-- Mais nos chevaux d’escadron? dit Aramis.
-- Eh bien, des quatre chevaux des laquais nous en ferons deux de ma.tre que nous tirerons au sort; avec les
quatre cents livres, on en fera un demi pour un des démontés, puis nous donnerons les grattures de nos poches
à d’Artagnan, qui a la main bonne, et qui ira les jouer dans le premier tripot venu, voilà.
-- D.nons donc, dit Porthos, cela refroidit..
Les quatre amis, plus tranquilles désormais sur leur avenir, firent honneur au repas, dont les restes furent
abandonnés à MM. Mousqueton, Bazin, Planchet et Grimaud.
En arrivant à Paris, d’Artagnan trouva une lettre de M. de Tréville qui le prévenait que, sur sa demande, le roi
venait de lui accorder la faveur d’entrer dans les mousquetaires.
Comme c’était tout ce que d’Artagnan ambitionnait au monde, à part bien entendu le désir de retrouver Mme
Bonacieux, il courut tout joyeux chez ses camarades, qu’il venait de quitter il y avait une demi-heure, et qu’il
trouva fort tristes et fort préoccupés. Ils étaient réunis en conseil chez Athos: ce qui indiquait toujours des
circonstances d’une certaine gravité.
M. de Tréville venait de les faire prévenir que l’intention bien arrêtée de Sa Majesté étant d’ouvrir la
campagne le 1ermai, ils eussent à préparer incontinent leurs équipages.
Les quatre philosophes se regardèrent tout ébahis: M. de Tréville ne plaisantait pas sous le rapport de la
discipline.
.Et à combien estimez-vous ces équipages? dit d’Artagnan.
-- Oh! il n’y a pas à dire, reprit Aramis, nous venons de faire nos comptes avec une lésinerie de Spartiates, et
il nous faut à chacun quinze cents livres.
-- Quatre fois quinze font soixante, soit six mille livres, dit Athos.
-- Moi, dit d’Artagnan, il me semble qu’avec mille livres chacun, il est vrai que je ne parle pas en Spartiate,
mais en procureur....
Ce mot de procureur réveilla Porthos.
.Tiens, j’ai une idée! dit-il.
-- C’est déjà quelque chose: moi, je n’en ai pas même l’ombre, fit froidement Athos, mais quant à d’Artagnan,
messieurs, le bonheur d’être désormais des n.tres l’a rendu fou; mille livres! je déclare que pour moi seul il
m’en faut deux mille.
-- Quatre fois deux font huit, dit alors Aramis: c’est donc huit mille livres qu’il nous faut pour nos équipages,
sur lesquels équipages, il est vrai, nous avons déjà les selles.
Les trois mousquetaires
-- Plus, dit Athos, en attendant que d’Artagnan qui allait remercier M. de Tréville e.t fermé la porte, plus ce
beau diamant qui brille au doigt de notre ami. Que diable! d’Artagnan est trop bon camarade pour laisser des
frères dans l’embarras, quand il porte à son médius la ran.on d’un roi..
CHAPITRE XXIX LA CHASSE à L’éQUIPEMENT
Le plus préoccupé des quatre amis était bien certainement d’Artagnan, quoique d’Artagnan, en sa qualité de
garde, f.t bien plus facile à équiper que messieurs les mousquetaires, qui étaient des seigneurs; mais notre
cadet de Gascogne était, comme on a pu le voir, d’un caractère prévoyant et presque avare, et avec cela
(expliquez les contraires) glorieux presque à rendre des points à Porthos. à cette préoccupation de sa vanité,
d’Artagnan joignait en ce moment une inquiétude moins égo.ste. Quelques informations qu’il e.t pu prendre
sur Mme Bonacieux, il ne lui en était venu aucune nouvelle. M. de Tréville en avait parlé à la reine; la reine
ignorait où était la jeune mercière et avait promis de la faire chercher.
Mais cette promesse était bien vague et ne rassurait guère d’Artagnan.
