donnant à sa voix tout le charme, toute l’étendue et toute la séduction que le démon y avait mis:
_Pour tant de pleurs et de misère,_ _Pour mon exil et pour mes fers,_ _J’ai ma jeunesse, ma prière,_ _Et Dieu,
qui comptera les maux que j’ai soufferts._
Cette voix, d’une étendue inou.e et d’une passion sublime, donnait à la poésie rude et inculte de ces psaumes
une magie et une expression que les puritains les plus exaltés trouvaient rarement dans les chants de leurs
frères et qu’ils étaient forcés d’orner de toutes les ressources de leur imagination: Felton crut entendre chanter
l’ange qui consolait les trois Hébreux dans la fournaise.
_Milady continua:_ _Mais le jour de la délivrance_ _Viendra pour nous, Dieu juste et fort;_ _Et s’il trompe
notre espérance,_ _Il nous reste toujours le martyre et la mort._
Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse s’effor.a de mettre toute son ame, acheva de porter le
désordre dans le coeur du jeune officier: il ouvrit brusquement la porte, et Milady le vit appara.tre pale comme
toujours, mais les yeux ardents et presque égarés.
.Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille voix?
-- Pardon, monsieur, dit Milady avec douceur, j’oubliais que mes chants ne sont pas de mise dans cette
maison. Je vous ai sans doute offensé dans vos croyances; mais c’était sans le vouloir, je vous jure;
Les trois mousquetaires
pardonnez-moi donc une faute qui est peut-être grande, mais qui certainement est involontaire..
Milady était si belle dans ce moment, l’extase religieuse dans laquelle elle semblait plongée donnait une telle
expression à sa physionomie, que Felton, ébloui, crut voir l’ange que tout à l’heure il croyait seulement
entendre.
.Oui, oui, répondit-il, oui: vous troublez, vous agitez les gens qui habitent ce chateau..
Et le pauvre insensé ne s’apercevait pas lui-même de l’incohérence de ses discours, tandis que Milady
plongeait son oeil de lynx au plus profond de son coeur.
.Je me tairai, dit Milady en baissant les yeux avec toute la douceur qu’elle put donner à sa voix, avec toute la
résignation qu’elle put imprimer à son maintien.
-- Non, non, madame, dit Felton; seulement, chantez moins haut, la nuit surtout..
Et à ces mots, Felton, sentant qu’il ne pourrait pas conserver longtemps sa sévérité à l’égard de la prisonnière,
s’élan.a hors de son appartement.
.Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat; ces chants bouleversent l’ame; cependant on finit par s’y
accoutumer: sa voix est si belle!.
CHAPITRE LIV TROISIèME JOURNéE DE CAPTIVITé
Felton était venu; mais il y avait encore un pas à faire: il fallait le retenir, ou plut.t il fallait qu’il restat tout
seul; et Milady ne voyait encore qu’obscurément le moyen qui devait la conduire à ce résultat.
Il fallait plus encore: il fallait le faire parler, afin de lui parler aussi: car, Milady le savait bien, sa plus grande
séduction était dans sa voix, qui parcourait si habilement toute la gamme des tons, depuis la parole humaine
jusqu’au langage céleste.
Et cependant, malgré toute cette séduction, Milady pouvait échouer, car Felton était prévenu, et cela contre le
moindre hasard. Dès lors, elle surveilla toutes ses actions, toutes ses paroles, jusqu’au plus simple regard de
ses yeux, jusqu’à son geste, jusqu’à sa respiration, qu’on pouvait interpréter comme un soupir. Enfin, elle
étudia tout comme fait un habile comédien à qui l’on vient de donner un r.le nouveau dans un emploi qu’il
n’a pas l’habitude de tenir.
Vis-à-vis de Lord de Winter sa conduite était plus facile; aussi avait-elle été arrêtée dès la veille. Rester
muette et digne en sa présence, de temps en temps l’irriter par un dédain affecté, par un mot méprisant, le
pousser à des menaces et à des violences qui faisaient un contraste avec sa résignation à elle, tel était son
projet. Felton verrait: peut-être ne dirait-il rien; mais il verrait.
