de France... oh! par elle, j’étais bien réellement flétrie..
C’en était trop pour Felton.
Pale, immobile, écrasé par cette révélation effroyable, ébloui par la beauté surhumaine de cette femme qui se
dévoilait à lui avec une impudeur qu’il trouva sublime, il finit par tomber à genoux devant elle comme
faisaient les premiers chrétiens devant ces pures et saintes martyres que la persécution des empereurs livrait
dans le cirque à la sanguinaire lubricité des populaces. La flétrissure disparut, la beauté seule resta.
.Pardon, pardon! s’écria Felton, oh! pardon!.
Les trois mousquetaires
Milady lut dans ses yeux: Amour, amour.
.Pardon de quoi? demanda-t-elle.
-- Pardon de m’être joint à vos persécuteurs..
Milady lui tendit la main.
.Si belle, si jeune!. s’écria Felton en couvrant cette main de baisers.
Milady laissa tomber sur lui un de ces regards qui d’un esclave font un roi.
Felton était puritain: il quitta la main de cette femme pour baiser ses pieds.
Il ne l’aimait déjà plus, il l’adorait.
Quand cette crise fut passée, quand Milady parut avoir recouvré son sang-froid, qu’elle n’avait jamais perdu;
lorsque Felton eut vu se refermer sous le voile de la chasteté ces trésors d’amour qu’on ne lui cachait si bien
que pour les lui faire désirer plus ardemment:
.Ah! maintenant, dit-il, je n’ai plus qu’une chose à vous demander, c’est le nom de votre véritable bourreau;
car pour moi il n’y en a qu’un; l’autre était l’instrument, voilà tout.
-- Eh quoi, frère! s’écria Milady, il faut encore que je te le nomme, et tu ne l’as pas deviné?
-- Quoi! reprit Felton, lui!... encore lui!... toujours lui!... Quoi! le vrai coupable...
-- Le vrai coupable, dit Milady, c’est le ravageur de l’Angleterre, le persécuteur des vrais croyants, le lache
ravisseur de l’honneur de tant de femmes, celui qui pour un caprice de son coeur corrompu va faire verser tant
de sang à deux royaumes, qui protège les protestants aujourd’hui et qui les trahira demain...
-- Buckingham! c’est donc Buckingham!. s’écria Felton exaspéré.
Milady cacha son visage dans ses mains, comme si elle n’e.t pu supporter la honte que lui rappelait ce nom.
.Buckingham, le bourreau de cette angélique créature! s’écria Felton. Et tu ne l’as pas foudroyé, mon Dieu! et
tu l’as laissé noble, honoré, puissant pour notre perte à tous!
-- Dieu abandonne qui s’abandonne lui-même, dit Milady.
-- Mais il veut donc attirer sur sa tête le chatiment réservé aux maudits! continua Felton avec une exaltation
croissante, il veut donc que la vengeance humaine prévienne la justice céleste!
-- Les hommes le craignent et l’épargnent.
-- Oh! moi, dit Felton, je ne le crains pas et je ne l’épargnerai pas!....
Milady sentit son ame baignée d’une joie infernale.
.Mais comment Lord de Winter, mon protecteur, mon père, demanda Felton, se trouve-t-il mêlé à tout cela?
-- écoutez, Felton, reprit Milady, car à c.té des hommes laches et méprisables, il est encore des natures
Les trois mousquetaires
grandes et généreuses. J’avais un fiancé, un homme que j’aimais et qui m’aimait; un coeur comme le v.tre,
Felton, un homme comme vous. Je vins à lui et je lui racontai tout, il me connaissait, celui-là, et ne douta
point un instant. C’était un grand seigneur, c’était un homme en tout point l’égal de Buckingham. Il ne dit
rien, il ceignit seulement son épée, s’enveloppa de son manteau et se rendit à Buckingham Palace.
-- Oui, oui, dit Felton, je comprends; quoique avec de pareils hommes ce ne soit pas l’épée qu’il faille
employer, mais le poignard.
