l’avenir; mais il lui fallait un peu de silence et de quiétude pour donner à toutes ses idées, encore confuses,
une forme distincte, un plan arrêté.
Ce qu’il y avait de plus pressé, c’était d’enlever Mme Bonacieux, de la mettre en lieu de s.reté, et là, le cas
échéant, de s’en faire un otage. Milady commen.ait à redouter l’issue de ce duel terrible, où ses ennemis
mettaient autant de persévérance qu’elle mettait, elle, d’acharnement.
D’ailleurs elle sentait, comme on sent venir un orage, que cette issue était proche et ne pouvait manquer d’être
terrible.
Le principal pour elle, comme nous l’avons dit, était donc de tenir Mme Bonacieux entre ses mains. Mme
Bonacieux, c’était la vie de d’Artagnan; c’était plus que sa vie, c’était celle de la femme qu’il aimait; c’était,
en cas de mauvaise fortune, un moyen de traiter et d’obtenir s.rement de bonnes conditions.
Or, ce point était arrêté: Mme Bonacieux, sans défiance, la suivait; une fois cachée avec elle à Armentières, il
était facile de lui faire croire que d’Artagnan n’était pas venu à Béthune. Dans quinze jours au plus, Rochefort
serait de retour; pendant ces quinze jours, d’ailleurs, elle aviserait à ce qu’elle aurait à faire pour se venger des
quatre amis. Elle ne s’ennuierait pas, Dieu merci, car elle aurait le plus doux passe-temps que les événements
pussent accorder à une femme de son caractère: une bonne vengeance à perfectionner.
Tout en rêvant, elle jetait les yeux autour d’elle et classait dans sa tête la topographie du jardin. Milady était
comme un bon général, qui prévoit tout ensemble la victoire et la défaite, et qui est tout près, selon les chances
de la bataille, à marcher en avant ou à battre en retraite.
Les trois mousquetaires
Au bout d’une heure, elle entendit une douce voix qui l’appelait; c’était celle de Mme Bonacieux. La bonne
abbesse avait naturellement consenti à tout, et, pour commencer, elles allaient souper ensemble.
En arrivant dans la cour, elles entendirent le bruit d’une voiture qui s’arrêtait a la porte.
.Entendez-vous? dit-elle.
-- Oui, le roulement d’une voiture.
-- C’est celle que mon frère nous envoie.
-- Oh! mon Dieu!
-- Voyons, du courage!.
On sonna à la porte du couvent, Milady ne s’était pas trompée.
.Montez dans votre chambre, dit-elle à Mme Bonacieux, vous avez bien quelques bijoux que vous désirez
emporter.
-- J’ai ses lettres, dit-elle.
-- Eh bien, allez les chercher et venez me rejoindre chez moi, nous souperons à la hate, peut-être
voyagerons-nous une partie de la nuit, il faut prendre des forces.
-- Grand Dieu! dit Mme Bonacieux en mettant la main sur sa poitrine, le coeur m’étouffe, je ne puis marcher.
-- Du courage, allons, du courage! pensez que dans un quart d’heure vous êtes sauvée, et songez que ce que
vous allez faire, c’est pour lui que vous le faites.
-- Oh! oui, tout pour lui. Vous m’avez rendu mon courage par un seul mot; allez, je vous rejoins..
Milady monta vivement chez elle, elle y trouva le laquais de Rochefort, et lui donna ses instructions.
Il devait attendre à la porte; si par hasard les mousquetaires paraissaient, la voiture partait au galop, faisait le
tour du couvent, et allait attendre Milady à un petit village qui était situé de l’autre c.té du bois. Dans ce cas,
Milady traversait le jardin et gagnait le village à pied; nous l’avons dit déjà, Milady connaissait à merveille
cette partie de la France.
Si les mousquetaires ne paraissaient pas, les choses allaient comme il était convenu: Mme Bonacieux montait
dans la voiture sous prétexte de lui dire adieu et Milady enlevait Mme Bonacieux.
