remercie Dieu; il m’aurait co.té de croire qu’elle m’avait oubliée. Mais vous, madame, continua la novice, il
me semble que vous êtes libre, et que si vous vouliez fuir, il ne tiendrait qu’à vous.
-- Où voulez-vous que j’aille, sans amis, sans argent, dans une partie de la France que je ne connais pas, où je
ne suis jamais venue?...
-- Oh! s’écria la novice, quant à des amis, vous en aurez partout où vous vous montrerez, vous paraissez si
bonne et vous êtes si belle!
-- Cela n’empêche pas, reprit Milady en adoucissant son sourire de manière à lui donner une expression
angélique, que je suis seule et persécutée.
-- écoutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans le Ciel, voyez-vous; il vient toujours un moment où le
bien que l’on a fait plaide votre cause devant Dieu, et, tenez, peut-être est-ce un bonheur pour vous, tout
humble et sans pouvoir que je suis, que vous m’ayez rencontrée: car, si je sors d’ici, eh bien, j’aurai quelques
amis puissants, qui, après s’être mis en campagne pour moi, pourront aussi se mettre en campagne pour vous.
-- Oh! quand j’ai dit que j’étais seule, dit Milady, espérant faire parler la novice en parlant d’elle-même, ce
n’est pas faute d’avoir aussi quelques connaissances haut placées; mais ces connaissances tremblent
elles-mêmes devant le cardinal: la reine elle-même n’ose pas soutenir contre le terrible ministre; j’ai la preuve
que Sa Majesté, malgré son excellent coeur, a plus d’une fois été obligée d’abandonner à la colère de Son
éminence les personnes qui l’avaient servie.
-- Croyez-moi, madame, la reine peut avoir l’air d’avoir abandonné ces personnes-là; mais il ne faut pas en
croire l’apparence: plus elles sont persécutées, plus elle pense à elles, et souvent, au moment où elles y
pensent le moins, elles ont la preuve d’un bon souvenir.
-- Hélas! dit Milady, je le crois: la reine est si bonne.
-- Oh! vous la connaissez donc, cette belle et noble reine, que vous parlez d’elle ainsi! s’écria la novice avec
enthousiasme.
-- C’est-à-dire, reprit Milady, poussée dans ses retranchements, qu’elle, personnellement, je n’ai pas l’honneur
de la conna.tre; mais je connais bon nombre de ses amis les plus intimes: je connais M. de Putange; j’ai connu
en Angleterre M. Dujart; je connais M. de Tréville.
-- M. de Tréville! s’écria la novice, vous connaissez M. de Tréville?
-- Oui, parfaitement, beaucoup même.
-- Le capitaine des mousquetaires du roi?
-- Le capitaine des mousquetaires du roi.
-- Oh! mais vous allez voir, s’écria la novice, que tout à l’heure nous allons être des connaissances achevées,
presque des amies; si vous connaissez M. de Tréville, vous avez d. aller chez lui?
-- Souvent! dit Milady, qui, entrée dans cette voie, et s’apercevant que le mensonge réussissait, voulait le
pousser jusqu’au bout.
-- Chez lui, vous avez d. voir quelques-uns de ses mousquetaires?
Les trois mousquetaires
-- Tous ceux qu’il re.oit habituellement! répondit Milady, pour laquelle cette conversation commen.ait à
prendre un intérêt réel.
-- Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissez, et vous verrez qu’ils seront de mes amis.
-- Mais, dit Milady embarrassée, je connais M. de Louvigny, M. de Courtivron, M. de Férussac..
La novice la laissa dire; puis, voyant qu’elle s’arrêtait:
.Vous ne connaissez pas, dit-elle, un gentilhomme nommé Athos?.
Milady devint aussi pale que les draps dans lesquels elle était couchée, et, si ma.tresse qu’elle f.t
d’elle-même, ne put s’empêcher de pousser un cri en saisissant la main de son interlocutrice et en la dévorant
du regard.
.Quoi! qu’avez-vous? Oh! mon Dieu! demanda cette pauvre femme, ai- je donc dit quelque chose qui vous ait
blessée?
