de Pavie.
-- Et j’ai l’honneur de vous assurer que j’en ai tué un avec sa propre épée, dit Aramis, car la mienne s’est
brisée à la première parade... Tué ou poignardé, monsieur, comme il vous sera agréable.
-- Je ne savais pas cela, reprit M. de Tréville d’un ton un peu radouci. M. le cardinal avait exagéré, à ce que je
vois.
-- Mais de grace, monsieur, continua Aramis, qui, voyant son capitaine s’apaiser, osait hasarder une prière, de
grace, monsieur, ne dites pas qu’Athos lui-même est blessé: il serait au désespoir que cela parvint aux oreilles
Les trois mousquetaires
du roi, et comme la blessure est des plus graves, attendu qu’après avoir traversé l’épaule elle pénètre dans la
poitrine, il serait à craindre....
Au même instant la portière se souleva, et une tête noble et belle, mais affreusement pale, parut sous la frange.
.Athos! s’écrièrent les deux mousquetaires.
-- Athos! répéta M. de Tréville lui-même.
-- Vous m’avez mandé, monsieur, dit Athos à M. de Tréville d’une voix affaiblie mais parfaitement calme,
vous m’avez demandé, à ce que m’ont dit nos camarades, et je m’empresse de me rendre à vos ordres; voilà,
monsieur, que me voulez-vous?.
Et à ces mots le mousquetaire, en tenue irréprochable, sanglé comme de coutume, entra d’un pas ferme dans
le cabinet. M. de Tréville, ému jusqu’au fond du coeur de cette preuve de courage, se précipita vers lui.
.J’étais en train de dire à ces messieurs, ajouta-t-il, que je défends à mes mousquetaires d’exposer leurs jours
sans nécessité, car les braves gens sont bien chers au roi, et le roi sait que ses mousquetaires sont les plus
braves gens de la terre. Votre main, Athos..
Et sans attendre que le nouveau venu répond.t de lui-même à cette preuve d’affection, M. de Tréville saisissait
sa main droite et la lui serrait de toutes ses forces, sans s’apercevoir qu’Athos, quel que f.t son empire sur
lui-même, laissait échapper un mouvement de douleur et palissait encore, ce que l’on aurait pu croire
impossible.
La porte était restée entrouverte, tant l’arrivée d’Athos, dont, malgré le secret gardé, la blessure était connue
de tous, avait produit de sensation. Un brouhaha de satisfaction accueillit les derniers mots du capitaine et
deux ou trois têtes, entra.nées par l’enthousiasme, apparurent par les ouvertures de la tapisserie. Sans doute,
M. de Tréville allait réprimer par de vives paroles cette infraction aux lois de l’étiquette, lorsqu’il sentit tout à
coup la main d’Athos se crisper dans la sienne, et qu’en portant les yeux sur lui il s’aper.ut qu’il allait
s’évanouir. Au même instant Athos, qui avait rassemblé toutes ses forces pour lutter contre la douleur, vaincu
enfin par elle, tomba sur le parquet comme s’il f.t mort.
.Un chirurgien! cria M. de Tréville. Le mien, celui du roi, le meilleur! Un chirurgien! ou, sangdieu! mon
brave Athos va trépasser..
Aux cris de M. de Tréville, tout le monde se précipita dans son cabinet sans qu’il songeat à en fermer la porte
à personne, chacun s’empressant autour du blessé. Mais tout cet empressement e.t été inutile, si le docteur
demandé ne se f.t trouvé dans l’h.tel même; il fendit la foule, s’approcha d’Athos toujours évanoui, et,
comme tout ce bruit et tout ce mouvement le gênait fort, il demanda comme première chose et comme la plus
urgente que le mousquetaire f.t emporté dans une chambre voisine. Aussit.t M. de Tréville ouvrit une porte et
montra le chemin à Porthos et à Aramis, qui emportèrent leur camarade dans leurs bras. Derrière ce groupe
marchait le chirurgien, et derrière le chirurgien, la porte se referma.
Alors le cabinet de M. de Tréville, ce lieu ordinairement si respecté, devint momentanément une succursale de
l’antichambre. Chacun discourait, pérorait, parlait haut, jurant, sacrant, donnant le cardinal et ses gardes à tous
les diables.
Un instant après, Porthos et Aramis rentrèrent; le chirurgien et M. de Tréville seuls étaient restés près du
blessé.
Enfin M. de Tréville rentra à son tour. Le blessé avait repris connaissance; le chirurgien déclarait que l’état du
Les trois mousquetaires
mousquetaire n’avait rien qui p.t inquiéter ses amis, sa faiblesse ayant été purement et simplement
occasionnée par la perte de son sang.
Puis M. de Tréville fit un signe de la main, et chacun se retira, excepté d’Artagnan, qui n’oubliait point qu’il
avait audience et qui, avec sa ténacité de Gascon, était demeuré à la même place.
