gagner une autre partie de la France, où ils pussent vivre tranquilles parce qu’ils seraient inconnus, il fallait de
l’argent; ni l’un ni l’autre n’en avait. Le prêtre vola les vases sacrés, les vendit; mais comme ils s’apprêtaient à
partir ensemble, ils furent arrêtés tous deux.
.Huit jours après, elle avait séduit le fils du ge.lier et s’était sauvée. Le jeune prêtre fut condamné à dix ans
de fers et à la flétrissure. J’étais le bourreau de la ville de Lille, comme dit cette femme. Je fus obligé de
marquer le coupable, et le coupable, messieurs, c’était mon frère!
.Je jurai alors que cette femme qui l’avait perdu, qui était plus que sa complice, puisqu’elle l’avait poussé au
crime, partagerait au moins le chatiment. Je me doutai du lieu où elle était cachée, je la poursuivis, je
l’atteignis, je la garrottai et lui imprimai la même flétrissure que j’avais imprimée à mon frère.
.Le lendemain de mon retour à Lille, mon frère parvint à s’échapper à son tour, on m’accusa de complicité, et
l’on me condamna à rester en prison à sa place tant qu’il ne se serait pas constitué prisonnier. Mon pauvre
frère ignorait ce jugement; il avait rejoint cette femme, ils avaient fui ensemble dans le Berry; et là, il avait
obtenu une petite cure. Cette femme passait pour sa soeur.
.Le seigneur de la terre sur laquelle était située l’église du curé vit cette prétendue soeur et en devint
amoureux, amoureux au point qu’il lui proposa de l’épouser. Alors elle quitta celui qu’elle avait perdu pour
celui qu’elle devait perdre, et devint la comtesse de La Fère....
Tous les yeux se tournèrent vers Athos, dont c’était le véritable nom, et qui fit signe de la tête que tout ce
qu’avait dit le bourreau était vrai.
.Alors, reprit celui-ci, fou, désespéré, décidé à se débarrasser d’une existence à laquelle elle avait tout enlevé,
honneur et bonheur, mon pauvre frère revint à Lille, et apprenant l’arrêt qui m’avait condamné à sa place, se
constitua prisonnier et se pendit le même soir au soupirail de son cachot.
.Au reste, c’est une justice à leur rendre, ceux qui m’avaient condamné me tinrent parole. à peine l’identité
du cadavre fut-elle constatée qu’on me rendit ma liberté.
.Voilà le crime dont je l’accuse, voilà la cause pour laquelle je l’ai marquée.
-- Monsieur d’Artagnan, dit Athos, quelle est la peine que vous réclamez contre cette femme?
Les trois mousquetaires
-- La peine de mort, répondit d’Artagnan.
-- Milord de Winter, continua Athos, quelle est la peine que vous réclamez contre cette femme?
-- La peine de mort, reprit Lord de Winter.
-- Messieurs Porthos et Aramis, reprit Athos, vous qui êtes ses juges, quelle est la peine que vous portez
contre cette femme?
-- La peine de mort., répondirent d’une voix sourde les deux mousquetaires.
Milady poussa un hurlement affreux, et fit quelques pas vers ses juges en se tra.nant sur ses genoux.
Athos étendit la main vers elle.
.Anne de Breuil, comtesse de La Fère, Milady de Winter, dit-il, vos crimes ont lassé les hommes sur la terre
et Dieu dans le ciel. Si vous savez quelque prière, dites-la, car vous êtes condamnée et vous allez mourir..
à ces paroles, qui ne lui laissaient aucun espoir, Milady se releva de toute sa hauteur et voulut parler, mais les
forces lui manquèrent; elle sentit qu’une main puissante et implacable la saisissait par les cheveux et
l’entra.nait aussi irrévocablement que la fatalité entra.ne l’homme: elle ne tenta donc pas même de faire
résistance et sortit de la chaumière.
Lord de Winter, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sortirent derrière elle. Les valets suivirent leurs ma.tres
et la chambre resta solitaire avec sa fenêtre brisée, sa porte ouverte et sa lampe fumeuse qui br.lait tristement
sur la table.
CHAPITRE LXVI L’EXéCUTION
Il était minuit à peu près; la lune, échancrée par sa décroissance et ensanglantée par les dernières traces de
l’orage, se levait derrière la petite ville d’Armentières, qui détachait sur sa lueur blafarde la silhouette sombre
de ses maisons et le squelette de son haut clocher découpé à jour. En face, la Lys roulait ses eaux pareilles à
une rivière d’étain fondu; tandis que sur l’autre rive on voyait la masse noire des arbres se profiler sur un ciel
orageux envahi par de gros nuages cuivrés qui faisaient une espèce de crépuscule au milieu de la nuit. à
gauche s’élevait un vieux moulin abandonné, aux ailes immobiles, dans les ruines duquel une chouette faisait
entendre son cri aigu, périodique et monotone. .à et là dans la plaine, à droite et à gauche du chemin que
suivait le lugubre cortège, apparaissaient quelques arbres bas et trapus, qui semblaient des nains difformes
accroupis pour guetter les hommes à cette heure sinistre.
