et Athos; dites-lui que le troisième, Aramis, est l’amant de Mme de Chevreuse: il faut laisser vivre celui-là, on
sait son secret, il peut être utile; quant au quatrième, Porthos, c’est un sot, un fat et un niais, qu’il ne s’en
occupe même pas.
-- Mais ces quatre hommes doivent être à cette heure au siège de La Rochelle.
-- Je le croyais comme vous; mais une lettre que Mme Bonacieux a re.ue de Mme de Chevreuse, et qu’elle a
eu l’imprudence de me communiquer, me porte à croire que ces quatre hommes au contraire sont en
campagne pour la venir enlever.
-- Diable! comment faire?
Les trois mousquetaires
-- Que vous a dit le cardinal à mon égard?
-- De prendre vos dépêches écrites ou verbales, de revenir en poste, et, quand il saura ce que vous avez fait, il
avisera à ce que vous devez faire.
-- Je dois donc rester ici? demanda Milady.
-- Ici ou dans les environs.
-- Vous ne pouvez m’emmener avec vous?
-- Non, l’ordre est formel: aux environs du camp, vous pourriez être reconnue, et votre présence, vous le
comprenez, compromettrait Son éminence, surtout après ce qui vient de se passer là-bas. Seulement,
dites-moi d’avance où vous attendrez des nouvelles du cardinal, que je sache toujours où vous retrouver.
-- écoutez, il est probable que je ne pourrai rester ici.
-- Pourquoi?
-- Vous oubliez que mes ennemis peuvent arriver d’un moment à l’autre.
-- C’est vrai; mais alors cette petite femme va échapper à Son éminence?
-- Bah! dit Milady avec un sourire qui n’appartenait qu’à elle, vous oubliez que je suis sa meilleure amie.
-- Ah! c’est vrai! je puis donc dire au cardinal, à l’endroit de cette femme...
-- Qu’il soit tranquille.
-- Voilà tout?
-- Il saura ce que cela veut dire.
-- Il le devinera. Maintenant, voyons, que dois-je faire?
-- Repartir à l’instant même; il me semble que les nouvelles que vous reportez valent bien la peine que l’on
fasse diligence.
-- Ma chaise s’est cassée en entrant à Lillers.
-- à merveille!
-- Comment, à merveille?
-- Oui, j’ai besoin de votre chaise, moi, dit la comtesse.
-- Et comment partirai-je, alors?
-- à franc étrier.
-- Vous en parlez bien à votre aise, cent quatre-vingts lieues.
Les trois mousquetaires
-- Qu’est-ce que cela?
-- On les fera. Après?
-- Après: en passant à Lillers, vous me renvoyez la chaise avec ordre à votre domestique de se mettre à ma
disposition.
-- Bien.
-- Vous avez sans doute sur vous quelque ordre du cardinal?
-- J’ai mon plein pouvoir.
-- Vous le montrez à l’abbesse, et vous dites qu’on viendra me chercher, soit aujourd’hui, soit demain, et que
j’aurai à suivre la personne qui se présentera en votre nom.
-- Très bien!
-- N’oubliez pas de me traiter durement en parlant de moi à l’abbesse.
-- à quoi bon?
-- Je suis une victime du cardinal. Il faut bien que j’inspire de la confiance à cette pauvre petite Mme
Bonacieux.
-- C’est juste. Maintenant voulez-vous me faire un rapport de tout ce qui est arrivé?
-- Mais je vous ai raconté les événements, vous avez bonne mémoire, répétez les choses comme je vous les ai
dites, un papier se perd.
-- Vous avez raison; seulement que je sache où vous retrouver, que je n’aille pas courir inutilement dans les
environs.
-- C’est juste, attendez.
-- Voulez-vous une carte?
-- Oh! je connais ce pays à merveille.
-- Vous? quand donc y êtes-vous venue?
-- J’y ai été élevée.
-- Vraiment?
-- C’est bon à quelque chose, vous le voyez, que d’avoir été élevée quelque part.
-- Vous m’attendrez donc...?