Lorsque tout le monde fut sorti et que la porte fut refermée, M. de Tréville se retourna et se trouva seul avec le
jeune homme. L’événement qui venait d’arriver lui avait quelque peu fait perdre le fil de ses idées. Il
s’informa de ce que lui voulait l’obstiné solliciteur. D’Artagnan alors se nomma, et M. de Tréville, se
rappelant d’un seul coup tous ses souvenirs du présent et du passé, se trouva au courant de sa situation.
.Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote, mais je vous avais parfaitement oublié. Que
voulez-vous! un capitaine n’est rien qu’un père de famille chargé d’une plus grande responsabilité qu’un père
de famille ordinaire. Les soldats sont de grands enfants; mais comme je tiens à ce que les ordres du roi, et
surtout ceux de M. le cardinal, soient exécutés....
D’Artagnan ne put dissimuler un sourire. à ce sourire, M. de Tréville jugea qu’il n’avait point affaire à un sot,
et venant droit au fait, tout en changeant de conversation:
.J’ai beaucoup aimé monsieur votre père, dit-il. Que puis-je faire pour son fils? hatez-vous, mon temps n’est
pas à moi.
-- Monsieur, dit d’Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici, je me proposais de vous demander, en
souvenir de cette amitié dont vous n’avez pas perdu mémoire, une casaque de mousquetaire; mais, après tout
ce que je vois depuis deux heures, je comprends qu’une telle faveur serait énorme, et je tremble de ne point la
mériter.
-- C’est une faveur en effet, jeune homme, répondit M. de Tréville; mais elle peut ne pas être si fort au-dessus
de vous que vous le croyez ou que vous avez l’air de le croire. Toutefois une décision de Sa Majesté a prévu
ce cas, et je vous annonce avec regret qu’on ne re.oit personne mousquetaire avant l’épreuve préalable de
quelques campagnes, de certaines actions d’éclat, ou d’un service de deux ans dans quelque autre régiment
moins favorisé que le n.tre..
D’Artagnan s’inclina sans rien répondre. Il se sentait encore plus avide d’endosser l’uniforme de
mousquetaire depuis qu’il y avait de si grandes difficultés à l’obtenir.
.Mais, continua Tréville en fixant sur son compatriote un regard si per.ant qu’on e.t dit qu’il voulait lire
jusqu’au fond de son coeur, mais, en faveur de votre père, mon ancien compagnon, comme je vous l’ai dit, je
veux faire quelque chose pour vous, jeune homme. Nos cadets de Béarn ne sont ordinairement pas riches, et je
doute que les choses aient fort changé de face depuis mon départ de la province. Vous ne devez donc pas
avoir de trop, pour vivre, de l’argent que vous avez apporté avec vous..
D’Artagnan se redressa d’un air fier qui voulait dire qu’il ne demandait l’aum.ne à personne.
.C’est bien, jeune homme, c’est bien, continua Tréville, je connais ces airs-là, je suis venu à Paris avec quatre
écus dans ma poche, et je me serais battu avec quiconque m’aurait dit que je n’étais pas en état d’acheter le
Louvre..
D’Artagnan se redressa de plus en plus; grace à la vente de son cheval, il commen.ait sa carrière avec quatre
écus de plus que M. de Tréville n’avait commencé la sienne.
.Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous avez, si forte que soit cette somme; mais
Les trois mousquetaires
vous devez avoir besoin aussi de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent à un gentilhomme.
J’écrirai dès aujourd’hui une lettre au directeur de l’académie royale, et dès demain il vous recevra sans
rétribution aucune. Ne refusez pas cette petite douceur. Nos gentilshommes les mieux nés et les plus riches la
sollicitent quelquefois, sans pouvoir l’obtenir. Vous apprendrez le manège du cheval, l’escrime et la danse;
vous y ferez de bonnes connaissances, et de temps en temps vous reviendrez me voir pour me dire où vous en
êtes et si je puis faire quelque chose pour vous..
D’Artagnan, tout étranger qu’il f.t encore aux fa.ons de cour, s’aper.ut de la froideur de cet accueil.
.Hélas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de recommandation que mon père m’avait remise pour vous
me fait défaut aujourd’hui!
-- En effet, répondit M. de Tréville, je m’étonne que vous ayez entrepris un aussi long voyage sans ce viatique
obligé, notre seule ressource à nous autres Béarnais.
-- Je l’avais, monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, s’écria d’Artagnan; mais on me l’a perfidement
dérobé..
Et il raconta toute la scène de Meung, dépeignit le gentilhomme inconnu dans ses moindres détails, le tout
avec une chaleur, une vérité qui charmèrent M. de Tréville.
.Voilà qui est étrange, dit ce dernier en méditant; vous aviez donc parlé de moi tout haut?
-- Oui, monsieur, sans doute j’avais commis cette imprudence; que voulez-vous, un nom comme le v.tre
devait me servir de bouclier en route: jugez si je me suis mis souvent à couvert!.
La flatterie était fort de mise alors, et M. de Tréville aimait l’encens comme un roi ou comme un cardinal. Il
ne put donc s’empêcher de sourire avec une visible satisfaction, mais ce sourire s’effa.a bient.t, et revenant
de lui-même à l’aventure de Meung:
.Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n’avait-il pas une légère cicatrice à la tempe?