Le matin, Felton vint comme d’habitude; mais Milady le laissa présider à tous les apprêts du déjeuner sans lui
adresser la parole. Aussi, au moment où il allait se retirer, eut-elle une lueur d’espoir; car elle crut que c’était
lui qui allait parler; mais ses lèvres remuèrent sans qu’aucun son sort.t de sa bouche, et, faisant un effort sur
lui-même, il renferma dans son coeur les paroles qui allaient s’échapper de ses lèvres, et sortit.
Vers midi, Lord de Winter entra.
Il faisait une assez belle journée d’hiver, et un rayon de ce pale soleil d’Angleterre qui éclaire, mais qui
n’échauffe pas, passait à travers les barreaux de la prison.
Les trois mousquetaires
Milady regardait par la fenêtre, et fit semblant de ne pas entendre la porte qui s’ouvrait.
.Ah! ah! dit Lord de Winter, après avoir fait de la comédie, après avoir fait de la tragédie, voilà que nous
faisons de la mélancolie..
La prisonnière ne répondit pas.
.Oui, oui, continua Lord de Winter, je comprends; vous voudriez bien être en liberté sur ce rivage; vous
voudriez bien, sur un bon navire, fendre les flots de cette mer verte comme de l’émeraude; vous voudriez
bien, soit sur terre, soit sur l’océan, me dresser une de ces bonnes petites embuscades comme vous savez si
bien les combiner. Patience! patience! Dans quatre jours, le rivage vous sera permis, la mer vous sera ouverte,
plus ouverte que vous ne le voudrez, car dans quatre jours l’Angleterre sera débarrassée de vous..
Milady joignit les mains, et levant ses beaux yeux vers le ciel:
.Seigneur! Seigneur! dit-elle avec une angélique suavité de geste et d’intonation, pardonnez à cet homme,
comme je lui pardonne moi- même.
-- Oui, prie, maudite, s’écria le baron, ta prière est d’autant plus généreuse que tu es, je te le jure, au pouvoir
d’un homme qui ne pardonnera pas..
Et il sortit.
Au moment où il sortait, un regard per.ant glissa par la porte entrebaillée, et elle aper.ut Felton qui se
rangeait rapidement pour n’être pas vu d’elle.
Alors elle se jeta à genoux et se mit à prier.
.Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, vous savez pour quelle sainte cause je souffre, donnez-moi donc la force de
souffrir..
La porte s’ouvrit doucement; la belle suppliante fit semblant de n’avoir pas entendu, et d’une voix pleine de
larmes, elle continua:
.Dieu vengeur! Dieu de bonté! laisserez-vous s’accomplir les affreux projets de cet homme!.
Alors, seulement, elle feignit d’entendre le bruit des pas de Felton et, se relevant rapide comme la pensée, elle
rougit comme si elle e.t été honteuse d’avoir été surprise à genoux.
.Je n’aime point à déranger ceux qui prient, madame, dit gravement Felton; ne vous dérangez donc pas pour
moi, je vous en conjure.
-- Comment savez-vous que je priais, monsieur? dit Milady d’une voix suffoquée par les sanglots; vous vous
trompiez, monsieur, je ne priais pas.
-- Pensez-vous donc, madame, répondit Felton de sa même voix grave, quoique avec un accent plus doux, que
je me croie le droit d’empêcher une créature de se prosterner devant son Créateur? à Dieu ne plaise!
D’ailleurs le repentir sied bien aux coupables; quelque crime qu’il ait commis, un coupable m’est sacré aux
pieds de Dieu.
-- Coupable, moi! dit Milady avec un sourire qui e.t désarmé l’ange du jugement dernier. Coupable! mon
Dieu, tu sais si je le suis! Dites que je suis condamnée, monsieur, à la bonne heure; mais vous le savez, Dieu
Les trois mousquetaires
qui aime les martyrs, permet que l’on condamne quelquefois les innocents.