-- Non, mais ce nom m’a frappée, parce que, moi aussi j’ai connu ce gentilhomme, et qu’il me para.t étrange
de trouver quelqu’un qui le connaisse beaucoup.
-- Oh! oui! beaucoup! beaucoup! non seulement lui, mais encore ses amis: MM. Porthos et Aramis!
-- En vérité! eux aussi je les connais! s’écria Milady, qui sentit le froid pénétrer jusqu’à son coeur.
-- Eh bien, si vous les connaissez, vous devez savoir qu’ils sont bons et francs compagnons; que ne vous
adressez-vous à eux, si vous avez besoin d’appui?
-- C’est-à-dire, balbutia Milady, je ne suis liée réellement avec aucun d’eux; je les connais pour en avoir
beaucoup entendu parler par un de leurs amis, M. d’Artagnan.
-- Vous connaissez M. d’Artagnan!. s’écria la novice à son tour, en saisissant la main de Milady et en la
dévorant des yeux.
Puis, remarquant l’étrange expression du regard de Milady:
.Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez, à quel titre?
-- Mais, reprit Milady embarrassée, mais à titre d’ami.
-- Vous me trompez, madame, dit la novice; vous avez été sa ma.tresse.
-- C’est vous qui l’avez été, madame, s’écria Milady à son tour.
-- Moi! dit la novice.
-- Oui, vous; je vous connais maintenant: vous êtes madame Bonacieux..
La jeune femme se recula, pleine de surprise et de terreur.
.Oh! ne niez pas! répondez, reprit Milady.
Les trois mousquetaires
-- Eh bien, oui, madame! je l’aime, dit la novice; sommes-nous rivales?.
La figure de Milady s’illumina d’un feu tellement sauvage que, dans toute autre circonstance, Mme
Bonacieux se f.t enfuie d’épouvante; mais elle était toute à sa jalousie.
.Voyons, dites, madame, reprit Mme Bonacieux avec une énergie dont on l’e.t crue incapable, avez-vous été
ou êtes-vous sa ma.tresse?
-- Oh! non! s’écria Milady avec un accent qui n’admettait pas le doute sur sa vérité, jamais! jamais!
-- Je vous crois, dit Mme Bonacieux; mais pourquoi donc alors vous êtes-vous écriée ainsi?
-- Comment, vous ne comprenez pas! dit Milady, qui était déjà remise de son trouble, et qui avait retrouvé
toute sa présence d’esprit.
-- Comment voulez-vous que je comprenne? je ne sais rien.
-- Vous ne comprenez pas que M. d’Artagnan étant mon ami, il m’avait prise pour confidente?
-- Vraiment!
-- Vous ne comprenez pas que je sais tout, votre enlèvement de la petite maison de Saint-Germain, son
désespoir, celui de ses amis, leurs recherches inutiles depuis ce moment! Et comment ne voulez- vous pas que
je m’en étonne, quand, sans m’en douter, je me trouve en face de vous, de vous dont nous avons parlé si
souvent ensemble, de vous qu’il aime de toute la force de son ame, de vous qu’il m’avait fait aimer avant que
je vous eusse vue? Ah! chère Constance, je vous trouve donc, je vous vois donc enfin!.
Et Milady tendit ses bras à Mme Bonacieux, qui, convaincue par ce qu’elle venait de lui dire, ne vit plus dans
cette femme, qu’un instant auparavant elle avait crue sa rivale, qu’une amie sincère et dévouée.
.Oh! pardonnez-moi! pardonnez-moi! s’écria-t-elle en se laissant aller sur son épaule, je l’aime tant!.
Ces deux femmes se tinrent un instant embrassées. Certes, si les forces de Milady eussent été à la hauteur de
sa haine, Mme Bonacieux ne f.t sortie que morte de cet embrassement. Mais, ne pouvant pas l’étouffer, elle
lui sourit.
.O chère belle! chère bonne petite! dit Milady, que je suis heureuse de vous voir! Laissez-moi vous regarder.
Et, en disant ces mots, elle la dévorait effectivement du regard. Oui, c’est bien vous. Ah! d’après ce qu’il m’a
dit, je vous reconnais à cette heure, je vous reconnais parfaitement..