De temps en temps un large éclair ouvrait l’horizon dans toute sa largeur, serpentait au-dessus de la masse
noire des arbres et venait comme un effrayant cimeterre couper le ciel et l’eau en deux parties. Pas un souffle
de vent ne passait dans l’atmosphère alourdie. Un silence de mort écrasait toute la nature; le sol était humide
et glissant de la pluie qui venait de tomber, et les herbes ranimées jetaient leur parfum avec plus d’énergie.
Deux valets tra.naient Milady, qu’ils tenaient chacun par un bras; le bourreau marchait derrière, et Lord de
Winter, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis marchaient derrière le bourreau.
Planchet et Bazin venaient les derniers.
Les deux valets conduisaient Milady du c.té de la rivière. Sa bouche était muette; mais ses yeux parlaient
avec leur inexprimable éloquence, suppliant tour à tour chacun de ceux qu’elle regardait.
Les trois mousquetaires
Comme elle se trouvait de quelques pas en avant, elle dit aux valets:
.Mille pistoles à chacun de vous si vous protégez ma fuite; mais si vous me livrez à vos ma.tres, j’ai ici près
des vengeurs qui vous feront payer cher ma mort..
Grimaud hésitait. Mousqueton tremblait de tous ses membres.
Athos, qui avait entendu la voix de Milady, s’approcha vivement, Lord de Winter en fit autant.
.Renvoyez ces valets, dit-il, elle leur a parlé, ils ne sont plus s.rs..
On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de Grimaud et de Mousqueton.
Arrivés au bord de l’eau, le bourreau s’approcha de Milady et lui lia les pieds et les mains.
Alors elle rompit le silence pour s’écrier:
.Vous êtes des laches, vous êtes des misérables assassins, vous vous mettez à dix pour égorger une femme;
prenez garde, si je ne suis point secourue, je serai vengée.
-- Vous n’êtes pas une femme, dit froidement Athos, vous n’appartenez pas à l’espèce humaine, vous êtes un
démon échappé de l’enfer et que nous allons y faire rentrer.
-- Ah! messieurs les hommes vertueux! dit Milady, faites attention que celui qui touchera un cheveu de ma
tête est à son tour un assassin.
-- Le bourreau peut tuer, sans être pour cela un assassin, madame, dit l’homme au manteau rouge en frappant
sur sa large épée; c’est le dernier juge, voilà tout: Nachrichter, comme disent nos voisins les Allemands..
Et, comme il la liait en disant ces paroles, Milady poussa deux ou trois cris sauvages, qui firent un effet
sombre et étrange en s’envolant dans la nuit et en se perdant dans les profondeurs du bois.
.Mais si je suis coupable, si j’ai commis les crimes dont vous m’accusez, hurlait Milady, conduisez-moi
devant un tribunal, vous n’êtes pas des juges, vous, pour me condamner.
-- Je vous avais proposé Tyburn, dit Lord de Winter, pourquoi n’avez-vous pas voulu?
-- Parce que je ne veux pas mourir! s’écria Milady en se débattant, parce que je suis trop jeune pour mourir!
-- La femme que vous avez empoisonnée à Béthune était plus jeune encore que vous, madame, et cependant
elle est morte, dit d’Artagnan.
-- J’entrerai dans un clo.tre, je me ferai religieuse, dit Milady.
-- Vous étiez dans un clo.tre, dit le bourreau, et vous en êtes sortie pour perdre mon frère..
Milady poussa un cri d’effroi, et tomba sur ses genoux.
Le bourreau la souleva sous les bras, et voulut l’emporter vers le bateau.
.Oh! mon Dieu! s’écria-t-elle, mon Dieu! allez-vous donc me noyer!.
Les trois mousquetaires
Ces cris avaient quelque chose de si déchirant, que d’Artagnan, qui d’abord était le plus acharné à la poursuite
de Milady, se laissa aller sur une souche, et pencha la tête, se bouchant les oreilles avec les paumes de ses
mains; et cependant, malgré cela, il l’entendait encore menacer et crier.
D’Artagnan était le plus jeune de tous ces hommes, le coeur lui manqua.
.Oh! je ne puis voir cet affreux spectacle! je ne puis consentir à ce que cette femme meure ainsi!.
Milady avait entendu ces quelques mots, et elle s’était reprise à une lueur d’espérance.
.D’Artagnan! d’Artagnan! cria-t-elle, souviens-toi que je t’ai aimé!.
Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle.
Mais Athos, brusquement, tira son épée, se mit sur son chemin.
.Si vous faites un pas de plus, d’Artagnan, dit-il, nous croiserons le fer ensemble.
D’Artagnan tomba à genoux et pria.
.Allons, continua Athos, bourreau, fais ton devoir.
-- Volontiers, Monseigneur, dit le bourreau, car aussi vrai que je suis bon catholique, je crois fermement être
juste en accomplissant ma fonction sur cette femme.
-- C’est bien..
Athos fit un pas vers Milady.
.Je vous pardonne, dit-il, le mal que vous m’avez fait; je vous pardonne mon avenir brisé, mon honneur
perdu, mon amour souillé et mon salut à jamais compromis par le désespoir où vous m’avez jeté. Mourez en
paix..