Mme Bonacieux entra, et pour lui .ter tout soup.on si elle en avait, Milady répéta devant elle au laquais toute
la dernière partie de ses instructions.
Milady fit quelques questions sur la voiture: c’était une chaise attelée de trois chevaux, conduite par un
postillon; le laquais de Rochefort devait la précéder en courrier.
C’était à tort que Milady craignait que Mme Bonacieux n’e.t des soup.ons: la pauvre jeune femme était trop
pure pour soup.onner dans une autre femme une telle perfidie; d’ailleurs le nom de la comtesse de Winter,
qu’elle avait entendu prononcer par l’abbesse, lui était parfaitement inconnu, et elle ignorait même qu’une
femme e.t eu une part si grande et si fatale aux malheurs de sa vie.
Les trois mousquetaires
.Vous le voyez, dit Milady, lorsque le laquais fut sorti, tout est prêt. L’abbesse ne se doute de rien et croit
qu’on me vient chercher de la part du cardinal. Cet homme va donner les derniers ordres; prenez la moindre
chose, buvez un doigt de vin et partons.
-- Oui, dit machinalement Mme Bonacieux, oui, partons..
Milady lui fit signe de s’asseoir devant elle, lui versa un petit verre de vin d’Espagne et lui servit un blanc de
poulet.
.Voyez, lui dit-elle, si tout ne nous seconde pas: voici la nuit qui vient; au point du jour nous serons arrivées
dans notre retraite, et nul ne pourra se douter où nous sommes. Voyons, du courage, prenez quelque chose..
Mme Bonacieux mangea machinalement quelques bouchées et trempa ses lèvres dans son verre.
.Allons donc, allons donc, dit Milady portant le sien à ses lèvres, faites comme moi..
Mais au moment où elle l’approchait de sa bouche, sa main resta suspendue: elle venait d’entendre sur la route
comme le roulement lointain d’un galop qui allait s’approchant; puis, presque en même temps, il lui sembla
entendre des hennissements de chevaux.
Ce bruit la tira de sa joie comme un bruit d’orage réveille au milieu d’un beau rêve; elle palit et courut à la
fenêtre, tandis que Mme Bonacieux, se levant toute tremblante, s’appuyait sur sa chaise pour ne point tomber.
On ne voyait rien encore, seulement on entendait le galop qui allait toujours se rapprochant.
.Oh! mon Dieu, dit Mme Bonacieux, qu’est-ce que ce bruit?
-- Celui de nos amis ou de nos ennemis, dit Milady avec son sang- froid terrible; restez où vous êtes, je vais
vous le dire..
Mme Bonacieux demeura debout, muette, immobile et pale comme une statue.
Le bruit devenait plus fort, les chevaux ne devaient pas être à plus de cent cinquante pas; si on ne les
apercevait point encore, c’est que la route faisait un coude. Toutefois, le bruit devenait si distinct qu’on e.t pu
compter les chevaux par le bruit saccadé de leurs fers.
Milady regardait de toute la puissance de son attention; il faisait juste assez clair pour qu’elle p.t reconna.tre
ceux qui venaient.
Tout à coup, au détour du chemin, elle vit reluire des chapeaux galonnés et flotter des plumes; elle compta
deux, puis cinq puis huit cavaliers; l’un d’eux précédait tous les autres de deux longueurs de cheval.
Milady poussa un rugissement étouffé. Dans celui qui tenait la tête elle reconnut d’Artagnan.
.Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Mme Bonacieux, qu’y a-t-il donc?
-- C’est l’uniforme des gardes de M. le cardinal; pas un instant à perdre! s’écria Milady. Fuyons, fuyons!
-- Oui, oui, fuyons., répéta Mme Bonacieux, mais sans pouvoir faire un pas, clouée qu’elle était à sa place par
la terreur.
On entendit les cavaliers qui passaient sous la fenêtre.
Les trois mousquetaires
.Venez donc! mais venez donc! s’écriait Milady en essayant de tra.ner la jeune femme par le bras. Grace au
jardin, nous pouvons fuir encore, j’ai la clef, mais hatons-nous, dans cinq minutes il serait trop tard..
