noble comme un Dandolo ou un Montmorency, devint amoureux à vingt-cinq ans d’une jeune fille de seize,
belle comme les amours. à travers la na.veté de son age per.ait un esprit ardent, un esprit non pas de femme,
mais de poète; elle ne plaisait pas, elle enivrait; elle vivait dans un petit bourg, près de son frère qui était curé.
Tous deux étaient arrivés dans le pays: ils venaient on ne savait d’où; mais en la voyant si belle et en voyant
son frère si pieux, on ne songeait pas à leur demander d’où ils venaient. Du reste, on les disait de bonne
extraction. Mon ami, qui était le seigneur du pays, aurait pu la séduire ou la prendre de force, à son gré, il était
le ma.tre; qui serait venu à l’aide de deux étrangers, de deux inconnus? Malheureusement il était honnête
homme, il l’épousa. Le sot, le niais, l’imbécile!
-- Mais pourquoi cela, puisqu’il l’aimait? demanda d’Artagnan.
-- Attendez donc, dit Athos. Il l’emmena dans son chateau, et en fit la première dame de sa province; et il faut
lui rendre justice, elle tenait parfaitement son rang.
-- Eh bien? demanda d’Artagnan.
-- Eh bien, un jour qu’elle était à la chasse avec son mari, continua Athos à voix basse et en parlant fort vite,
elle tomba de cheval et s’évanouit; le comte s’élan.a à son secours, et comme elle étouffait dans ses habits, il
les fendit avec son poignard et lui découvrit l’épaule. Devinez ce qu’elle avait sur l’épaule, d’Artagnan? dit
Athos avec un grand éclat de rire.
-- Puis-je le savoir? demanda d’Artagnan.
-- Une fleur de lis, dit Athos. Elle était marquée!.
Et Athos vida d’un seul trait le verre qu’il tenait à la main.
.Horreur! s’écria d’Artagnan, que me dites-vous là?
-- La vérité. Mon cher, l’ange était un démon. La pauvre fille avait volé.
-- Et que fit le comte?
-- Le comte était un grand seigneur, il avait sur ses terres droit de justice basse et haute: il acheva de déchirer
les habits de la comtesse, il lui lia les mains derrière le dos et la pendit à un arbre.
-- Ciel! Athos! un meurtre! s’écria d’Artagnan.
-- Oui, un meurtre, pas davantage, dit Athos pale comme la mort. Mais on me laisse manquer de vin, ce me
semble..
Et Athos saisit au goulot la dernière bouteille qui restait, l’approcha de sa bouche et la vida d’un seul trait,
comme il e.t fait d’un verre ordinaire.
Puis il laissa tomber sa tête sur ses deux mains; d’Artagnan demeura devant lui, saisi d’épouvante.
Les trois mousquetaires
.Cela m’a guéri des femmes belles, poétiques et amoureuses, dit Athos en se relevant et sans songer à
continuer l’apologue du comte. Dieu vous en accorde autant! Buvons!
-- Ainsi elle est morte? balbutia d’Artagnan.
-- Parbleu! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, dr.le, cria Athos, nous ne pouvons plus boire!
-- Et son frère? ajouta timidement d’Artagnan.
-- Son frère? reprit Athos.
-- Oui, le prêtre?
-- Ah! je m’en informai pour le faire pendre à son tour; mais il avait pris les devants, il avait quitté sa cure
depuis la veille.
-- A-t-on su au moins ce que c’était que ce misérable?
-- C’était sans doute le premier amant et le complice de la belle, un digne homme qui avait fait semblant
d’être curé peut-être pour marier sa ma.tresse et lui assurer un sort. Il aura été écartelé, je l’espère.
-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit d’Artagnan, tout étourdi de cette horrible aventure.
-- Mangez donc de ce jambon, d’Artagnan, il est exquis, dit Athos en coupant une tranche qu’il mit sur
l’assiette du jeune homme. Quel malheur qu’il n’y en ait pas eu seulement quatre comme celui- là dans la
cave! j’aurais bu cinquante bouteilles de plus..
