carcasse ne vaut certes pas dix-huit livres. Mais comment ce cheval se trouve- t-il entre tes mains,
Mousqueton?
-- Ah! dit le valet, ne m’en parlez pas, monsieur, c’est un affreux tour du mari de notre duchesse!
-- Comment cela, Mousqueton?
-- Oui nous sommes vus d’un très bon oeil par une femme de qualité, la duchesse de...; mais pardon! mon
ma.tre m’a recommandé d’être discret: elle nous avait forcés d’accepter un petit souvenir, un magnifique
genet d’Espagne et un mulet andalou, que c’était merveilleux à voir; le mari a appris la chose, il a confisqué
au passage les deux magnifiques bêtes qu’on nous envoyait, et il leur a substitué ces horribles animaux!
-- Que tu lui ramènes? dit d’Artagnan.
-- Justement! reprit Mousqueton; vous comprenez que nous ne pouvons point accepter de pareilles montures
en échange de celles que l’on nous avait promises.
-- Non, pardieu, quoique j’eusse voulu voir Porthos sur mon Bouton-d’Or; cela m’aurait donné une idée de ce
que j’étais moi- même, quand je suis arrivé à Paris. Mais que nous ne t’arrêtions pas, Mousqueton; va faire la
commission de ton ma.tre, va. Est-il chez lui?
-- Oui, monsieur, dit Mousqueton, mais bien maussade, allez!.
Et il continua son chemin vers le quai des Grands-Augustins, tandis que les deux amis allaient sonner à la
porte de l’infortuné Porthos. Celui-ci les avait vus traversant la cour, et il n’avait garde d’ouvrir. Ils sonnèrent
donc inutilement.
Cependant, Mousqueton continuait sa route, et, traversant le Pont- Neuf, toujours chassant devant lui ses deux
haridelles, il atteignit la rue aux Ours. Arrivé là, il attacha, selon les ordres de son ma.tre, cheval et mulet au
marteau de la porte du procureur; puis, sans s’inquiéter de leur sort futur, il s’en revint trouver Porthos et lui
annon.a que sa commission était faite.
Au bout d’un certain temps, les deux malheureuses bêtes, qui n’avaient pas mangé depuis le matin, firent un
tel bruit en soulevant et en laissant retomber le marteau de la porte, que le procureur ordonna à son
saute-ruisseau d’aller s’informer dans le voisinage à qui appartenaient ce cheval et ce mulet.
Mme Coquenard reconnut son présent, et ne comprit rien d’abord à cette restitution; mais bient.t la visite de
Porthos l’éclaira. Le courroux qui brillait dans les yeux du mousquetaire, malgré la contrainte qu’il s’imposait,
épouvanta la sensible amante. En effet, Mousqueton n’avait point caché à son ma.tre qu’il avait rencontré
d’Artagnan et Aramis, et que d’Artagnan, dans le cheval jaune, avait reconnu le bidet béarnais sur lequel il
était venu à Paris, et qu’il avait vendu trois écus.
Porthos sortit après avoir donné rendez-vous à la procureuse dans le clo.tre Saint-Magloire. Le procureur,
voyant que Porthos partait, l’invita à d.ner, invitation que le mousquetaire refusa avec un air plein de majesté.
Mme Coquenard se rendit toute tremblante au clo.tre Saint- Magloire, car elle devinait les reproches qui l’y
attendaient; mais elle était fascinée par les grandes fa.ons de Porthos.
Tout ce qu’un homme blessé dans son amour-propre peut laisser tomber d’imprécations et de reproches sur la
tête d’une femme, Porthos le laissa tomber sur la tête courbée de la procureuse.
Les trois mousquetaires
.Hélas! dit-elle, j’ai fait pour le mieux. Un de nos clients est marchand de chevaux, il devait de l’argent à
l’étude, et s’est montré récalcitrant. J’ai pris ce mulet et ce cheval pour ce qu’il nous devait; il m’avait promis
deux montures royales.