Athos ne sortait pas de sa chambre; il était résolu à ne pas risquer une enjambée pour s’équiper.
.Il nous reste quinze jours, disait-il à ses amis; eh bien, si au bout de ces quinze jours je n’ai rien trouvé, ou
plut.t si rien n’est venu me trouver, comme je suis trop bon catholique pour me casser la tête d’un coup de
pistolet, je chercherai une bonne querelle à quatre gardes de Son éminence ou à huit Anglais, et je me battrai
jusqu’à ce qu’il y en ait un qui me tue, ce qui, sur la quantité, ne peut manquer de m’arriver. On dira alors que
je suis mort pour le roi, de sorte que j’aurai fait mon service sans avoir eu besoin de m’équiper..
Porthos continuait à se promener, les mains derrière le dos, en hochant la tête de haut en bas et disant:
.Je poursuivrai mon idée..
Aramis, soucieux et mal frisé, ne disait rien.
On peut voir par ces détails désastreux que la désolation régnait dans la communauté.
Les laquais, de leur c.té, comme les coursiers d’Hippolyte, partageaient la triste peine de leurs ma.tres.
Mousqueton faisait des provisions de cro.tes; Bazin, qui avait toujours donné dans la dévotion, ne quittait
plus les églises; Planchet regardait voler les mouches; et Grimaud, que la détresse générale ne pouvait
déterminer à rompre le silence imposé par son ma.tre, poussait des soupirs à attendrir des pierres.
Les trois amis -- car, ainsi que nous l’avons dit, Athos avait juré de ne pas faire un pas pour s’équiper -- les
trois amis sortaient donc de grand matin et rentraient fort tard. Ils erraient par les rues, regardant sur chaque
pavé pour savoir si les personnes qui y étaient passées avant eux n’y avaient pas laissé quelque bourse. On e.t
dit qu’ils suivaient des pistes, tant ils étaient attentifs partout où ils allaient. Quand ils se rencontraient, ils
avaient des regards désolés qui voulaient dire: As-tu trouvé quelque chose?
Cependant, comme Porthos avait trouvé le premier son idée, et comme il l’avait poursuivie avec persistance, il
fut le premier à agir. C’était un homme d’exécution que ce digne Porthos. D’Artagnan l’aper.ut un jour qu’il
s’acheminait vers l’église Saint-Leu, et le suivit instinctivement: il entra au lieu saint après avoir relevé sa
moustache et allongé sa royale, ce qui annon.ait toujours de sa part les intentions les plus conquérantes.
Comme d’Artagnan prenait quelques précautions pour se dissimuler, Porthos crut n’avoir pas été vu.
D’Artagnan entra derrière lui. Porthos alla s’adosser au c.té d’un pilier; d’Artagnan, toujours inaper.u,
s’appuya de l’autre.
Justement il y avait un sermon, ce qui faisait que l’église était fort peuplée. Porthos profita de la circonstance
Les trois mousquetaires
pour lorgner les femmes: grace aux bons soins de Mousqueton l’extérieur était loin d’annoncer la détresse de
l’intérieur; son feutre était bien un peu rapé, sa plume était bien un peu déteinte, ses broderies étaient bien un
peu ternies, ses dentelles étaient bien éraillées; mais dans la demi-teinte toutes ces bagatelles disparaissaient,
et Porthos était toujours le beau Porthos.
D’Artagnan remarqua, sur le banc le plus rapproché du pilier où Porthos et lui étaient adossés, une espèce de
beauté m.re, un peu jaune, un peu sèche, mais raide et hautaine sous ses coiffes noires. Les yeux de Porthos
s’abaissaient furtivement sur cette dame, puis papillonnaient au loin dans la nef.
De son c.té, la dame, qui de temps en temps rougissait, lan.ait avec la rapidité de l’éclair un coup d’oeil sur le
volage Porthos, et aussit.t les yeux de Porthos de papillonner avec fureur. Il était clair que c’était un manège
qui piquait au vif la dame aux coiffes noires, car elle se mordait les lèvres jusqu’au sang, se grattait le bout du
nez, et se démenait désespérément sur son siège.
