’il vous pla.t, tout de suite.
.-- Si vous l’exigez absolument...
.-- Mais oui, je l’exige.
.-- Alors, sortons. Mesdames, dit l’officier, ne vous dérangez pas. Le temps de tuer monsieur seulement, et je
reviens vous achever le dernier couplet..
.Nous sort.mes.
.Je le menai rue Payenne, juste à l’endroit où un an auparavant, heure pour heure, il m’avait fait le
Les trois mousquetaires
compliment que je vous ai rapporté. Il faisait un clair de lune superbe. Nous m.mes l’épée à la main, et à la
première passe, je le tuai roide.
-- Diable! fit d’Artagnan.
-- Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur chanteur, et qu’on le trouva rue Payenne
avec un grand coup d’épée au travers du corps, on pensa que c’était moi qui l’avait accommodé ainsi, et la
chose fit scandale. Je fus donc pour quelque temps forcé de renoncer à la soutane. Athos, dont je fis la
connaissance à cette époque, et Porthos, qui m’avait, en dehors de mes le.ons d’escrime, appris quelques
bottes gaillardes, me décidèrent à demander une casaque de mousquetaire. Le roi avait fort aimé mon père, tué
au siège d’Arras, et l’on m’accorda cette casaque. Vous comprenez donc qu’aujourd’hui le moment est venu
pour moi de rentrer dans le sein de église
-- Et pourquoi aujourd’hui plut.t qu’hier et que demain? Que vous est-il donc arrivé aujourd’hui, qui vous
donne de si méchantes idées?
-- Cette blessure, mon cher d’Artagnan, m’a été un avertissement du Ciel.
-- Cette blessure? bah! elle est à peu près guérie, et je suis s.r qu’aujourd’hui ce n’est pas celle-là qui vous fait
le plus souffrir.
-- Et laquelle? demanda Aramis en rougissant.
-- Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus sanglante, une blessure faite par une femme..
L’oeil d’Aramis étincela malgré lui.
.Ah! dit-il en dissimulant son émotion sous une feinte négligence, ne parlez pas de ces choses-là; moi, penser
à ces choses-là! avoir des chagrins d’amour? Vanitas vanitatum! Me serais-je donc, à votre avis, retourné la
cervelle, et pour qui? pour quelque grisette, pour quelque fille de chambre, à qui j’aurais fait la cour dans une
garnison, fi!
-- Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos visées plus haut.
-- Plus haut? et que suis-je pour avoir tant d’ambition? un pauvre mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui
hait les servitudes et se trouve grandement déplacé dans le monde!
-- Aramis, Aramis! s’écria d’Artagnan en regardant son ami avec un air de doute.
-- Poussière, je rentre dans la poussière. La vie est pleine d’humiliations et de douleurs, continua-t-il en
s’assombrissant; tous les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour à tour dans la main de l’homme,
surtout les fils d’or. O mon cher d’Artagnan! reprit Aramis en donnant à sa voix une légère teinte d’amertume,
croyez-moi, cachez bien vos plaies quand vous en aurez. Le silence est la dernière joie des malheureux;
gardez-vous de mettre qui que ce soit sur la trace de vos douleurs, les curieux pompent nos larmes comme les
mouches font du sang d’un daim blessé.
-- Hélas, mon cher Aramis, dit d’Artagnan en poussant à son tour un profond soupir, c’est mon histoire à
moi-même que vous faites là.
-- Comment?
-- Oui, une femme que j’aimais, que j’adorais, vient de m’être enlevée de force. Je ne sais pas où elle est, où
Les trois mousquetaires
on l’a conduite; elle est peut-être prisonnière, elle est peut-être morte.
-- Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu’elle ne vous a pas quitté volontairement; que si
vous n’avez point de ses nouvelles, c’est que toute communication avec vous lui est interdite, tandis que...
-- Tandis que...
-- Rien, reprit Aramis, rien.
-- Ainsi, vous renoncez à jamais au monde, c’est un parti pris, une résolution arrêtée?
-- à tout jamais. Vous êtes mon ami aujourd’hui demain vous ne serez plus pour moi qu’une ombre; où plut.t
même, vous n’existerez plus. Quant au monde, c’est un sépulcre et pas autre chose.
-- Diable! c’est fort triste ce que vous me dites là.
-- Que voulez-vous! ma vocation m’attire, elle m’enlève.
D’Artagnan sourit et ne répondit point. Aramis continua:
.Et cependant, tandis que je tiens encore à la terre j’eusse voulu vous parler de vous, de nos amis.
-- Et moi, dit d’Artagnan, j’eusse voulu vous parler de vous-même, mais je vous vois si détaché de tout; les
amours, vous en faites fi; les amis sont des ombres, le monde est un sépulcre.
-- Hélas! vous le verrez par vous-même, dit Aramis avec un soupir.