Lord de Winter s’avan.a à son tour.
.Je vous pardonne, dit-il, l’empoisonnement de mon frère, I’assassinat de Sa Grace Lord Buckingham; je
vous pardonne la mort du pauvre Felton, je vous pardonne vos tentatives sur ma personne. Mourez en paix.
-- Et moi, dit d’Artagnan, pardonnez-moi, madame, d’avoir, par une fourberie indigne d’un gentilhomme,
provoqué votre colère; et, en échange, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos vengeances
cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur vous. Mourez en paix.
-- _I am lost!_ murmura en anglais Milady. _I must die._.
Alors elle se releva d’elle-même, jeta tout autour d’elle un de ces regards clairs qui semblaient jaillir d’un oeil
de flamme.
Elle ne vit rien.
Elle écouta et n’entendit rien.
Elle n’avait autour d’elle que des ennemis.
Les trois mousquetaires
.Où vais-je mourir? dit-elle.
-- Sur l’autre rive., répondit le bourreau.
Alors il la fit entrer dans la barque, et, comme il allait y mettre le pied, Athos lui remit une somme d’argent.
.Tenez, dit-il, voici le prix de l’exécution; que l’on voie bien que nous agissons en juges.
-- C’est bien, dit le bourreau; et que maintenant, à son tour, cette femme sache que je n’accomplis pas mon
métier, mais mon devoir..
Et il jeta l’argent dans la rivière.
Le bateau s’éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la coupable et l’exécuteur; tous les autres
demeurèrent sur la rive droite, où ils étaient tombés à genoux.
Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le reflet d’un nuage pale qui surplombait l’eau en
ce moment.
On le vit aborder sur l’autre rive; les personnages se dessinaient en noir sur l’horizon rougeatre.
Milady, pendant le trajet, était parvenue à détacher la corde qui liait ses pieds: en arrivant sur le rivage, elle
sauta légèrement à terre et prit la fuite.
Mais le sol était humide; en arrivant au haut du talus, elle glissa et tomba sur ses genoux.
Une idée superstitieuse la frappa sans doute; elle comprit que le Ciel lui refusait son secours et resta dans
l’attitude où elle se trouvait, la tête inclinée et les mains jointes.
Alors on vit, de l’autre rive, le bourreau lever lentement ses deux bras, un rayon de lune se refléta sur la lame
de sa large épée, les deux bras retombèrent; on entendit le sifflement du cimeterre et le cri de la victime, puis
une masse tronquée s’affaissa sous le coup.
Alors le bourreau détacha son manteau rouge, l’étendit à terre, y coucha le corps, y jeta la tête, le noua par les
quatre coins, le chargea sur son épaule et remonta dans le bateau.
Arrivé au milieu de la Lys, il arrêta la barque, et suspendant son fardeau au-dessus de la rivière:
.Laissez passer la justice de Dieu!. cria-t-il à haute voix.
Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l’eau, qui se referma sur lui.
Trois jours après, les quatre mousquetaires rentraient à Paris; ils étaient restés dans les limites de leur congé,
et le même soir ils allèrent faire leur visite accoutumée à M. de Tréville.
.Eh bien, messieurs, leur demanda le brave capitaine, vous êtes- vous bien amusés dans votre excursion?
-- Prodigieusement., répondit Athos, les dents serrées.
CHAPITRE LXVII CONCLUSION
Le 6 du mois suivant, le roi, tenant la promesse qu’il avait faite au cardinal de quitter Paris pour revenir à La
Les trois mousquetaires
Rochelle, sortit de sa capitale tout étourdi encore de la nouvelle qui venait de s’y répandre que Buckingham
venait d’être assassiné.
Quoique prévenue que l’homme qu’elle avait tant aimé courait un danger, la reine, lorsqu’on lui annon.a cette
mort, ne voulut pas la croire; il lui arriva même de s’écrier imprudemment:
.C’est faux! il vient de m’écrire..
Mais le lendemain il lui fallut bien croire à cette fatale nouvelle; La Porte, retenu comme tout le monde en
Angleterre par les ordres du roi Charles Ier, arriva porteur du dernier et funèbre présent que Buckingham
envoyait à la reine.
La joie du roi avait été très vive; il ne se donna pas la peine de la dissimuler et la fit même éclater avec
affectation devant la reine. Louis XIII, comme tous les coeurs faibles, manquait de générosité.
Mais bient.t le roi redevint sombre et mal portant: son front n’était pas de ceux qui s’éclaircissent pour
longtemps; il sentait qu’en retournant au camp il allait reprendre son esclavage, et cependant il y retournait.
Le cardinal était pour lui le serpent fascinateur et il était, lui, l’oiseau qui voltige de branche en branche sans
pouvoir lui échapper.
Aussi le retour vers La Rochelle était-il profondément triste. Nos quatre amis surtout faisaient l’étonnement de
leurs camarades; ils voyageaient ensemble, c.te à c.te, l’oeil sombre et la tête baissée. Athos relevait seul de
temps en temps son large front; un éclair brillait dans ses yeux, un sourire amer passait sur ses lèvres, puis,