-- Laissez-moi réfléchir un instant; eh! tenez, à Armentières.
-- Qu’est-ce que cela, Armentières?
Les trois mousquetaires
-- Une petite ville sur la Lys! je n’aurai qu’à traverser la rivière et je suis en pays étranger.
-- à merveille! mais il est bien entendu que vous ne traverserez la rivière qu’en cas de danger.
-- C’est bien entendu.
-- Et, dans ce cas, comment saurai-je où vous êtes?
-- Vous n’avez pas besoin de votre laquais?
-- Non.
-- C’est un homme s.r?
-- à l’épreuve.
-- Donnez-le-moi; personne ne le conna.t, je le laisse à l’endroit que je quitte, et il vous conduit où je suis.
-- Et vous dites que vous m’attendez à Argentières?
-- à Armentières, répondit Milady.
-- écrivez-moi ce nom-là sur un morceau de papier, de peur que je l’oublie; ce n’est pas compromettant, un
nom de ville, n’est-ce pas?
-- Eh, qui sait? N’importe, dit Milady en écrivant le nom sur une demi-feuille de papier, je me compromets.
-- Bien! dit Rochefort en prenant des mains de Milady le papier, qu’il plia et qu’il enfon.a dans la coiffe de
son feutre; d’ailleurs, soyez tranquille, je vais faire comme les enfants, et, dans le cas où je perdrais ce papier,
répéter le nom tout le long de la route. Maintenant est-ce tout?
-- Je le crois.
-- Cherchons bien: Buckingham mort ou grièvement blessé; votre entretien avec le cardinal entendu des quatre
mousquetaires; Lord de Winter prévenu de votre arrivée à Portsmouth; d’Artagnan et Athos à la Bastille;
Aramis l’amant de Mme de Chevreuse; Porthos un fat; Mme Bonacieux retrouvée; vous envoyer la chaise le
plus t.t possible; mettre mon laquais à votre disposition; faire de vous une victime du cardinal, pour que
l’abbesse ne prenne aucun soup.on; Armentières sur les bords de la Lys. Est-ce cela?
-- En vérité, mon cher chevalier, vous êtes un miracle de mémoire. à propos, ajoutez une chose...
-- Laquelle?
-- J’ai vu de très jolis bois qui doivent toucher au jardin du couvent, dites qu’il m’est permis de me promener
dans ces bois; qui sait? j’aurai peut-être besoin de sortir par une porte de derrière.
-- Vous pensez à tout.
-- Et vous, vous oubliez une chose...
-- Laquelle?
Les trois mousquetaires
-- C’est de me demander si j’ai besoin d’argent.
-- C’est juste, combien voulez-vous?
-- Tout ce que vous aurez d’or.
-- J’ai cinq cents pistoles à peu près.
-- J’en ai autant: avec mille pistoles on fait face à tout; videz vos poches.
-- Voilà, comtesse.
-- Bien, mon cher comte! et vous partez...?
-- Dans une heure; le temps de manger un morceau, pendant lequel j’enverrai chercher un cheval de poste.
-- à merveille! Adieu, chevalier!
-- Adieu, comtesse!
-- Recommandez-moi au cardinal, dit Milady.
-- Recommandez-moi à Satan., répliqua Rochefort.
Milady et Rochefort échangèrent un sourire et se séparèrent.
Une heure après, Rochefort partit au grand galop de son cheval; cinq heures après il passait à Arras.
Nos lecteurs savent déjà comment il avait été reconnu par d’Artagnan, et comment cette reconnaissance, en
inspirant des craintes aux quatre mousquetaires, avait donné une nouvelle activité à leur voyage.
CHAPITRE LXIII UNE GOUTTE D’EAU
à peine Rochefort fut-il sorti, que Mme Bonacieux rentra. Elle trouva Milady le visage riant.
.Eh bien, dit la jeune femme, ce que vous craigniez est donc arrivé; ce soir ou demain le cardinal vous envoie
prendre?
-- Qui vous a dit cela, mon enfant? demanda Milady.