-- N’en parlons donc plus, dit d’Artagnan, et br.lons cette lettre qui, sans doute, vous annon.ait quelque
nouvelle infidélité de votre grisette ou de votre fille de chambre.
-- Quelle lettre? s’écria vivement Aramis.
-- Une lettre qui était venue chez vous en votre absence et qu’on m’a remise pour vous.
-- Mais de qui cette lettre?
-- Ah! de quelque suivante éplorée, de quelque grisette au désespoir; la fille de chambre de Mme de
Chevreuse peut-être, qui aura été obligée de retourner à Tours avec sa ma.tresse, et qui, pour se faire
pimpante, aura pris du papier parfumé et aura cacheté sa lettre avec une couronne de duchesse.
-- Que dites-vous là?
-- Tiens, je l’aurai perdue! dit sournoisement le jeune homme en faisant semblant de chercher. Heureusement
que le monde est un sépulcre, que les hommes et par conséquent les femmes sont des ombres, que l’amour est
un sentiment dont vous faites fi!
-- Ah! d’Artagnan, d’Artagnan! s’écria Aramis, tu me fais mourir!
-- Enfin, la voici!. dit d’Artagnan.
Et il tira la lettre de sa poche.
Les trois mousquetaires
Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plut.t la dévora, son visage rayonnait.
.Il para.t que la suivante à un beau style, dit nonchalamment le messager.
-- Merci, d’Artagnan! s’écria Aramis presque en délire. Elle a été forcée de retourner à Tours; elle ne m’est
pas infidèle, elle m’aime toujours. Viens, mon ami, viens que je t’embrasse, le bonheur m’étouffe!.
Et les deux amis se mirent à danser autour du vénérable saint Chrysostome, piétinant bravement les feuillets
de la thèse qui avaient roulé sur le parquet.
En ce moment, Bazin entrait avec les épinards et l’omelette.
.Fuis, malheureux! s’écria Aramis en lui jetant sa calotte au visage; retourne d’où tu viens, remporte ces
horribles légumes et cet affreux entremets! demande un lièvre piqué, un chapon gras, un gigot à l’ail et quatre
bouteilles de vieux bourgogne..
Bazin, qui regardait son ma.tre et qui ne comprenait rien à ce changement, laissa mélancoliquement glisser
l’omelette dans les épinards, et les épinards sur le parquet.
.Voilà le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit d’Artagnan, si vous tenez à lui faire une
politesse: Non inutile desiderium in oblatione.
-- Allez-vous-en au diable avec votre latin! Mon cher d’Artagnan, buvons, morbleu, buvons frais, buvons
beaucoup, et racontez-moi un peu ce qu’on fait là-bas..
CHAPITRE XXVII LA FEMME D’ATHOS
.Il reste maintenant à savoir des nouvelles d’Athos, dit d’Artagnan au fringant Aramis, quand il l’eut mis au
courant de ce qui s’était passé dans la capitale depuis leur départ, et qu’un excellent d.ner leur eut fait oublier
à l’un sa thèse, à l’autre sa fatigue.
-- Croyez-vous donc qu’il lui soit arrivé malheur? demanda Aramis. Athos est si froid, si brave et manie si
habilement son épée.
-- Oui, sans doute, et personne ne reconna.t mieux que moi le courage et l’adresse d’Athos, mais j’aime mieux
sur mon épée le choc des lances que celui des batons, je crains qu’Athos n’ait été étrillé par de la valetaille, les
valets sont gens qui frappent fort et ne finissent pas t.t. Voilà pourquoi, je vous l’avoue, je voudrais repartir le
plus t.t possible.
-- Je tacherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me sente guère en état de monter à cheval. Hier,
j’essayai de la discipline que vous voyez sur ce mur et la douleur m’empêcha de continuer ce pieux exercice.
-- C’est qu’aussi, mon cher ami, on n’a jamais vu essayer de guérir un coup d’escopette avec des coups de
martinet; mais vous étiez malade, et la maladie rend la tête faible, ce qui fait que je vous excuse.
-- Et quand partez-vous?
-- Demain, au point du jour; reposez-vous de votre mieux cette nuit, et demain, si vous le pouvez, nous
partirons ensemble.
-- à demain donc, dit Aramis; car tout de fer que vous êtes, vous devez avoir besoin de repos..
Les trois mousquetaires
Le lendemain, lorsque d’Artagnan entra chez Aramis, il le trouva à sa fenêtre.
.Que regardez-vous donc là? demanda d’Artagnan.
-- Ma foi! J’admire ces trois magnifiques chevaux que les gar.ons d’écurie tiennent en bride; c’est un plaisir
de prince que de voyager sur de pareilles montures.
-- Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-là, car l’un de ces chevaux est à vous.