-- Fussiez-vous condamnée, fussiez-vous martyre, répondit Felton, raison de plus pour prier, et moi-même je
vous aiderai de mes prières.
-- Oh! vous êtes un juste, vous, s’écria Milady en se précipitant à ses pieds; tenez, je n’y puis tenir plus
longtemps, car je crains de manquer de force au moment où il me faudra soutenir la lutte et confesser ma foi,
écoutez donc la supplication d’une femme au désespoir. On vous abuse, monsieur, mais il n’est pas question
de cela, je ne vous demande qu’une grace, et, si vous me l’accordez, je vous bénirai dans ce monde et dans
l’autre.
-- Parlez au ma.tre, madame, dit Felton; je ne suis heureusement chargé, moi, ni de pardonner ni de punir, et
c’est à plus haut que moi que Dieu a remis cette responsabilité.
-- à vous, non, à vous seul. écoutez-moi, plut.t que de contribuer à ma perte, plut.t que de contribuer à mon
ignominie.
-- Si vous avez mérité cette honte, madame, si vous avez encouru cette ignominie, il faut la subir en l’offrant à
Dieu.
-- Que dites-vous? Oh! vous ne me comprenez pas! Quand je parle d’ignominie, vous croyez que je parle d’un
chatiment quelconque, de la prison ou de la mort! Pl.t au Ciel! que m’importent, à moi, la mort ou la prison!
-- C’est moi qui ne vous comprends plus, madame.
-- Ou qui faites semblant de ne plus me comprendre, monsieur, répondit la prisonnière avec un sourire de
doute.
-- Non, madame, sur l’honneur d’un soldat, sur la foi d’un chrétien!
-- Comment! vous ignorez les desseins de Lord de Winter sur moi.
-- Je les ignore.
-- Impossible, vous son confident!
-- Je ne mens jamais, madame.
-- Oh! il se cache trop peu cependant pour qu’on ne les devine pas.
-- Je ne cherche à rien deviner, madame; j’attends qu’on me confie, et à part ce qu’il m’a dit devant vous,
Lord de Winter ne m’a rien confié.
-- Mais, s’écria Milady avec un incroyable accent de vérité, vous n’êtes donc pas son complice, vous ne savez
donc pas qu’il me destine à une honte que tous les chatiments de la terre ne sauraient égaler en horreur?
-- Vous vous trompez, madame, dit Felton en rougissant, Lord de Winter n’est pas capable d’un tel crime..
.Bon, dit Milady en elle-même, sans savoir ce que c’est, il appelle cela un crime!.
Puis tout haut:
Les trois mousquetaires
.L’ami de l’infame est capable de tout.
-- Qui appelez-vous l’infame? demanda Felton.
-- Y a-t-il donc en Angleterre deux hommes à qui un semblable nom puisse convenir?
-- Vous voulez parler de Georges Villiers? dit Felton, dont les regards s’enflammèrent.
-- Que les pa.ens, les gentils et les infidèles appellent duc de Buckingham, reprit Milady; je n’aurais pas cru
qu’il y aurait eu un Anglais dans toute l’Angleterre qui e.t eu besoin d’une si longue explication pour
reconna.tre celui dont je voulais parler!
-- La main du Seigneur est étendue sur lui, dit Felton, il n’échappera pas au chatiment qu’il mérite..
Felton ne faisait qu’exprimer à l’égard du duc le sentiment d’exécration que tous les Anglais avaient voué à
celui que les catholiques eux-mêmes appelaient l’exacteur, le concussionnaire, le débauché, et que les
puritains appelaient tout simplement Satan.
.Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Milady, quand je vous supplie d’envoyer à cet homme le chatiment qui lui
est d., vous savez que ce n’est pas ma propre vengeance que je poursuis, mais la délivrance de tout un peuple
que j’implore.