Ce que voyant, Porthos retroussa de nouveau sa moustache, allongea une seconde fois sa royale, et se mit à
faire des signaux à une belle dame qui était près du choeur, et qui non seulement était une belle dame, mais
encore une grande dame sans doute, car elle avait derrière elle un négrillon qui avait apporté le coussin sur
lequel elle était agenouillée, et une suivante qui tenait le sac armorié dans lequel on renfermait le livre où elle
lisait sa messe.
La dame aux coiffes noires suivit à travers tous ses détours le regard de Porthos, et reconnut qu’il s’arrêtait sur
la dame au coussin de velours, au négrillon et à la suivante.
Pendant ce temps, Porthos jouait serré: c’était des clignements d’yeux, des doigts posés sur les lèvres, de
petits sourires assassins qui réellement assassinaient la belle dédaignée.
Aussi poussa-t-elle, en forme de mea culpa et en se frappant la poitrine, un hum! tellement vigoureux que tout
le monde, même la dame au coussin rouge, se retourna de son c.té; Porthos tint bon: pourtant il avait bien
compris, mais il fit le sourd.
La dame au coussin rouge fit un grand effet, car elle était fort belle, sur la dame aux coiffes noires, qui vit en
elle une rivale véritablement à craindre; un grand effet sur Porthos, qui la trouva plus jolie que la dame aux
coiffes noires; un grand effet sur d’Artagnan, qui reconnut la dame de Meung, de Calais et de Douvres, que
son persécuteur, l’homme à la cicatrice, avait saluée du nom de Milady.
D’Artagnan, sans perdre de vue la dame au coussin rouge, continua de suivre le manège de Porthos, qui
l’amusait fort; il crut deviner que la dame aux coiffes noires était la procureuse de la rue aux Ours, d’autant
mieux que l’église Saint-Leu n’était pas très éloignée de ladite rue.
Il devina alors par induction que Porthos cherchait à prendre sa revanche de sa défaite de Chantilly, alors que
la procureuse s’était montrée si récalcitrante à l’endroit de la bourse.
Mais, au milieu de tout cela, d’Artagnan remarqua aussi que pas une figure ne correspondait aux galanteries
de Porthos. Ce n’étaient que chimères et illusions; mais pour un amour réel, pour une jalousie véritable, y
a-t-il d’autre réalité que les illusions et les chimères?
Le sermon finit: la procureuse s’avan.a vers le bénitier; Porthos l’y devan.a, et, au lieu d’un doigt, y mit toute
la main. La procureuse sourit, croyant que c’était pour elle que Porthos se mettait en frais: mais elle fut
promptement et cruellement détrompée: lorsqu’elle ne fut plus qu’à trois pas de lui, il détourna la tête, fixant
invariablement les yeux sur la dame au coussin rouge, qui s’était levée et qui s’approchait suivie de son
négrillon et de sa fille de chambre.
Les trois mousquetaires
Lorsque la dame au coussin rouge fut près de Porthos, Porthos tira sa main toute ruisselante du bénitier; la
belle dévote toucha de sa main effilée la grosse main de Porthos, fit en souriant le signe de la croix et sortit de
l’église.
C’en fut trop pour la procureuse: elle ne douta plus que cette dame et Porthos fussent en galanterie. Si elle e.t
été une grande dame, elle se serait évanouie, mais comme elle n’était qu’une procureuse, elle se contenta de
dire au mousquetaire avec une fureur concentrée:
.Eh! monsieur Porthos, vous ne m’en offrez pas à moi, d’eau bénite?.
Porthos fit, au son de cette voix, un soubresaut comme ferait un homme qui se réveillerait après un somme de
cent ans.
.Ma... madame! s’écria-t-il, est-ce bien vous? Comment se porte votre mari, ce cher monsieur Coquenard?