-- Ah! bah, et lequel?
-- Celui des trois que vous voudrez: je n’ai pas de préférence.
-- Et le riche capara.on qui le couvre est à moi aussi?
-- Sans doute.
-- Vous voulez rire, d’Artagnan.
-- Je ne ris plus depuis que vous parlez fran.ais.
-- C’est pour moi, ces fontes dorées, cette housse de velours, cette selle chevillée d’argent?
-- à vous-même, comme le cheval qui piaffe est à moi, comme cet autre cheval qui caracole est à Athos.
-- Peste! ce sont trois bêtes superbes.
-- Je suis flatté qu’elles soient de votre go.t.
-- C’est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-là?
-- à coup s.r, ce n’est point le cardinal, mais ne vous inquiétez pas d’où ils viennent, et songez seulement
qu’un des trois est votre propriété.
-- Je prends celui que tient le valet roux.
-- à merveille!
-- Vive Dieu! s’écria Aramis, voilà qui me fait passer le reste de ma douleur; je monterais là-dessus avec
trente balles dans le corps. Ah! sur mon ame, les beaux étriers! Holà! Bazin, venez .à, et à l’instant même..
Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte.
.Fourbissez mon épée, redressez mon feutre, brossez mon manteau, et chargez mes pistolets! dit Aramis.
-- Cette dernière recommandation est inutile, interrompit d’Artagnan: il y a des pistolets chargés dans vos
fontes..
Bazin soupira.
.Allons, ma.tre Bazin, tranquillisez-vous, dit d’Artagnan; on gagne le royaume des cieux dans toutes les
conditions.
Les trois mousquetaires
-- Monsieur était déjà si bon théologien! dit Bazin presque larmoyant; il f.t devenu évêque et peut-être
cardinal.
-- Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, réfléchis un peu; à quoi sert d’être homme d’église, je te prie? on
n’évite pas pour cela d’aller faire la guerre; tu vois bien que le cardinal va faire la première campagne avec le
pot en tête et la pertuisane au poing; et M. de Nogaret de La Valette, qu’en dis-tu? il est cardinal aussi,
demande à son laquais combien de fois il lui a fait de la charpie.
-- Hélas! soupira Bazin, je le sais, monsieur, tout est bouleversé dans le monde aujourd’hui..
Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais étaient descendus.
.Tiens-moi l’étrier, Bazin., dit Aramis.
Et Aramis s’élan.a en selle avec sa grace et sa légèreté ordinaire; mais après quelques voltes et quelques
courbettes du noble animal, son cavalier ressentit des douleurs tellement insupportables, qu’il palit et
chancela. D’Artagnan qui, dans la prévision de cet accident, ne l’avait pas perdu des yeux, s’élan.a vers lui, le
retint dans ses bras et le conduisit à sa chambre.
.C’est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j’irai seul à la recherche d’Athos.
-- Vous êtes un homme d’airain, lui dit Aramis.
-- Non, j’ai du bonheur, voilà tout, mais comment allez-vous vivre en m’attendant? plus de thèse, plus de
glose sur les doigts et les bénédictions, hein?.
Aramis sourit.
.Je ferai des vers, dit-il.
-- Oui, des vers parfumés à l’odeur du billet de la suivante de Mme de Chevreuse. Enseignez donc la prosodie
à Bazin, cela le consolera. Quant au cheval, montez-le tous les jours un peu, et cela vous habituera aux
manoeuvres.
-- Oh! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me retrouverez prêt à vous suivre..
Ils se dirent adieu et, dix minutes après, d’Artagnan, après avoir recommandé son ami à Bazin et à l’h.tesse,
trottait dans la direction d’Amiens.
Comment allait-il retrouver Athos, et même le retrouverait-il?
La position dans laquelle il l’avait laissé était critique; il pouvait bien avoir succombé. Cette idée, en
assombrissant son front, lui arracha quelques soupirs et lui fit formuler tout bas quelques serments de
vengeance. De tous ses amis, Athos était le plus agé, et partant le moins rapproché en apparence de ses go.ts
et de ses sympathies.
Cependant il avait pour ce gentilhomme une préférence marquée. L’air noble et distingué d’Athos, ces éclairs
de grandeur qui jaillissaient de temps en temps de l’ombre où il se tenait volontairement enfermé, cette
inaltérable égalité d’humeur qui en faisait le plus facile compagnon de la terre, cette gaieté forcée et mordante,
cette bravoure qu’on e.t appelée aveugle si elle n’e.t été le résultat du plus rare sang-froid, tant de qualités
attiraient plus que l’estime, plus que l’amitié de d’Artagnan, elles attiraient son admiration.
Les trois mousquetaires
En effet, considéré même auprès de M. de Tréville, l’élégant et noble courtisan, Athos, dans ses jours de belle