-- Eh bien, madame, dit Porthos, s’il vous devait plus de cinq écus, votre maquignon est un voleur.
-- Il n’est pas défendu de chercher le bon marché, monsieur Porthos, dit la procureuse cherchant à s’excuser.
-- Non, madame, mais ceux qui cherchent le bon marché doivent permettre aux autres de chercher des amis
plus généreux..
Et Porthos, tournant sur ses talons, fit un pas pour se retirer.
.Monsieur Porthos! monsieur Porthos! s’écria la procureuse, j’ai tort, je le reconnais, je n’aurais pas d.
marchander quand il s’agissait d’équiper un cavalier comme vous!.
Porthos, sans répondre, fit un second pas de retraite.
La procureuse crut le voir dans un nuage étincelant tout entouré de duchesses et de marquises qui lui jetaient
des sacs d’or sous les pieds.
.Arrêtez, au nom du Ciel! monsieur Porthos, s’écria-t-elle, arrêtez et causons.
-- Causer avec vous me porte malheur, dit Porthos.
-- Mais, dites-moi, que demandez-vous?
-- Rien, car cela revient au même que si je vous demandais quelque chose..
La procureuse se pendit au bras de Porthos, et, dans l’élan de sa douleur, elle s’écria:
.Monsieur Porthos, je suis ignorante de tout cela, moi; sais-je ce que c’est qu’un cheval? sais-je ce que c’est
que des harnais?
-- Il fallait vous en rapporter à moi, qui m’y connais, madame; mais vous avez voulu ménager, et, par
conséquent, prêter à usure.
-- C’est un tort, monsieur Porthos, et je le réparerai sur ma parole d’honneur.
-- Et comment cela? demanda le mousquetaire.
-- écoutez. Ce soir M. Coquenard va chez M. le duc de Chaulnes, qui l’a mandé. C’est pour une consultation
qui durera deux heures au moins, venez, nous serons seuls, et nous ferons nos comptes.
-- à la bonne heure! voilà qui est parler, ma chère!
-- Vous me pardonnez?
-- Nous verrons., dit majestueusement Porthos.
Et tous deux se séparèrent en se disant: .à ce soir..
Les trois mousquetaires
.Diable! pensa Porthos en s’éloignant, il me semble que je me rapproche enfin du bahut de ma.tre
Coquenard..
CHAPITRE XXXV LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS
Ce soir, attendu si impatiemment par Porthos et par d’Artagnan, arriva enfin.
D’Artagnan, comme d’habitude, se présenta vers les neuf heures chez Milady. Il la trouva d’une humeur
charmante; jamais elle ne l’avait si bien re.u. Notre Gascon vit du premier coup d’oeil que son billet avait été
remis, et ce billet faisait son effet.
Ketty entra pour apporter des sorbets. Sa ma.tresse lui fit une mine charmante, lui sourit de son plus gracieux
sourire; mais, hélas! la pauvre fille était si triste, qu’elle ne s’aper.ut même pas de la bienveillance de Milady.
D’Artagnan regardait l’une après l’autre ces deux femmes, et il était forcé de s’avouer que la nature s’était
trompée en les formant; à la grande dame elle avait donné une ame vénale et vile, à la soubrette elle avait
donné le coeur d’une duchesse.
à dix heures Milady commen.a à para.tre inquiète, d’Artagnan comprit ce que cela voulait dire; elle regardait
la pendule, se levait, se rasseyait, souriait à d’Artagnan d’un air qui voulait dire: Vous êtes fort aimable sans
doute, mais vous seriez charmant si vous partiez!
D’Artagnan se leva et prit son chapeau; Milady lui donna sa main à baiser; le jeune homme sentit qu’elle la lui
serrait et comprit que c’était par un sentiment non pas de coquetterie, mais de reconnaissance à cause de son
départ.
.Elle l’aime diablement., murmura-t-il. Puis il sortit.
Cette fois Ketty ne l’attendait aucunement, ni dans l’antichambre, ni dans le corridor, ni sous la grande porte.
