-- Et maintenant que vous êtes rassemblés, messieurs, dit d’Artagnan, permettez-moi de vous faire mes
excuses..
à ce mot d’excuses, un nuage passa sur le front d’Athos, un sourire hautain glissa sur les lèvres de Porthos, et
un signe négatif fut la réponse d’Aramis.
.Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d’Artagnan en relevant sa tête, sur laquelle jouait en ce moment
un rayon de soleil qui en dorait les lignes fines et hardies: je vous demande excuse dans le cas où je ne
pourrais vous payer ma dette à tous trois, car M. Athos a le droit de me tuer le premier, ce qui .te beaucoup de
sa valeur à votre créance, monsieur Porthos, et ce qui rend la v.tre à peu près nulle, monsieur Aramis. Et
maintenant, messieurs, je vous le répète, excusez-moi, mais de cela seulement, et en garde!.
à ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir, d’Artagnan tira son épée.
Le sang était monté à la tête de d’Artagnan, et dans ce moment il e.t tiré son épée contre tous les
mousquetaires du royaume, comme il venait de faire contre Athos, Porthos et Aramis.
Il était midi et un quart. Le soleil était à son zénith et l’emplacement choisi pour être le théatre du duel se
trouvait exposé à toute son ardeur.
.Il fait très chaud, dit Athos en tirant son épée à son tour, et cependant je ne saurais .ter mon pourpoint; car,
tout à l’heure encore, j’ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de gêner monsieur en lui montrant du
sang qu’il ne m’aurait pas tiré lui-même.
-- C’est vrai, monsieur, dit d’Artagnan, et tiré par un autre ou par moi, je vous assure que je verrai toujours
avec bien du regret le sang d’un aussi brave gentilhomme; je me battrai donc en pourpoint comme vous.
Les trois mousquetaires
-- Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela, et songez que nous attendons notre tour.
-- Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez à dire de pareilles incongruités, interrompit Aramis. Quant
à moi, je trouve les choses que ces messieurs se disent fort bien dites et tout à fait dignes de deux
gentilshommes.
-- Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde.
-- J’attendais vos ordres., dit d’Artagnan en croisant le fer.
Mais les deux rapières avaient à peine résonné en se touchant, qu’une escouade des gardes de Son éminence,
commandée par M. de Jussac, se montra à l’angle du couvent.
.Les gardes du cardinal! s’écrièrent à la fois Porthos et Aramis. L’épée au fourreau, messieurs! l’épée au
fourreau!
Mais il était trop tard. Les deux combattants avaient été vus dans une pose qui ne permettait pas de douter de
leurs intentions.
.Holà! cria Jussac en s’avan.ant vers eux et en faisant signe à ses hommes d’en faire autant, holà!
mousquetaires, on se bat donc ici? Et les édits, qu’en faisons-nous?
-- Vous êtes bien généreux, messieurs les gardes, dit Athos plein de rancune, car Jussac était l’un des
agresseurs de l’avant- veille. Si nous vous voyions battre, je vous réponds, moi, que nous nous garderions bien
de vous en empêcher. Laissez-nous donc faire, et vous allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine.
-- Messieurs, dit Jussac, c’est avec grand regret que je vous déclare que la chose est impossible. Notre devoir
avant tout. Rengainez donc, s’il vous pla.t, et nous suivez.
-- Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce serait avec un grand plaisir que nous obéirions à votre gracieuse
invitation, si cela dépendait de nous; mais malheureusement la chose est impossible: M. de Tréville nous l’a
défendu. Passez donc votre chemin, c’est ce que vous avez de mieux à faire..
Cette raillerie exaspéra Jussac.
.Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous désobéissez.
-- Ils sont cinq, dit Athos à demi-voix, et nous ne sommes que trois; nous serons encore battus, et il nous
faudra mourir ici, car je le déclare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine..
Alors Porthos et Aramis se rapprochèrent à l’instant les uns des autres, pendant que Jussac alignait ses soldats.
Ce seul moment suffit à d’Artagnan pour prendre son parti: c’était là un de ces événements qui décident de la
vie d’un homme, c’était un choix à faire entre le roi et le cardinal; ce choix fait, il allait y persévérer. Se battre,
c’est-à-dire désobéir à la loi, c’est-à-dire risquer sa tête, c’est-à-dire se faire d’un seul coup l’ennemi d’un
ministre plus puissant que le roi lui-même: voilà ce qu’entrevit le jeune homme, et, disons-le à sa louange, il
n’hésita point une seconde. Se tournant donc vers Athos et ses amis:
.Messieurs, dit-il, je reprendrai, s’il vous pla.t, quelque chose à vos paroles. Vous avez dit que vous n’étiez
que trois, mais il me semble, à moi, que nous sommes quatre.
-- Mais vous n’êtes pas des n.tres, dit Porthos.
Les trois mousquetaires
-- C’est vrai, répondit d’Artagnan; je n’ai pas l’habit, mais j’ai l’ame. Mon coeur est mousquetaire, je le sens
bien, monsieur, et cela m’entra.ne.
-- écartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute à ses gestes et à l’expression de son visage avait
deviné le dessein de d’Artagnan. Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez votre peau; allez vite..
D’Artagnan ne bougea point.
.Décidément vous êtes un joli gar.on, dit Athos en serrant la main du jeune homme.
-- Allons! allons! prenons un parti, reprit Jussac.
-- Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.
-- Monsieur est plein de générosité., dit Athos.
Mais tous trois pensaient à la jeunesse de d’Artagnan et redoutaient son inexpérience.
.Nous ne serons que trois, dont un blessé, plus un enfant, reprit Athos, et l’on n’en dira pas moins que nous
étions quatre hommes.
-- Oui, mais reculer! dit Porthos.
-- C’est difficile., reprit Athos.
D’Artagnan comprit leur irrésolution.
.Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur l’honneur que je ne veux pas m’en aller d’ici si
nous sommes vaincus.
-- Comment vous appelle-t-on, mon brave? dit Athos.
-- D’Artagnan, monsieur.
-- Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan, en avant! cria Athos.
-- Eh bien, voyons, messieurs, vous décidez-vous à vous décider? cria pour la troisième fois Jussac.
-- C’est fait, messieurs, dit Athos.
-- Et quel parti prenez-vous? demanda Jussac.
Nous allons avoir l’honneur de vous charger, répondit Aramis en levant son chapeau d’une main et tirant son
épée de l’autre.
-- Ah! vous résistez! s’écria Jussac.
-- Sangdieu! cela vous étonne?.
Et les neuf combattants se précipitèrent les uns sur les autres avec une furie qui n’excluait pas une certaine
méthode.
Les trois mousquetaires
Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal; Porthos eut Biscarat, et Aramis se vit en face de deux
adversaires.
Quant à d’Artagnan, il se trouva lancé contre Jussac lui-même.
Le coeur du jeune Gascon battait à lui briser la poitrine, non pas de peur, Dieu merci! il n’en avait pas
l’ombre, mais d’émulation; il se battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour de son adversaire,
changeant vingt fois ses gardes et son terrain. Jussac était, comme on le disait alors, friand de la lame, et avait
fort pratiqué; cependant il avait toutes les peines du monde à se défendre contre un adversaire qui, agile et
bondissant, s’écartait à tout moment des règles re.ues, attaquant de tous c.tés à la fois, et tout cela en parant
en homme qui a le plus grand respect pour son épiderme.
Enfin cette lutte finit par faire perdre patience à Jussac. Furieux d’être tenu en échec par celui qu’il avait
regardé comme un enfant, il s’échauffa et commen.a à faire des fautes. D’Artagnan, qui, à défaut de la
pratique, avait une profonde théorie, redoubla d’agilité. Jussac, voulant en finir, porta un coup terrible à son
adversaire en se fendant à fond; mais celui-ci para prime, et tandis que Jussac se relevait, se glissant comme
un serpent sous son fer, il lui passa son épée au travers du corps. Jussac tomba comme une masse.
D’Artagnan jeta alors un coup d’oeil inquiet et rapide sur le champ de bataille.
Aramis avait déjà tué un de ses adversaires; mais l’autre le pressait vivement. Cependant Aramis était en
bonne situation et pouvait encore se défendre.
Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourré: Porthos avait re.u un coup d’épée au travers du bras, et
Biscarat au travers de la cuisse. Mais comme ni l’une ni l’autre des deux blessures n’était grave, ils ne s’en
escrimaient qu’avec plus d’acharnement.
Athos, blessé de nouveau par Cahusac, palissait à vue d’oeil, mais il ne reculait pas d’une semelle: il avait
seulement changé son épée de main, et se battait de la main gauche.
D’Artagnan, selon les lois du duel de cette époque, pouvait secourir quelqu’un; pendant qu’il cherchait du
regard celui de ses compagnons qui avait besoin de son aide, il surprit un coup d’oeil d’Athos. Ce coup d’oeil
était d’une éloquence sublime. Athos serait mort plut.t que d’appeler au secours; mais il pouvait regarder, et
du regard demander un appui. D’Artagnan le devina, fit un bond terrible et tomba sur le flanc de Cahusac en
criant:
.à moi, monsieur le garde, je vous tue!.
Cahusac se retourna; il était temps. Athos, que son extrême courage soutenait seul, tomba sur un genou.
.Sangdieu! criait-il à d’Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je vous en prie; j’ai une vieille affaire à
terminer avec lui, quand je serai guéri et bien portant. Désarmez-le seulement, liez-lui l’épée. C’est cela. Bien!
très bien!.
Cette exclamation était arrachée à Athos par l’épée de Cahusac qui sautait à vingt pas de lui. D’Artagnan et
Cahusac s’élancèrent ensemble, l’un pour la ressaisir, l’autre pour s’en emparer; mais d’Artagnan, plus leste,
arriva le premier et mit le pied dessus.