-- Buckingham était parti depuis la veille, envoyé comme ambassadeur en Espagne, où il allait demander la
main de l’infante pour le roi Charles Ier, qui n’était alors que prince de Galles. Mon fiancé revint.
.écoutez, me dit-il, cet homme est parti, et pour le moment, par conséquent, il échappe à ma vengeance; mais
en attendant soyons unis, comme nous devions l’être, puis rapportez-vous-en à Lord de Winter pour soutenir
son honneur et celui de sa femme..
-- Lord de Winter! s’écria Felton.
-- Oui, dit Milady, Lord de Winter, et maintenant vous devez tout comprendre, n’est-ce pas? Buckingham
resta plus d’un an absent. Huit jours avant son arrivée, Lord de Winter mourut subitement, me laissant sa
seule héritière. D’où venait le coup? Dieu, qui sait tout, le sait sans doute, moi je n’accuse personne...
-- Oh! quel ab.me, quel ab.me! s’écria Felton.
-- Lord de Winter était mort sans rien dire à son frère. Le secret terrible devait être caché à tous, jusqu’à ce
qu’il éclatat comme la foudre sur la tête du coupable. Votre protecteur avait vu avec peine ce mariage de son
frère a.né avec une jeune fille sans fortune. Je sentis que je ne pouvais attendre d’un homme trompé dans ses
espérances d’héritage aucun appui. Je passai en France résolue à y demeurer pendant tout le reste de ma vie.
Mais toute ma fortune est en Angleterre; les communications fermées par la guerre, tout me manqua: force fut
alors d’y revenir; il y a six jours j’abordais à Portsmouth.
-- Eh bien? dit Felton.
-- Eh bien, Buckingham apprit sans doute mon retour, il en parla à Lord de Winter, déjà prévenu contre moi,
et lui dit que sa belle- soeur était une prostituée, une femme flétrie. La voix pure et noble de mon mari n’était
plus là pour me défendre. Lord de Winter crut tout ce qu’on lui dit, avec d’autant plus de facilité qu’il avait
intérêt à le croire. Il me fit arrêter, me conduisit ici, me remit sous votre garde. Vous savez le reste:
après-demain il me bannit, il me déporte; après-demain il me relègue parmi les infames. Oh! la trame est bien
ourdie, allez! le complot est habile et mon honneur n’y survivra pas. Vous voyez bien qu’il faut que je meure,
Felton; Felton, donnez-moi ce couteau!.
Et à ces mots, comme si toutes ses forces étaient épuisées, Milady se laissa aller débile et languissante entre
les bras du jeune officier, qui, ivre d’amour, de colère et de voluptés inconnues, la re.ut avec transport, la
serra contre son coeur, tout frissonnant à l’haleine de cette bouche si belle, tout éperdu au contact de ce sein si
palpitant.
.Non, non, dit-il; non, tu vivras honorée et pure, tu vivras pour triompher de tes ennemis..
Milady le repoussa lentement de la main en l’attirant du regard; mais Felton, à son tour, s’empara d’elle,
l’implorant comme une Divinité.
.Oh! la mort, la mort! dit-elle en voilant sa voix et ses paupières, oh! la mort plut.t que la honte; Felton, mon
frère, mon ami, je t’en conjure!
Les trois mousquetaires
-- Non, s’écria Felton, non, tu vivras, et tu seras vengée!
-- Felton, je porte malheur à tout ce qui m’entoure! Felton, abandonne-moi! Felton, laisse-moi mourir!
-- Eh bien, nous mourrons donc ensemble!. s’écria-t-il en appuyant ses lèvres sur celles de la prisonnière.
Plusieurs coups retentirent à la porte; cette fois, Milady le repoussa réellement.
.écoutez, dit-elle, on nous a entendus, on vient! c’en est fait, nous sommes perdus!
-- Non, dit Felton, c’est la sentinelle qui me prévient seulement qu’une ronde arrive.