Il fallut que d’Artagnan trouvat tout seul l’escalier et la petite chambre.
Ketty était assise la tête cachée dans ses mains, et pleurait.
Elle entendit entrer d’Artagnan, mais elle ne releva point la tête; le jeune homme alla à elle et lui prit les
mains, alors elle éclata en sanglots.
Comme l’avait présumé d’Artagnan, Milady, en recevant la lettre, avait, dans le délire de sa joie, tout dit à sa
suivante; puis, en récompense de la manière dont cette fois elle avait fait la commission, elle lui avait donné
une bourse. Ketty, en rentrant chez elle, avait jeté la bourse dans un coin, où elle était restée tout ouverte,
dégorgeant trois ou quatre pièces d’or sur le tapis.
La pauvre fille, à la voix de d’Artagnan, releva la tête. D’Artagnan lui-même fut effrayé du bouleversement de
son visage; elle joignit les mains d’un air suppliant, mais sans oser dire une parole.
Si peu sensible que f.t le coeur de d’Artagnan, il se sentit attendri par cette douleur muette; mais il tenait trop
à ses projets et surtout à celui-ci, pour rien changer au programme qu’il avait fait d’avance. Il ne laissa donc à
Ketty aucun espoir de le fléchir, seulement il lui présenta son action comme une simple vengeance.
Cette vengeance, au reste, devenait d’autant plus facile, que Milady, sans doute pour cacher sa rougeur à son
amant, avait recommandé à Ketty d’éteindre toutes les lumières dans l’appartement, et même dans sa
chambre, à elle. Avant le jour, M. de Wardes devait sortir, toujours dans l’obscurité.
Les trois mousquetaires
Au bout d’un instant on entendit Milady qui rentrait dans sa chambre. D’Artagnan s’élan.a aussit.t dans son
armoire. à peine y était-il blotti que la sonnette se fit entendre.
Ketty entra chez sa ma.tresse, et ne laissa point la porte ouverte; mais la cloison était si mince, que l’on
entendait à peu près tout ce qui se disait entre les deux femmes.
Milady semblait ivre de joie, elle se faisait répéter par Ketty les moindres détails de la prétendue entrevue de
la soubrette avec de Wardes, comment il avait re.u sa lettre, comment il avait répondu, quelle était
l’expression de son visage, s’il paraissait bien amoureux; et à toutes ces questions la pauvre Ketty, forcée de
faire bonne contenance, répondait d’une voix étouffée dont sa ma.tresse ne remarquait même pas l’accent
douloureux, tant le bonheur est égo.ste.
Enfin, comme l’heure de son entretien avec le comte approchait, Milady fit en effet tout éteindre chez elle, et
ordonna à Ketty de rentrer dans sa chambre, et d’introduire de Wardes aussit.t qu’il se présenterait.
L’attente de Ketty ne fut pas longue. à peine d’Artagnan eut-il vu par le trou de la serrure de son armoire que
tout l’appartement était dans l’obscurité, qu’il s’élan.a de sa cachette au moment même où Ketty refermait la
porte de communication.
.Qu’est-ce que ce bruit? demanda Milady.
-- C’est moi, dit d’Artagnan à demi-voix; moi, le comte de Wardes.
-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Ketty, il n’a pas même pu attendre l’heure qu’il avait fixée lui-même!
-- Eh bien, dit Milady d’une voix tremblante, pourquoi n’entre-t- il pas? Comte, comte, ajouta-t-elle, vous
savez bien que je vous attends!.
à cet appel, d’Artagnan éloigna doucement Ketty et s’élan.a dans la chambre de Milady.
Si la rage et la douleur doivent torturer une ame, c’est celle de l’amant qui re.oit sous un nom qui n’est pas le
sien des protestations d’amour qui s’adressent à son heureux rival.
D’Artagnan était dans une situation douloureuse qu’il n’avait pas prévue, la jalousie le mordait au coeur, et il
souffrait presque autant que la pauvre Ketty, qui pleurait en ce même moment dans la chambre voisine.