-- Je l’ai entendu de la bouche même du messager.
-- Venez vous asseoir ici près de moi, dit Milady.
-- Me voici.
-- Attendez que je m’assure si personne ne nous écoute.
-- Pourquoi toutes ces précautions?
-- Vous allez le savoir..
Les trois mousquetaires
Milady se leva et alla à la porte, l’ouvrit, regarda dans le corridor, et revint se rasseoir près de Mme
Bonacieux.
.Alors, dit-elle, il a bien joué son r.le.
-- Qui cela?
-- Celui qui s’est présenté à l’abbesse comme l’envoyé du cardinal.
-- C’était donc un r.le qu’il jouait?
-- Oui, mon enfant.
-- Cet homme n’est donc pas...
-- Cet homme, dit Milady en baissant la voix, c’est mon frère.
-- Votre frère! s’écria Mme Bonacieux.
-- Eh bien, il n’y a que vous qui sachiez ce secret, mon enfant; si vous le confiez à qui que ce soit au monde, je
serai perdue, et vous aussi peut-être.
-- Oh! mon Dieu!
-- écoutez, voici ce qui se passe: mon frère, qui venait à mon secours pour m’enlever ici de force, s’il le
fallait, a rencontré l’émissaire du cardinal qui venait me chercher; il l’a suivi. Arrivé à un endroit du chemin
solitaire et écarté, il a mis l’épée à la main en sommant le messager de lui remettre les papiers dont il était
porteur; le messager a voulu se défendre, mon frère l’a tué.
-- Oh! fit Mme Bonacieux en frissonnant.
-- C’était le seul moyen, songez-y. Alors mon frère a résolu de substituer la ruse à la force: il a pris les
papiers, il s’est présenté ici comme l’émissaire du cardinal lui-même, et dans une heure ou deux, une voiture
doit venir me prendre de la part de Son éminence.
-- Je comprends; cette voiture, c’est votre frère qui vous l’envoie.
-- Justement; mais ce n’est pas tout: cette lettre que vous avez re.ue, et que vous croyez de Mme Chevreuse...
-- Eh bien?
-- Elle est fausse.
-- Comment cela?
-- Oui, fausse: c’est un piège pour que vous ne fassiez pas de résistance quand on viendra vous chercher.
-- Mais c’est d’Artagnan qui viendra.
-- Détrompez-vous, d’Artagnan et ses amis sont retenus au siège de La Rochelle.
-- Comment savez-vous cela?
Les trois mousquetaires
-- Mon frère a rencontré des émissaires du cardinal en habits de mousquetaires. On vous aurait appelée à la
porte, vous auriez cru avoir affaire à des amis, on vous enlevait et on vous ramenait à Paris.
-- Oh! mon Dieu! ma tête se perd au milieu de ce chaos d’iniquités. Je sens que si cela durait, continua Mme
Bonacieux en portant ses mains à son front, je deviendrais folle!
-- Attendez...
-- Quoi?
-- J’entends le pas d’un cheval, c’est celui de mon frère qui repart; je veux lui dire un dernier adieu, venez..
Milady ouvrit la fenêtre et fit signe à Mme Bonacieux de l’y rejoindre. La jeune femme y alla.
Rochefort passait au galop.
.Adieu, frère., s’écria Milady.
Le chevalier leva la tête, vit les deux jeunes femmes, et, tout courant, fit à Milady un signe amical de la main.
.Ce bon Georges!. dit-elle en refermant la fenêtre avec une expression de visage pleine d’affection et de
mélancolie.
Et elle revint s’asseoir à sa place, comme si elle e.t été plongée dans des réflexions toutes personnelles.
.Chère dame! dit Mme Bonacieux, pardon de vous interrompre! mais que me conseillez-vous de faire? mon
Dieu! Vous avez plus d’expérience que moi, parlez, je vous écoute.
-- D’abord, dit Milady, il se peut que je me trompe et que d’Artagnan et ses amis viennent véritablement à
votre secours.