D’Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l’e.t rendu fou; il laissa tomber sa tête sur ses
deux mains et fit semblant de s’endormir.
.Les jeunes gens ne savent plus boire, dit Athos en le regardant en pitié, et pourtant celui-là est des
meilleurs!....
CHAPITRE XXVIII RETOUR
D’Artagnan était resté étourdi de la terrible confidence d’Athos; cependant bien des choses lui paraissaient
encore obscures dans cette demi-révélation; d’abord elle avait été faite par un homme tout à fait ivre à un
homme qui l’était à moitié, et cependant, malgré ce vague que fait monter au cerveau la fumée de deux ou
trois bouteilles de bourgogne, d’Artagnan, en se réveillant le lendemain matin, avait chaque parole d’Athos
aussi présente à son esprit que si, à mesure qu’elles étaient tombées de sa bouche, elles s’étaient imprimées
dans son esprit. Tout ce doute ne lui donna qu’un plus vif désir d’arriver à une certitude, et il passa chez son
ami avec l’intention bien arrêtée de renouer sa conversation de la veille mais il trouva Athos de sens tout à fait
rassis, c’est-à-dire le plus fin et le plus impénétrable des hommes.
Au reste, le mousquetaire, après avoir échangé avec lui une poignée de main, alla le premier au-devant de sa
pensée.
.J’étais bien ivre hier, mon cher d’Artagnan, dit-il, j’ai senti cela ce matin à ma langue, qui était encore fort
épaisse, et à mon pouls qui était encore fort agité; je parie que j’ai dit mille extravagances..
Et, en disant ces mots, il regarda son ami avec une fixité qui l’embarrassa.
Les trois mousquetaires
.Mais non pas, répliqua d’Artagnan, et, si je me le rappelle bien, vous n’avez rien dit que de fort ordinaire.
-- Ah! vous m’étonnez! Je croyais vous avoir raconté une histoire des plus lamentables..
Et il regardait le jeune homme comme s’il e.t voulu lire au plus profond de son coeur.
.Ma foi! dit d’Artagnan, il para.t que j’étais encore plus ivre que vous, puisque je ne me souviens de rien..
Athos ne se paya point de cette parole, et il reprit:
.Vous n’êtes pas sans avoir remarqué, mon cher ami, que chacun a son genre d’ivresse, triste ou gaie, moi j’ai
l’ivresse triste, et, quand une fois je suis gris, ma manière est de raconter toutes les histoires lugubres que ma
sotte nourrice m’a inculquées dans le cerveau. C’est mon défaut; défaut capital, j’en conviens; mais, à cela
près, je suis bon buveur..
Athos disait cela d’une fa.on si naturelle, que d’Artagnan fut ébranlé dans sa conviction.
.Oh! c’est donc cela, en effet, reprit le jeune homme en essayant de ressaisir la vérité, c’est donc cela que je
me souviens, comme, au reste, on se souvient d’un rêve, que nous avons parlé de pendus.
-- Ah! vous voyez bien, dit Athos en palissant et cependant en essayant de rire, j’en étais s.r, les pendus sont
mon cauchemar, à moi.
-- Oui, oui, reprit d’Artagnan, et voilà la mémoire qui me revient; oui, il s’agissait... attendez donc... il
s’agissait d’une femme.
-- Voyez, répondit Athos en devenant presque livide, c’est ma grande histoire de la femme blonde, et quand je
raconte celle-là, c’est que je suis ivre mort.
-- Oui, c’est cela, dit d’Artagnan, l’histoire de la femme blonde, grande et belle, aux yeux bleus.
-- Oui, et pendue.
-- Par son mari, qui était un seigneur de votre connaissance, continua d’Artagnan en regardant fixement
Athos.
-- Eh bien, voyez cependant comme on compromettrait un homme quand on ne sait plus ce que l’on dit, reprit
Athos en haussant les épaules, comme s’il se f.t pris lui-même en pitié. Décidément, je ne veux plus me
griser, d’Artagnan, c’est une trop mauvaise habitude..
D’Artagnan garda le silence.