La pauvre jeune femme ne pouvait se douter de ce qui se passait d’affreusement cruel derrière le rempart de
ce front pur, derrière ces yeux si brillants où elle ne lisait que de l’intérêt et de la compassion.
.Alors vous savez ce que j’ai souffert, dit Mme Bonacieux, puisqu’il vous a dit ce qu’il souffrait; mais
souffrir pour lui, c’est du bonheur..
Milady reprit machinalement:
.Oui, c’est du bonheur..
Elle pensait à autre chose.
Les trois mousquetaires
.Et puis, continua Mme Bonacieux, mon supplice touche à son terme; demain, ce soir peut-être, je le reverrai,
et alors le passé n’existera plus.
-- Ce soir? demain? s’écria Milady tirée de sa rêverie par ces paroles, que voulez-vous dire? attendez-vous
quelque nouvelle de lui?
-- Je l’attends lui-même.
-- Lui-même; d’Artagnan, ici!
-- Lui-même.
-- Mais, c’est impossible! il est au siège de La Rochelle avec le cardinal; il ne reviendra à Paris qu’après la
prise de la ville.
-- Vous le croyez ainsi, mais est-ce qu’il y a quelque chose d’impossible à mon d’Artagnan, le noble et loyal
gentilhomme!
-- Oh! je ne puis vous croire!
-- Eh bien, lisez donc!. dit, dans l’excès de son orgueil et de sa joie, la malheureuse jeune femme en
présentant une lettre à Milady.
.L’écriture de Mme de Chevreuse! se dit en elle-même Milady. Ah! j’étais bien s.re qu’ils avaient des
intelligences de ce c.té-là!.
Et elle lut avidement ces quelques lignes:
.Ma chère enfant, tenez-vous prête; notre ami vous verra bient.t, et il ne vous verra que pour vous arracher de
la prison où votre s.reté exigeait que vous fussiez cachée: préparez-vous donc au départ et ne désespérez
jamais de nous.
.Notre charmant Gascon vient de se montrer brave et fidèle comme toujours, dites-lui qu’on lui est bien
reconnaissant quelque part de l’avis qu’il a donné..
.Oui, oui, dit Milady, oui, la lettre est précise. Savez-vous quel est cet avis?
-- Non. Je me doute seulement qu’il aura prévenu la reine de quelque nouvelle machination du cardinal.
-- Oui, c’est cela sans doute!. dit Milady en rendant la lettre à Mme Bonacieux et en laissant retomber sa tête
pensive sur sa poitrine.
En ce moment on entendit le galop d’un cheval.
.Oh! s’écria Mme Bonacieux en s’élan.ant à la fenêtre, serait-ce déjà lui?.
Milady était restée dans son lit, pétrifiée par la surprise; tant de choses inattendues lui arrivaient tout à coup,
que pour la première fois la tête lui manquait.
.Lui! lui! murmura-t-elle, serait-ce lui?.
Et elle demeurait dans son lit les yeux fixes.
Les trois mousquetaires
.Hélas, non! dit Mme Bonacieux, c’est un homme que je ne connais pas, et qui cependant a l’air de venir ici;
oui, il ralentit sa course, il s’arrête à la porte, il sonne.
Milady sauta hors de son lit.
.Vous êtes bien s.re que ce n’est pas lui? dit-elle.
-- Oh! oui, bien s.re!
-- Vous avez peut-être mal vu.
-- Oh! je verrais la plume de son feutre, le bout de son manteau, que je le reconna.trais, lui!
Milady s’habillait toujours.
.N’importe! cet homme vient ici, dites-vous?
-- Oui, il est entré.
-- C’est ou pour vous ou pour moi.
-- Oh! mon Dieu, comme vous semblez agitée!
-- Oui, je l’avoue, je n’ai pas votre confiance, je crains tout du cardinal.
-- Chut! dit Mme Bonacieux, on vient!.
Effectivement, la porte s’ouvrit, et la supérieure entra.
.Est-ce vous qui arrivez de Boulogne? demanda-t-elle à Milady.