Mme Bonacieux essaya de marcher, fit deux pas et tomba sur ses genoux.
Milady essaya de la soulever et de l’emporter, mais elle ne put en venir à bout.
En ce moment on entendit le roulement de la voiture, qui à la vue des mousquetaires partait au galop. Puis,
trois ou quatre coups de feu retentirent.
.Une dernière fois, voulez-vous venir? s’écria Milady.
-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! vous voyez bien que les forces me manquent; vous voyez bien que je ne puis
marcher: fuyez seule.
-- Fuir seule! vous laisser ici! non, non, jamais., s’écria Milady.
Tout à coup, un éclair livide jaillit de ses yeux; d’un bond, éperdue, elle courut à la table, versa dans le verre
de Mme Bonacieux le contenu d’un chaton de bague qu’elle ouvrit avec une promptitude singulière.
C’était un grain rougeatre qui se fondit aussit.t.
Puis, prenant le verre d’une main ferme:
.Buvez, dit-elle, ce vin vous donnera des forces, buvez..
Et elle approcha le verre des lèvres de la jeune femme qui but machinalement.
.Ah! ce n’est pas ainsi que je voulais me venger, dit Milady en reposant avec un sourire infernal le verre sur
la table, mais, ma foi! on fait ce qu’on peut..
Et elle s’élan.a hors de l’appartement.
Mme Bonacieux la regarda fuir, sans pouvoir la suivre; elle était comme ces gens qui rêvent qu’on les
poursuit et qui essayent vainement de marcher.
Quelques minutes se passèrent, un bruit affreux retentissait à la porte; à chaque instant Mme Bonacieux
s’attendait à voir repara.tre Milady, qui ne reparaissait pas.
Plusieurs fois, de terreur sans doute, la sueur monta froide à son front br.lant.
Enfin elle entendit le grincement des grilles qu’on ouvrait, le bruit des bottes et des éperons retentit par les
escaliers; il se faisait un grand murmure de voix qui allaient se rapprochant, et au milieu desquelles il lui
semblait entendre prononcer son nom.
Tout à coup elle jeta un grand cri de joie et s’élan.a vers la porte, elle avait reconnu la voix de d’Artagnan.
.D’Artagnan! d’Artagnan! s’écria-t-elle, est-ce vous? Par ici, par ici.
-- Constance! Constance! répondit le jeune homme, où êtes-vous? mon Dieu!.
Au même moment, la porte de la cellule céda au choc plut.t qu’elle ne s’ouvrit; plusieurs hommes se
Les trois mousquetaires
précipitèrent dans la chambre; Mme Bonacieux était tombée dans un fauteuil sans pouvoir faire un
mouvement.
D’Artagnan jeta un pistolet encore fumant qu’il tenait à la main, et tomba à genoux devant sa ma.tresse, Athos
repassa le sien à sa ceinture; Porthos et Aramis, qui tenaient leurs épées nues, les remirent au fourreau.
.Oh! d’Artagnan! mon bien-aimé d’Artagnan! tu viens donc enfin, tu ne m’avais pas trompée, c’est bien toi!
-- Oui, oui, Constance! réunis!
-- Oh!elle avait beau dire que tu ne viendrais pas, j’espérais sourdement; je n’ai pas voulu fuir; oh! comme j’ai
bien fait, comme je suis heureuse!.
à ce mot, elle, Athos, qui s’était assis tranquillement, se leva tout à coup.
.Elle! qui, elle? demanda d’Artagnan.
-- Mais ma compagne; celle qui, par amitié pour moi, voulait me soustraire à mes persécuteurs; celle qui, vous
prenant pour des gardes du cardinal, vient de s’enfuir.
-- Votre compagne, s’écria d’Artagnan, devenant plus pale que le voile blanc de sa ma.tresse, de quelle
compagne voulez-vous donc parler?
-- De celle dont la voiture était à la porte, d’une femme qui se dit votre amie, d’Artagnan; d’une femme à qui
vous avez tout raconté.