Puis Athos, changeant tout à coup de conversation:
.à propos, dit-il, je vous remercie du cheval que vous m’avez amené.
-- Est-il de votre go.t? demanda d’Artagnan.
-- Oui, mais ce n’était pas un cheval de fatigue.
-- Vous vous trompez; j’ai fait avec lui dix lieues en moins d’une heure et demie, et il n’y paraissait pas plus
que s’il e.t fait le tour de la place Saint-Sulpice.
Les trois mousquetaires
-- Ah .à, vous allez me donner des regrets.
-- Des regrets?
-- Oui, je m’en suis défait.
-- Comment cela?
-- Voici le fait: ce matin, je me suis réveillé à six heures, vous dormiez comme un sourd, et je ne savais que
faire; j’étais encore tout hébété de notre débauche d’hier; je descendis dans la grande salle, et j’avisai un de
nos Anglais qui marchandait un cheval à un maquignon, le sien étant mort hier d’un coup de sang. Je
m’approchai de lui, et comme je vis qu’il offrait cent pistoles d’un alezan br.lé: .Par Dieu, lui dis-je, mon
gentilhomme, moi aussi j’ai un cheval à vendre.
.-- Et très beau même, dit-il, je l’ai vu hier, le valet de votre ami le tenait en main.
.-- Trouvez-vous qu’il vaille cent pistoles?
.-- Oui, et voulez-vous me le donner pour ce prix-là?
.-- Non, mais je vous le joue.
.-- Vous me le jouez?
.-- Oui.
.-- à quoi?
.-- Aux dés..
.Ce qui fut dit fut fait; et j’ai perdu le cheval. Ah! mais par exemple, continua Athos, j’ai regagné le
capara.on..
D’Artagnan fit une mine assez maussade.
.Cela vous contrarie? dit Athos.
-- Mais oui, je vous l’avoue, reprit d’Artagnan; ce cheval devait servir à nous faire reconna.tre un jour de
bataille; c’était un gage, un souvenir. Athos, vous avez eu tort.
-- Eh! mon cher ami, mettez-vous à ma place, reprit le mousquetaire; je m’ennuyais à périr, moi, et puis,
d’honneur, je n’aime pas les chevaux anglais. Voyons, s’il ne s’agit que d’être reconnu par quelqu’un, eh bien,
la selle suffira; elle est assez remarquable. Quant au cheval, nous trouverons quelque excuse pour motiver sa
disparition. Que diable! un cheval est mortel; mettons que le mien a eu la morve ou le farcin..
D’Artagnan ne se déridait pas.
.Cela me contrarie, continua Athos, que vous paraissiez tant tenir à ces animaux, car je ne suis pas au bout de
mon histoire.
-- Qu’avez-vous donc fait encore?
Les trois mousquetaires
-- Après avoir perdu mon cheval, neuf contre dix, voyez le coup, l’idée me vint de jouer le v.tre.
-- Oui, mais vous vous en t.ntes, j’espère, à l’idée?
-- Non pas, je la mis à exécution à l’instant même.
-- Ah! par exemple! s’écria d’Artagnan inquiet.
-- Je jouai, et je perdis.
-- Mon cheval?
-- Votre cheval; sept contre huit; faute d’un point..., vous connaissez le proverbe.
-- Athos, vous n’êtes pas dans votre bon sens, je vous jure!
-- Mon cher, c’était hier, quand je vous contais mes sottes histoires, qu’il fallait me dire cela, et non pas ce
matin. Je le perdis donc avec tous les équipages et harnais possibles.
-- Mais c’est affreux!
-- Attendez donc, vous n’y êtes point, je ferais un joueur excellent, si je ne m’entêtais pas; mais je m’entête,
c’est comme quand je bois; je m’entêtai donc...
-- Mais que p.tes-vous jouer, il ne vous restait plus rien?
-- Si fait, si fait, mon ami; il nous restait ce diamant qui brille à votre doigt, et que j’avais remarqué hier.
-- Ce diamant! s’écria d’Artagnan, en portant vivement la main à sa bague.