.Oui, comte, disait Milady de sa plus douce voix en lui serrant tendrement la main dans les siennes; oui, je
suis heureuse de l’amour que vos regards et vos paroles m’ont exprimé chaque fois que nous nous sommes
rencontrés. Moi aussi, je vous aime. Oh! demain, demain, je veux quelque gage de vous qui me prouve que
vous pensez à moi, et comme vous pourriez m’oublier, tenez..
Et elle passa une bague de son doigt à celui de d’Artagnan.
D’Artagnan se rappela avoir vu cette bague à la main de Milady: c’était un magnifique saphir entouré de
brillants.
Le premier mouvement de d’Artagnan fut de le lui rendre, mais Milady ajouta:
.Non, non; gardez cette bague pour l’amour de moi. Vous me rendez d’ailleurs, en l’acceptant, ajouta-t-elle
d’une voix émue, un service bien plus grand que vous ne sauriez l’imaginer..
.Cette femme est pleine de mystères., murmura en lui-même d’Artagnan.
Les trois mousquetaires
En ce moment il se sentit prêt à tout révéler. Il ouvrit la bouche pour dire à Milady qui il était, et dans quel but
de vengeance il était venu, mais elle ajouta:
.Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer!.
Le monstre, c’était lui.
.Oh! continua Milady, est-ce que vos blessures vous font encore souffrir?
-- Oui, beaucoup, dit d’Artagnan, qui ne savait trop que répondre.
-- Soyez tranquille, murmura Milady, je vous vengerai, moi et cruellement!.
.Peste! se dit d’Artagnan, le moment des confidences n’est pas encore venu..
Il fallut quelque temps à d’Artagnan pour se remettre de ce petit dialogue: mais toutes les idées de vengeance
qu’il avait apportées s’étaient complètement évanouies. Cette femme exer.ait sur lui une incroyable
puissance, il la ha.ssait et l’adorait à la fois, il n’avait jamais cru que deux sentiments si contraires pussent
habiter dans le même coeur, et en se réunissant, former un amour étrange et en quelque sorte diabolique.
Cependant une heure venait de sonner; il fallut se séparer; d’Artagnan, au moment de quitter Milady, ne sentit
plus qu’un vif regret de s’éloigner, et, dans l’adieu passionné qu’ils s’adressèrent réciproquement, une
nouvelle entrevue fut convenue pour la semaine suivante. La pauvre Ketty espérait pouvoir adresser quelques
mots à d’Artagnan lorsqu’il passerait dans sa chambre; mais Milady le reconduisit elle-même dans l’obscurité
et ne le quitta que sur l’escalier.
Le lendemain au matin, d’Artagnan courut chez Athos. Il était engagé dans une si singulière aventure qu’il
voulait lui demander conseil. Il lui raconta tout: Athos fron.a plusieurs fois le sourcil.
.Votre Milady, lui dit-il, me para.t une créature infame, mais vous n’en avez pas moins eu tort de la tromper:
vous voilà d’une fa.on ou d’une autre une ennemie terrible sur les bras..
Et tout en lui parlant, Athos regardait avec attention le saphir entouré de diamants qui avait pris au doigt de
d’Artagnan la place de la bague de la reine, soigneusement remise dans un écrin.
.Vous regardez cette bague? dit le Gascon tout glorieux d’étaler aux regards de ses amis un si riche présent.
-- Oui, dit Athos, elle me rappelle un bijou de famille.
-- Elle est belle, n’est-ce pas? dit d’Artagnan.
-- Magnifique! répondit Athos; je ne croyais pas qu’il existat deux saphirs d’une si belle eau. L’avez-vous
donc troquée contre votre diamant?
-- Non, dit d’Artagnan; c’est un cadeau de ma belle Anglaise, ou plut.t de ma belle Fran.aise: car, quoique je
ne le lui aie point demandé, je suis convaincu qu’elle est née en France.
-- Cette bague vous vient de Milady? s’écria Athos avec une voix dans laquelle il était facile de distinguer une