-- Alors, courez à la porte et ouvrez vous-même..
Felton obéit; cette femme était déjà toute sa pensée, toute son ame.
Il se trouva en face d’un sergent commandant une patrouille de surveillance.
.Eh bien, qu’y a-t-il? demanda le jeune lieutenant.
-- Vous m’aviez dit d’ouvrir la porte si j’entendais crier au secours, dit le soldat, mais vous aviez oublié de me
laisser la clef; je vous ai entendu crier sans comprendre ce que vous disiez, j’ai voulu ouvrir la porte, elle était
fermée en dedans, alors j’ai appelé le sergent.
-- Et me voilà., dit le sergent.
Felton, égaré, presque fou, demeurait sans voix.
Milady comprit que c’était à elle de s’emparer de la situation, elle courut à la table et prit le couteau qu’y avait
déposé Felton:
.Et de quel droit voulez-vous m’empêcher de mourir? dit-elle.
-- Grand Dieu!. s’écria Felton en voyant le couteau luire à sa main.
En ce moment, un éclat de rire ironique retentit dans le corridor.
Le baron, attiré par le bruit, en robe de chambre, son épée sous le bras, se tenait debout sur le seuil de la porte.
.Ah! ah! dit-il, nous voici au dernier acte de la tragédie; vous le voyez, Felton, le drame a suivi toutes les
phases que j’avais indiquées; mais soyez tranquille, le sang ne coulera pas..
Milady comprit qu’elle était perdue si elle ne donnait pas à Felton une preuve immédiate et terrible de son
courage.
.Vous vous trompez, Milord, le sang coulera, et puisse ce sang retomber sur ceux qui le font couler!.
Felton jeta un cri et se précipita vers elle; il était trop tard: Milady s’était frappée. Mais le couteau avait
rencontré, heureusement, nous devrions dire adroitement, le busc de fer qui, à cette époque, défendait comme
une cuirasse la poitrine des femmes; il avait glissé en déchirant la robe, et avait pénétré de biais entre la chair
et les c.tes.
Les trois mousquetaires
La robe de Milady n’en fut pas moins tachée de sang en une seconde.
Milady était tombée à la renverse et semblait évanouie.
Felton arracha le couteau.
.Voyez, Milord, dit-il d’un air sombre, voici une femme qui était sous ma garde et qui s’est tuée!
-- Soyez tranquille, Felton, dit Lord de Winter, elle n’est pas morte, les démons ne meurent pas si facilement,
soyez tranquille et allez m’attendre chez moi.
-- Mais, Milord...
-- Allez, je vous l’ordonne..
à cette injonction de son supérieur, Felton obéit; mais, en sortant, il mit le couteau dans sa poitrine.
Quant à Lord de Winter, il se contenta d’appeler la femme qui servait Milady et, lorsqu’elle fut venue, lui
recommandant la prisonnière toujours évanouie, il la laissa seule avec elle.
Cependant, comme à tout prendre, malgré ses soup.ons, la blessure pouvait être grave, il envoya, à l’instant
même, un homme à cheval chercher un médecin.
CHAPITRE LVIII éVASION
Comme l’avait pensé Lord de Winter, la blessure de Milady n’était pas dangereuse; aussi dès qu’elle se trouva
seule avec la femme que le baron avait fait appeler et qui se hatait de la déshabiller, rouvrit-elle les yeux.
Cependant, il fallait jouer la faiblesse et la douleur; ce n’étaient pas choses difficiles pour une comédienne
comme Milady; aussi la pauvre femme fut-elle si complètement dupe de sa prisonnière, que, malgré ses
instances, elle s’obstina à la veiller toute la nuit.
Mais la présence de cette femme n’empêchait pas Milady de songer.
Il n’y avait plus de doute, Felton était convaincu, Felton était à elle: un ange appar.t-il au jeune homme pour
accuser Milady, il le prendrait certainement, dans la disposition d’esprit où il se trouvait, pour un envoyé du
démon.