-- Son nom, son nom! s’écria d’Artagnan; mon Dieu! ne savez-vous donc pas son nom?
-- Si fait, on l’a prononcé devant moi, attendez... mais c’est étrange... oh! mon Dieu! ma tête se trouble, je n’y
vois plus.
-- à moi, mes amis, à moi! ses mains sont glacées, s’écria d’Artagnan, elle se trouve mal; grand Dieu! elle
perd connaissance!.
Tandis que Porthos appelait au secours de toute la puissance de sa voix, Aramis courut à la table pour prendre
un verre d’eau; mais il s’arrêta en voyant l’horrible altération du visage d’Athos, qui, debout devant la table,
les cheveux hérissés, les yeux glacés de stupeur, regardait l’un des verres et semblait en proie au doute le plus
horrible.
.Oh! disait Athos, oh! non, c’est impossible! Dieu ne permettrait pas un pareil crime.
-- De l’eau, de l’eau, criait d’Artagnan, de l’eau!
.Pauvre femme, pauvre femme!. murmurait Athos d’une voix brisée.
Mme Bonacieux rouvrit les yeux sous les baisers de d’Artagnan.
.Elle revient à elle! s’écria le jeune homme. Oh! mon Dieu, mon Dieu! je te remercie!
-- Madame, dit Athos, madame, au nom du Ciel! à qui ce verre vide?
-- à moi, monsieur..., répondit la jeune femme d’une voix mourante.
Les trois mousquetaires
-- Mais qui vous a versé ce vin qui était dans ce verre?
-- Elle.
-- Mais, qui donc, elle?
-- Ah! je me souviens, dit Mme Bonacieux, la comtesse de Winter....
Les quatre amis poussèrent un seul et même cri, mais celui d’Athos domina tous les autres.
En ce moment, le visage de Mme Bonacieux devint livide, une douleur sourde la terrassa, elle tomba haletante
dans les bras de Porthos et d’Aramis.
D’Artagnan saisit les mains d’Athos avec une angoisse difficile à décrire.
.Et quoi! dit-il, tu crois....
Sa voix s’éteignit dans un sanglot.
.Je crois tout, dit Athos en se mordant les lèvres jusqu’au sang.
-- D’Artagnan, d’Artagnan! s’écria Mme Bonacieux, où es-tu? ne me quitte pas, tu vois bien que je vais
mourir..
D’Artagnan lacha les mains d’Athos, qu’il tenait encore entre ses mains crispées, et courut à elle.
Son visage si beau était tout bouleversé, ses yeux vitreux n’avaient déjà plus de regard, un tremblement
convulsif agitait son corps, la sueur coulait sur son front.
.Au nom du Ciel! courez appeler; Porthos, Aramis demandez du secours!
-- Inutile, dit Athos, inutile, au poison qu’elle verse il n’y a pas de contrepoison.
-- Oui, oui, du secours, du secours! murmura Mme Bonacieux; du secours!.
Puis, rassemblant toutes ses forces, elle prit la tête du jeune homme entre ses deux mains, le regarda un instant
comme si toute son ame était passée dans son regard, et, avec un cri sanglotant, elle appuya ses lèvres sur les
siennes.
.Constance! Constance!. s’écria d’Artagnan.
Un soupir s’échappa de la bouche de Mme Bonacieux, effleurant celle de d’Artagnan; ce soupir, c’était cette
ame si chaste et si aimante qui remontait au ciel.
D’Artagnan ne serrait plus qu’un cadavre entre ses bras.
Le jeune homme poussa un cri et tomba près de sa ma.tresse, aussi pale et aussi glacé qu’elle.
Porthos pleura, Aramis montra le poing au ciel, Athos fit le signe de la croix.
En ce moment un homme parut sur la porte, presque aussi pale que ceux qui étaient dans la chambre, et
regarda tout autour de lui, vit Mme Bonacieux morte et d’Artagnan évanoui.
Les trois mousquetaires
Il apparaissait juste à cet instant de stupeur qui suit les grandes catastrophes.