-- Oui, comme le ferait l’éraflure d’une balle.
-- N’était-ce pas un homme de belle mine?
-- Oui.
-- De haute taille?
-- Oui.
-- Pale de teint et brun de poil?
-- Oui, oui, c’est cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous connaissiez cet homme? Ah! si jamais je le
retrouve, et je le retrouverai, je vous le jure, f.t-ce en enfer...
-- Il attendait une femme? continua Tréville.
-- Il est du moins parti après avoir causé un instant avec celle qu’il attendait.
-- Vous ne savez pas quel était le sujet de leur conversation?
Les trois mousquetaires
-- Il lui remettait une bo.te, lui disait que cette bo.te contenait ses instructions, et lui recommandait de ne
l’ouvrir qu’à Londres.
-- Cette femme était anglaise?
-- Il l’appelait Milady.
-- C’est lui! murmura Tréville, c’est lui! je le croyais encore à Bruxelles!
-- Oh! monsieur, si vous savez quel est cet homme, s’écria d’Artagnan, indiquez-moi qui il est et d’où il est,
puis je vous tiens quitte de tout, même de votre promesse de me faire entrer dans les mousquetaires; car avant
toute chose je veux me venger.
-- Gardez-vous-en bien, jeune homme, s’écria Tréville; si vous le voyez venir, au contraire, d’un c.té de la
rue, passez de l’autre! Ne vous heurtez pas à un pareil rocher: il vous briserait comme un verre.
-- Cela n’empêche pas, dit d’Artagnan, que si jamais je le retrouve...
-- En attendant, reprit Tréville, ne le cherchez pas, si j’ai un conseil à vous donner..
Tout à coup Tréville s’arrêta, frappé d’un soup.on subit. Cette grande haine que manifestait si hautement le
jeune voyageur pour cet homme, qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait dérobé la lettre de son père,
cette haine ne cachait-elle pas quelque perfidie? ce jeune homme n’était-il pas envoyé par Son éminence? ne
venait-il pas pour lui tendre quelque piège? ce prétendu d’Artagnan n’était-il pas un émissaire du cardinal
qu’on cherchait à introduire dans sa maison, et qu’on avait placé près de lui pour surprendre sa confiance et
pour le perdre plus tard, comme cela s’était mille fois pratiqué? Il regarda d’Artagnan plus fixement encore
cette seconde fois que la première. Il fut médiocrement rassuré par l’aspect de cette physionomie pétillante
d’esprit astucieux et d’humilité affectée.
.Je sais bien qu’il est Gascon, pensa-t-il; mais il peut l’être aussi bien pour le cardinal que pour moi. Voyons,
éprouvons-le..
.Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon ancien ami, car je tiens pour vraie l’histoire de
cette lettre perdue, je veux, dis-je, pour réparer la froideur que vous avez d’abord remarquée dans mon
accueil, vous découvrir les secrets de notre politique. Le roi et le cardinal sont les meilleurs amis; leurs
apparents démêlés ne sont que pour tromper les sots. Je ne prétends pas qu’un compatriote, un joli cavalier, un
brave gar.on, fait pour avancer, soit la dupe de toutes ces feintises et donne comme un niais dans le panneau,
à la suite de tant d’autres qui s’y sont perdus. Songez bien que je suis dévoué à ces deux ma.tres
tout-puissants, et que jamais mes démarches sérieuses n’auront d’autre but que le service du roi et celui de M.
le cardinal, un des plus illustres génies que la France ait produits. Maintenant, jeune homme, réglez-vous
là-dessus, et si vous avez, soit de famille, soit par relations, soit d’instinct même, quelqu’une de ces inimitiés
contre le cardinal telles que nous les voyons éclater chez les gentilshommes, dites-moi adieu, et quittons-nous.
Je vous aiderai en mille circonstances, mais sans vous attacher à ma personne. J’espère que ma franchise, en
tout cas, vous fera mon ami; car vous êtes jusqu’à présent le seul jeune homme à qui j’aie parlé comme je le
fais..
Tréville se disait à part lui:
.Si le cardinal m’a dépêché ce jeune renard, il n’aura certes pas manqué, lui qui sait à quel point je l’exècre,
de dire à son espion que le meilleur moyen de me faire la cour est de me dire pis que pendre de lui; aussi,
malgré mes protestations, le rusé compère va-t-il me répondre bien certainement qu’il a l’éminence en
horreur..
Les trois mousquetaires
Il en fut tout autrement que s’y attendait Tréville; d’Artagnan répondit avec la plus grande simplicité:
.Monsieur, j’arrive à Paris avec des intentions toutes semblables. Mon père m’a recommandé de ne souffrir
rien du roi, de M. le cardinal et de vous, qu’il tient pour les trois premiers de France..
D’Artagnan ajoutait M. de Tréville aux deux autres, comme on peut s’en apercevoir, mais il pensait que cette
adjonction ne devait rien gater.
.J’ai donc la plus grande vénération pour M. le cardinal, continua-t-il, et le plus profond respect pour ses
actes. Tant mieux pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites, avec franchise; car alors vous