-- Le connaissez-vous donc?. demanda Felton.
.Enfin, il m’interroge., se dit en elle-même Milady au comble de la joie d’en être arrivée si vite à un si grand
résultat.
.Oh! si je le connais! oh, oui! pour mon malheur, pour mon malheur éternel..
Et Milady se tordit les bras comme arrivée au paroxysme de la douleur. Felton sentit sans doute en lui-même
que sa force l’abandonnait, et il fit quelques pas vers la porte; la prisonnière, qui ne le perdait pas de vue,
bondit à sa poursuite et l’arrêta.
.Monsieur! s’écria-t-elle, soyez bon, soyez clément, écoutez ma prière: ce couteau que la fatale prudence du
baron m’a enlevé, parce qu’il sait l’usage que j’en veux faire; oh! écoutez-moi jusqu’au bout! ce couteau,
rendez-le moi une minute seulement, par grace, par pitié! J’embrasse vos genoux; voyez, vous fermerez la
porte, ce n’est pas à vous que j’en veux: Dieu! vous en vouloir, à vous, le seul être juste, bon et compatissant
que j’aie rencontré! à vous, mon sauveur peut-être! une minute, ce couteau, une minute, une seule, et je vous
le rends par le guichet de la porte; rien qu’une minute, monsieur Felton, et vous m’aurez sauvé l’honneur!
-- Vous tuer! s’écria Felton avec terreur, oubliant de retirer ses mains des mains de la prisonnière; vous tuer!
-- J’ai dit, monsieur, murmura Milady en baissant la voix et en se laissant tomber affaissée sur le parquet, j’ai
dit mon secret! il sait tout! mon Dieu, je suis perdue!.
Felton demeurait debout, immobile et indécis.
.Il doute encore, pensa Milady, je n’ai pas été assez vraie..
On entendit marcher dans le corridor; Milady reconnut le pas de Lord de Winter. Felton le reconnut aussi et
s’avan.a vers la porte.
Les trois mousquetaires
Milady s’élan.a.
.Oh! pas un mot, dit-elle d’une voix concentrée, pas un mot de tout ce que je vous ai dit à cet homme, ou je
suis perdue, et c’est vous, vous....
Puis, comme les pas se rapprochaient, elle se tut de peur qu’on n’entendit sa voix, appuyant avec un geste de
terreur infinie sa belle main sur la bouche de Felton. Felton repoussa doucement Milady, qui alla tomber sur
une chaise longue.
Lord de Winter passa devant la porte sans s’arrêter, et l’on entendit le bruit des pas qui s’éloignaient.
Felton, pale comme la mort, resta quelques instants l’oreille tendue et écoutant, puis quand le bruit se fut
éteint tout à fait, il respira comme un homme qui sort d’un songe, et s’élan.a hors de l’appartement.
.Ah! dit Milady en écoutant à son tour le bruit des pas de Felton, qui s’éloignaient dans la direction opposée à
ceux de Lord de Winter, enfin tu es donc à moi!.
Puis son front se rembrunit.
.S’il parle au baron, dit-elle, je suis perdue, car le baron, qui sait bien que je ne me tuerai pas, me mettra
devant lui un couteau entre les mains, et il verra bien que tout ce grand désespoir n’était qu’un jeu..
Elle alla se placer devant sa glace et se regarda; jamais elle n’avait été si belle.
.Oh! oui! dit-elle en souriant, mais il ne lui parlera pas..
Le soir, Lord de Winter accompagna le souper.
-- Monsieur, lui dit Milady, votre présence est-elle un accessoire obligé de ma captivité, et ne pourriez-vous
pas m’épargner ce surcro.t de tortures que me causent vos visites?
-- Comment donc, chère soeur! dit de Winter, ne m’avez-vous pas sentimentalement annoncé, de cette jolie
bouche si cruelle pour moi aujourd’hui, que vous veniez en Angleterre à cette seule fin de me voir tout à votre