Est-il toujours aussi ladre qu’il était? Où avais-je donc les yeux, que je ne vous ai pas même aper.ue pendant
les deux heures qu’a duré ce sermon?
-- J’étais à deux pas de vous, monsieur, répondit la procureuse; mais vous ne m’avez pas aper.ue parce que
vous n’aviez d’yeux que pour la belle dame à qui vous venez de donner de l’eau bénite..
Porthos feignit d’être embarrassé.
.Ah! dit-il, vous avez remarqué...
-- Il e.t fallu être aveugle pour ne pas le voir.
-- Oui, dit négligemment Porthos, c’est une duchesse de mes amies avec laquelle j’ai grand-peine à me
rencontrer à cause de la jalousie de son mari, et qui m’avait fait prévenir qu’elle viendrait aujourd’hui, rien
que pour me voir, dans cette chétive église, au fond de ce quartier perdu.
-- Monsieur Porthos, dit la procureuse, auriez-vous la bonté de m’offrir le bras pendant cinq minutes, je
causerais volontiers avec vous?
-- Comment donc, madame., dit Porthos en se clignant de l’oeil à lui-même comme un joueur qui rit de la
dupe qu’il va faire.
Dans ce moment, d’Artagnan passait poursuivant Milady; il jeta un regard de c.té sur Porthos, et vit ce coup
d’oeil triomphant.
.Eh! eh! se dit-il à lui même en raisonnant dans le sens de la morale étrangement facile de cette époque
galante, en voici un qui pourrait bien être équipé pour le terme voulu..
Porthos, cédant à la pression du bras de sa procureuse comme une barque cède au gouvernail, arriva au clo.tre
Saint-Magloire, passage peu fréquenté, enfermé d’un tourniquet à ses deux bouts. On n’y voyait, le jour, que
mendiants qui mangeaient ou enfants qui jouaient.
.Ah! monsieur Porthos! s’écria la procureuse, quand elle se fut assurée qu’aucune personne étrangère à la
population habituelle de la localité ne pouvait les voir ni les entendre; ah! monsieur Porthos! vous êtes un
grand vainqueur, à ce qu’il para.t!
-- Moi, madame! dit Porthos en se rengorgeant, et pourquoi cela?
Les trois mousquetaires
-- Et les signes de tant.t, et l’eau bénite? Mais c’est une princesse pour le moins, que cette dame avec son
négrillon et sa fille de chambre!
-- Vous vous trompez; mon Dieu, non, répondit Porthos, c’est tout bonnement une duchesse.
-- Et ce coureur qui attendait à la porte, et ce carrosse avec un cocher à grande livrée qui attendait sur son
siège?.
Porthos n’avait vu ni le coureur, ni le carrosse; mais, de son regard de femme jalouse, Mme Coquenard avait
tout vu.
Porthos regretta de n’avoir pas, du premier coup, fait la dame au coussin rouge princesse.
.Ah! vous êtes l’enfant chéri des belles, monsieur Porthos! reprit en soupirant la procureuse.
-- Mais, répondit Porthos, vous comprenez qu’avec un physique comme celui dont la nature m’a doué, je ne
manque pas de bonnes fortunes.
-- Mon Dieu! comme les hommes oublient vite! s’écria la procureuse en levant les yeux au ciel.
-- Moins vite encore que les femmes, ce me semble, répondit Porthos; car enfin, moi, madame, je puis dire
que j’ai été votre victime, lorsque blessé, mourant, je me suis vu abandonné des chirurgiens; moi, le rejeton
d’une famille illustre, qui m’étais fié à votre amitié, j’ai manqué mourir de mes blessures d’abord, et de faim
ensuite dans une mauvaise auberge de Chantilly, et cela sans que vous ayez daigné répondre une seule fois
aux lettres br.lantes que je vous ai écrites.
-- Mais, monsieur Porthos..., murmura la procureuse, qui sentait qu’à en juger par la conduite des plus grandes
dames de ce temps- là, elle était dans son tort.