-- Oh! c’e.t été trop beau! s’écria Mme Bonacieux, et tant de bonheur n’est pas fait pour moi!
-- Alors, vous comprenez; ce serait tout simplement une question de temps, une espèce de course à qui
arrivera le premier. Si ce sont vos amis qui l’emportent en rapidité, vous êtes sauvée; si ce sont les satellites
du cardinal, vous êtes perdue.
-- Oh! oui, oui, perdue sans miséricorde! Que faire donc? que faire?
-- Il y aurait un moyen bien simple, bien naturel...
-- Lequel, dites?
-- Ce serait d’attendre, cachée dans les environs, et de s’assurer ainsi quels sont les hommes qui viendront
vous demander.
-- Mais où attendre?
-- Oh! ceci n’est point une question: moi-même je m’arrête et je me cache à quelques lieues d’ici en attendant
que mon frère vienne me rejoindre; eh bien, je vous emmène avec moi, nous nous cachons et nous attendons
ensemble.
Les trois mousquetaires
-- Mais on ne me laissera pas partir, je suis ici presque prisonnière.
-- Comme on croit que je pars sur un ordre du cardinal, on ne vous croira pas très pressée de me suivre.
-- Eh bien?
-- Eh bien, la voiture est à la porte, vous me dites adieu, vous montez sur le marchepied pour me serrer dans
vos bras une dernière fois; le domestique de mon frère qui vient me prendre est prévenu, il fait un signe au
postillon, et nous partons au galop.
-- Mais d’Artagnan, d’Artagnan, s’il vient?
-- Ne le saurons-nous pas?
-- Comment?
-- Rien de plus facile. Nous renvoyons à Béthune ce domestique de mon frère, à qui, je vous l’ai dit, nous
pouvons nous fier; il prend un déguisement et se loge en face du couvent: si ce sont les émissaires du cardinal
qui viennent, il ne bouge pas; si c’est M. d’Artagnan et ses amis, il les amène où nous sommes.
-- Il les conna.t donc?
-- Sans doute, n’a-t-il pas vu M. d’Artagnan chez moi!
-- Oh! oui, oui, vous avez raison; ainsi, tout va bien, tout est pour le mieux; mais ne nous éloignons pas d’ici.
-- à sept ou huit lieues tout au plus, nous nous tenons sur la frontière par exemple, et à la première alerte,
nous sortons de France.
-- Et d’ici là, que faire?
-- Attendre.
-- Mais s’ils arrivent?
-- La voiture de mon frère arrivera avant eux.
-- Si je suis loin de vous quand on viendra vous prendre; à d.ner ou à souper, par exemple?
-- Faites une chose.
-- Laquelle?
-- Dites à votre bonne supérieure que, pour nous quitter le moins possible, vous lui demanderez la permission
de partager mon repas.
-- Le permettra-t-elle?
-- Quel inconvénient y a-t-il à cela?
-- Oh! très bien, de cette fa.on nous ne nous quitterons pas un instant!
Les trois mousquetaires
-- Eh bien, descendez chez elle pour lui faire votre demande! je me sens la tête lourde, je vais faire un tour au
jardin.
-- Allez, et où vous retrouverai-je?
-- Ici dans une heure.
-- Ici dans une heure; oh! vous êtes bonne et je vous remercie.
-- Comment ne m’intéresserais-je pas à vous? Quand vous ne seriez pas belle et charmante, n’êtes-vous pas
l’amie d’un de mes meilleurs amis!
-- Cher d’Artagnan, oh! comme il vous remerciera!
-- Je l’espère bien. Allons! tout est convenu, descendons.
-- Vous allez au jardin?
-- Oui.
-- Suivez ce corridor, un petit escalier vous y conduit.
-- à merveille! merci..
Et les deux femmes se quittèrent en échangeant un charmant sourire.
Milady avait dit la vérité, elle avait la tête lourde; car ses projets mal classés s’y heurtaient comme dans un
chaos. Elle avait besoin d’être seule pour mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Elle voyait vaguement dans