-- Oui, c’est moi, répondit celle-ci, et, tachant de ressaisir son sang-froid, qui me demande?
-- Un homme qui ne veut pas dire son nom, mais qui vient de la part du cardinal.
-- Et qui veut me parler? demanda Milady.
-- Qui veut parler à une dame arrivant de Boulogne.
-- Alors faites entrer, madame, je vous prie.
-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Mme Bonacieux, serait-ce quelque mauvaise nouvelle?
-- J’en ai peur.
-- Je vous laisse avec cet étranger, mais aussit.t son départ, si vous le permettez, je reviendrai.
-- Comment donc! je vous en prie..
La supérieure et Mme Bonacieux sortirent.
Milady resta seule, les yeux fixés sur la porte; un instant après on entendit le bruit d’éperons qui retentissaient
Les trois mousquetaires
sur les escaliers, puis les pas se rapprochèrent, puis la porte s’ouvrit, et un homme parut.
Milady jeta un cri de joie: cet homme c’était le comte de Rochefort, l’ame damnée de Son éminence.
CHAPITRE LXII DEUX VARIéTéS DE DéMONS
.Ah! s’écrièrent ensemble Rochefort et Milady, c’est vous!
-- Oui, c’est moi.
-- Et vous arrivez...? demanda Milady.
-- De La Rochelle, et vous?
-- D’Angleterre.
-- Buckingham?
-- Mort ou blessé dangereusement; comme je partais sans avoir rien pu obtenir de lui, un fanatique venait de
l’assassiner.
-- Ah! fit Rochefort avec un sourire, voilà un hasard bien heureux! et qui satisfera Son éminence!
L’avez-vous prévenue?
-- Je lui ai écrit de Boulogne. Mais comment êtes-vous ici?
-- Son éminence, inquiète, m’a envoyé à votre recherche.
-- Je suis arrivée d’hier seulement.
-- Et qu’avez-vous fait depuis hier?
-- Je n’ai pas perdu mon temps.
-- Oh! je m’en doute bien!
-- Savez-vous qui j’ai rencontré ici?
-- Non.
-- Devinez.
-- Comment voulez-vous?...
-- Cette jeune femme que la reine a tirée de prison.
-- La ma.tresse du petit d’Artagnan?
-- Oui, Mme Bonacieux, dont le cardinal ignorait la retraite.
-- Eh bien, dit Rochefort, voilà encore un hasard qui peut aller de pair avec l’autre, M. le cardinal est en vérité
un homme privilégié.
Les trois mousquetaires
-- Comprenez-vous mon étonnement, continua Milady, quand je me suis trouvée face à face avec cette
femme?
-- Vous conna.t-elle?
-- Non.
-- Alors elle vous regarde comme une étrangère?.
Milady sourit.
.Je suis sa meilleure amie!
-- Sur mon honneur, dit Rochefort, il n’y a que vous, ma chère comtesse, pour faire de ces miracles-là.
-- Et bien m’en a pris, chevalier, dit Milady, car savez-vous ce qui se passe?
-- Non.
-- On va la venir chercher demain ou après-demain avec un ordre de la reine.
-- Vraiment? et qui cela?
-- D’Artagnan et ses amis.
-- En vérité ils en feront tant, que nous serons obligés de les envoyer à la Bastille.
-- Pourquoi n’est-ce point déjà fait?
-- Que voulez-vous! parce que M. le cardinal a pour ces hommes une faiblesse que je ne comprends pas.
-- Vraiment?
-- Oui.
-- Eh bien, dites-lui ceci, Rochefort: dites-lui que notre conversation à l’auberge du Colombier-Rouge a été
entendue par ces quatre hommes; dites-lui qu’après son départ l’un d’eux est monté et m’a arraché par
violence le sauf-conduit qu’il m’avait donné; dites-lui qu’ils avaient fait prévenir Lord de Winter de mon
passage en Angleterre; que, cette fois encore, ils ont failli faire échouer ma mission, comme ils ont fait
échouer celle des ferrets; dites-lui que parmi ces quatre hommes, deux seulement sont à craindre, d’Artagnan