Milady souriait à cette pensée, car Felton, c’était désormais sa seule espérance, son seul moyen de salut.
Mais Lord de Winter pouvait l’avoir soup.onné, mais Felton maintenant pouvait être surveillé lui-même.
Vers les quatre heures du matin, le médecin arriva; mais depuis le temps où Milady s’était frappée, la blessure
s’était déjà refermée: le médecin ne put donc en mesurer ni la direction, ni la profondeur; il reconnut
seulement au pouls de la malade que le cas n’était point grave.
Le matin, Milady, sous prétexte qu’elle n’avait pas dormi de la nuit et qu’elle avait besoin de repos, renvoya
la femme qui veillait près d’elle.
Elle avait une espérance, c’est que Felton arriverait à l’heure du déjeuner, mais Felton ne vint pas.
Ses craintes s’étaient-elles réalisées? Felton, soup.onné par le baron, allait-il lui manquer au moment décisif?
Les trois mousquetaires
Elle n’avait plus qu’un jour: Lord de Winter lui avait annoncé son embarquement pour le 23 et l’on était
arrivé au matin du 22.
Néanmoins, elle attendit encore assez patiemment jusqu’à l’heure du d.ner.
Quoiqu’elle n’e.t pas mangé le matin, le d.ner fut apporté à l’heure habituelle; Milady s’aper.ut alors avec
effroi que l’uniforme des soldats qui la gardaient était changé.
Alors elle se hasarda à demander ce qu’était devenu Felton. On lui répondit que Felton était monté à cheval il
y avait une heure, et était parti.
Elle s’informa si le baron était toujours au chateau; le soldat répondit que oui, et qu’il avait ordre de le
prévenir si la prisonnière désirait lui parler.
Milady répondit qu’elle était trop faible pour le moment, et que son seul désir était de demeurer seule.
Le soldat sortit, laissant le d.ner servi.
Felton était écarté, les soldats de marine étaient changés, on se défiait donc de Felton.
C’était le dernier coup porté à la prisonnière.
Restée seule, elle se leva; ce lit où elle se tenait par prudence et pour qu’on la cr.t gravement blessée, la
br.lait comme un brasier ardent. Elle jeta un coup d’oeil sur la porte: le baron avait fait clouer une planche sur
le guichet; il craignait sans doute que, par cette ouverture, elle ne parvint encore, par quelque moyen
diabolique, à séduire les gardes.
Milady sourit de joie; elle pouvait donc se livrer à ses transports sans être observée: elle parcourait la chambre
avec l’exaltation d’une folle furieuse ou d’une tigresse enfermée dans une cage de fer. Certes, si le couteau lui
f.t resté, elle e.t songé, non plus à se tuer elle-même, mais, cette fois, à tuer le baron.
à six heures, Lord de Winter entra; il était armé jusqu’aux dents. Cet homme, dans lequel, jusque-là, Milady
n’avait vu qu’un gentleman assez niais, était devenu un admirable ge.lier: il semblait tout prévoir, tout
deviner, tout prévenir.
Un seul regard jeté sur Milady lui apprit ce qui se passait dans son ame.
.Soit, dit-il, mais vous ne me tuerez point encore aujourd’hui; vous n’avez plus d’armes, et d’ailleurs je suis
sur mes gardes. Vous aviez commencé à pervertir mon pauvre Felton: il subissait déjà votre infernale
influence, mais je veux le sauver, il ne vous verra plus, tout est fini. Rassemblez vos hardes, demain vous
partirez. J’avais fixé l’embarquement au 24, mais j’ai pensé que plus la chose serait rapprochée, plus elle
serait s.re. Demain à midi j’aurai l’ordre de votre exil, signé Buckingham. Si vous dites un seul mot à qui que
ce soit avant d’être sur le navire, mon sergent vous fera sauter la cervelle, et il en a l’ordre; si, sur le navire,
vous dites un mot à qui que ce soit avant que le capitaine vous le permette, le capitaine vous fait jeter à la mer,