Cahusac courut à celui des gardes qu’avait tué Aramis, s’empara de sa rapière, et voulut revenir à d’Artagnan;
mais sur son chemin il rencontra Athos, qui, pendant cette pause d’un instant que lui avait procurée
d’Artagnan, avait repris haleine, et qui, de crainte que d’Artagnan ne lui tuat son ennemi, voulait
recommencer le combat.
Les trois mousquetaires
D’Artagnan comprit que ce serait désobliger Athos que de ne pas le laisser faire. En effet, quelques secondes
après, Cahusac tomba la gorge traversée d’un coup d’épée.
Au même instant, Aramis appuyait son épée contre la poitrine de son adversaire renversé, et le for.ait à
demander merci.
Restaient Porthos et Biscarat. Porthos faisait mille fanfaronnades, demandant à Biscarat quelle heure il
pouvait bien être, et lui faisait ses compliments sur la compagnie que venait d’obtenir son frère dans le
régiment de Navarre; mais tout en raillant, il ne gagnait rien. Biscarat était un de ces hommes de fer qui ne
tombent que morts.
Cependant il fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre tous les combattants, blessés ou non, royalistes
ou cardinalistes. Athos, Aramis et d’Artagnan entourèrent Biscarat et le sommèrent de se rendre. Quoique seul
contre tous, et avec un coup d’épée qui lui traversait la cuisse, Biscarat voulait tenir; mais Jussac, qui s’était
élevé sur son coude, lui cria de se rendre. Biscarat était un Gascon comme d’Artagnan; il fit la sourde oreille
et se contenta de rire, et entre deux parades, trouvant le temps de désigner, du bout de son épée, une place à
terre:
.Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra Biscarat, seul de ceux qui sont avec lui.
-- Mais ils sont quatre contre toi; finis-en, je te l’ordonne.
-- Ah! si tu l’ordonnes, c’est autre chose, dit Biscarat, comme tu es mon brigadier, je dois obéir..
Et, faisant un bond en arrière, il cassa son épée sur son genou pour ne pas la rendre, en jeta les morceaux
pardessus le mur du couvent et se croisa les bras en sifflant un air cardinaliste.
La bravoure est toujours respectée, même dans un ennemi. Les mousquetaires saluèrent Biscarat de leurs
épées et les remirent au fourreau. D’Artagnan en fit autant, puis, aidé de Biscarat, le seul qui fut resté debout,
il porta sous le porche du couvent Jussac, Cahusac et celui des adversaires d’Aramis qui n’était que blessé. Le
quatrième, comme nous l’avons dit, était mort. Puis ils sonnèrent la cloche, et, emportant quatre épées sur
cinq, ils s’acheminèrent ivres de joie vers l’h.tel de M. de Tréville. On les voyait entrelacés, tenant toute la
largeur de la rue, et accostant chaque mousquetaire qu’ils rencontraient, si bien qu’à la fin ce fut une marche
triomphale. Le coeur de d’Artagnan nageait dans l’ivresse, il marchait entre Athos et Porthos en les étreignant
tendrement.
.Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il à ses nouveaux amis en franchissant la porte de l’h.tel de M. de
Tréville, au moins me voilà re.u apprenti, n’est-ce pas?.
CHAPITRE VI SA MAJESTé LE ROI LOUIS TREIZIèME
L’affaire fit grand bruit. M. de Tréville gronda beaucoup tout haut contre ses mousquetaires, et les félicita tout
bas; mais comme il n’y avait pas de temps à perdre pour prévenir le roi, M. de Tréville s’empressa de se
rendre au Louvre. Il était déjà trop tard, le roi était enfermé avec le cardinal, et l’on dit à M. de Tréville que le
roi travaillait et ne pouvait recevoir en ce moment. Le soir, M. de Tréville vint au jeu du roi. Le roi gagnait, et
comme Sa Majesté était fort avare, elle était d’excellente humeur; aussi, du plus loin que le roi aper.ut
Tréville:
.Venez ici, monsieur le capitaine, dit-il, venez que je vous gronde; savez-vous que Son éminence est venue
me faire des plaintes sur vos mousquetaires, et cela avec une telle émotion, que ce soir Son éminence en est
malade? Ah .à, mais ce sont des diables à quatre, des gens à pendre, que vos mousquetaires!
Les trois mousquetaires
-- Non, Sire, répondit Tréville, qui vit du premier coup d’oeil comment la chose allait tourner; non, tout au
contraire, ce sont de bonnes créatures, douces comme des agneaux, et qui n’ont qu’un désir, je m’en ferais
garant: c’est que leur épée ne sorte du fourreau que pour le service de Votre Majesté. Mais, que voulez- vous,
les gardes de M. le cardinal sont sans cesse à leur chercher querelle, et, pour l’honneur même du corps, les
pauvres jeunes gens sont obligés de se défendre.
-- écoutez M. de Tréville! dit le roi, écoutez-le! ne dirait-on pas qu’il parle d’une communauté religieuse! En
vérité, mon cher capitaine, j’ai envie de vous .ter votre brevet et de le donner à Mlle de Chémerault, à