-- Et comme je suis connaisseur, en ayant eu quelques-uns pour mon propre compte, je l’avais estimé mille
pistoles.
-- J’espère, dit sérieusement d’Artagnan à demi mort de frayeur, que vous n’avez aucunement fait mention de
mon diamant?
-- Au contraire, cher ami; vous comprenez, ce diamant devenait notre seule ressource; avec lui, je pouvais
regagner nos harnais et nos chevaux, et, de plus, l’argent pour faire la route.
-- Athos, vous me faites frémir! s’écria d’Artagnan.
-- Je parlai donc de votre diamant à mon partenaire, lequel l’avait aussi remarqué. Que diable aussi, mon cher,
vous portez à votre doigt une étoile du ciel, et vous ne voulez pas qu’on y fasse attention! Impossible!
-- Achevez, mon cher; achevez! dit d’Artagnan, car, d’honneur! avec votre sang-froid, vous me faites mourir!
-- Nous divisames donc ce diamant en dix parties de cent pistoles chacune.
-- Ah! vous voulez rire et m’éprouver? dit d’Artagnan que la colère commen.ait à prendre aux cheveux
comme Minerve prend Achille, dans l’Iliade.
-- Non, je ne plaisante pas, mordieu! j’aurais bien voulu vous y voir, vous! il y avait quinze jours que je
Les trois mousquetaires
n’avais envisagé face humaine et que j’étais là à m’abrutir en m’abouchant avec des bouteilles.
-- Ce n’est point une raison pour jouer mon diamant, cela? répondit d’Artagnan en serrant sa main avec une
crispation nerveuse.
-- écoutez donc la fin; dix parties de cent pistoles chacune en dix coups sans revanche. En treize coups je
perdis tout. En treize coups! Le nombre 13 m’a toujours été fatal, c’était le 13 du mois de juillet que...
-- Ventrebleu! s’écria d’Artagnan en se levant de table, l’histoire du jour lui faisant oublier celle de la veille.
-- Patience, dit Athos, j’avais un plan. L’Anglais était un original, je l’avais vu le matin causer avec Grimaud,
et Grimaud m’avait averti qu’il lui avait fait des propositions pour entrer à son service. Je lui joue Grimaud, le
silencieux Grimaud, divisé en dix portions.
-- Ah! pour le coup! dit d’Artagnan éclatant de rire malgré lui.
-- Grimaud lui-même, entendez-vous cela! et avec les dix parts de Grimaud, qui ne vaut pas en tout un
ducaton, je regagne le diamant. Dites maintenant que la persistance n’est pas une vertu.
-- Ma foi, c’est très dr.le! s’écria d’Artagnan consolé et se tenant les c.tes de rire.
-- Vous comprenez que, me sentant en veine, je me remis aussit.t à jouer sur le diamant.
-- Ah! diable, dit d’Artagnan assombri de nouveau.
-- J’ai regagné vos harnais, puis votre cheval, puis mes harnais, puis mon cheval, puis reperdu. Bref, j’ai
rattrapé votre harnais, puis le mien. Voilà où nous en sommes. C’est un coup superbe; aussi je m’en suis tenu
là..
D’Artagnan respira comme si on lui e.t enlevé l’h.tellerie de dessus la poitrine.
.Enfin, le diamant me reste? dit-il timidement.
-- Intact! cher ami; plus les harnais de votre Bucéphale et du mien.
-- Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux?
-- J’ai une idée sur eux.
-- Athos, vous me faites frémir.
-- écoutez, vous n’avez pas joué depuis longtemps, vous, d’Artagnan?
-- Et je n’ai point l’envie de jouer.
-- Ne jurons de rien. Vous n’avez pas joué depuis longtemps, disais-je, vous devez donc avoir la main bonne.
-- Eh bien, après?
-- Eh bien, l’Anglais et son compagnon sont encore là. J’ai remarqué qu’ils regrettaient beaucoup les harnais.
Vous, vous paraissez tenir à votre cheval. A votre place, je jouerais vos harnais contre votre cheval.
Les trois mousquetaires