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作者:法-Emile Zola 当前章节:15391 字 更新时间:2026-6-15 23:40

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éMILE ZOLA

THéRèSE RAQUIN

I

Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le

passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de

la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et

deux de large, au plus; il est pavé de dalles jaunatres, usées,

descellées, suant toujours une humidité acre; le vitrage qui le

couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse.

Par les beaux jours d'été, quand un lourd soleil br?le les rues, une

clarté blanchatre tombe des vitres sales et tra?ne misérablement dans

le passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matinées de

brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dailes

gluantes, de la nuit salie et ignoble.

A gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées,

laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des

bouquinistes, des marchands de jouets d'enfants, des cartonniers, dont

les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l'ombre; les

vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les

marchandises de reflets verdatres; au delà, derrière les étalages, les

boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans

lesquels s'agitent des formes bizarres.

A droite, sur toute la longueur du passage, s'étend une muraille

contre laquelle les boutiquiers d'en face ont plaqué d'étroites

armoires; des objets sans nom, des marchandises oubliées là depuis

vingt ans s'y étalent le long de minces planches peintes d'une

horrible couleur brune. Une marchande de bijoux faux s'est établie

dans l'une des armoires; elle y vend des bagues de quinze sous,

délicatement posées sur un lit de velours bleu, au fond d'une bo?te en

acajou.

Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie,

comme couverte d'une lèpre et toute couturée de cicatrices.

Le passage du Pont-Neuf n'est pas un lieu de promenade. On le prend

pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé

par un public de gens affairés dont l'unique souci est d'aller vite et

droit devant eux. On y voit des apprentis en tablier de travail, des

ouvrières reportant leur ouvrage, des hommes et des femmes tenant des

paquets sous leur bras; on y voit encore des vieillards se tra?nant

dans le crépuscule morne qui tombe des vitres, et des bandes de petits

enfants qui viennent là au sortir de l'école, pour faire du tapage en

courant, en tapant à coups de sabots sur les dalles. Toute la journée,

c'est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la pierre avec une

irrégularité irritante; personne ne parle, personne ne stationne;

chacun court à ses occupations, la tête basse, marchant rapidement,

sans donner aux boutiques un seul coup d'oeil. Les boutiquiers

regardent d'un air inquiet les passants qui, par miracle, s'arrêtent

devant leurs étalages.

Le soir, trois becs de gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et

carrées, éclairent le passage. Ces becs de gaz, pendus aux vitrages

sur lesquels ils jettent des taches de clarté fauve, laissent tomber

autour d'eux des ronds d'une lueur pale qui vacillent et semblent

dispara?tre par instants. Le passage prend l'aspect sinistre d'un

véritable coupe-gorge; de grandes ombres s'allongent sur les dalles,

des souffles humides viennent de la rue; on dirait une galerie

souterraine vaguement éclairée par trois lampes funéraires. Les

marchands se contentent, pour tout éclairage, des maigres rayons que

les becs de gaz envoient à leurs vitrines; ils allument seulement,

dans leur boutique, une lampe munie d'un abat-jour, qu'ils posent sur

un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce

qu'il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur

la ligne noiratre des devantures, les vitres d'un cartonnier

flamboient: deux lampes à schiste trouent l'ombre de deux flammes

jaunes. Et, de l'autre c?té, une bougie, plantée au milieu d'un verre

à quinquet, met des étoiles de lumière dans la boite de bijoux faux.

La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous

son chale.

Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une

boutique dont les boiseries d'un vert bouteille suaient l'humidité par

toutes leurs fentes. L'enseigne, faite d'une planche étroite et

longue, portait, en lettres noires, le mot: _Mercerie_, et sur une des

vitres de la porte était écrit un nom de femme: _Thérèse Raquin_, en

caractères rouges. A droite et à gauche s'enfon?aient des vitrines

profondes, tapissées de papier bleu.

Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l'étalage dans un

clair-obscur adouci.

D'un c?té, il y avait un peu de lingerie: des bonnets de tulle

tuyantés à deux et trois francs pièce, des manches et des cols de

mousseline; puis des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles.

Chaque objet, jauni et fripé, était lamentablement pendu à un crochet

de fil de fer. La vitrine, de haut en bas, se trouvait ainsi emplie de

loques blanchatres qui prenaient un aspect lugubre dans l'obscurité

transparente. Les bonnets neufs, d'un blanc plus éclatant, faisaient

des taches crues sur le papier bleu dont les planches étaient garnies.

Et, accrochées le long d'une tringle, les chaussettes de couleur

mettaient des notes sombres dans l'effacement blafard et vague de la

mousseline.

De l'autre coté, dans une vitrine plus étroite, s'étageaient de gros

pelotons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes

blanches, des bo?tes de toutes les couleurs et de toutes les

dimensions, des résilles à perles d'acier étalées sur des ronds de

papier bleuatre, des faisceaux d'aiguilles à tricoter, des modèles de

tapisserie, des bobines de rubans, un entassement d'objets ternes et

fanés qui dormaient sans doute en cet endroit depuis cinq ou six ans.

Toutes les teintes avaient tourné au gris sale, dans cette armoire que

la poussière et l'humidité pourrissaient.

Vers midi, en été, lorsque le soleil br?lait les places et les rues de

rayons fauves, on distinguait, derrière les bonnets de l'autre

vitrine, un profil pale et grave de jeune femme. Ce profil sortait

vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et

sec s'attachait un nez long, étroit, effilé; les lèvres étaient deux

minces traits d'un rosé pale, et le menton, court et nerveux, tenait

au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui

se perdait dans l'ombre: le profil seul apparaissait, d'une blancheur

mate, troué d'un oeil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une

épaisse chevelure sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et

paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient

laissé des bandes de rouille.

Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l'intérieur de la

boutique. Elle était plus longue que profonde; à l'autre bout, un

escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre

les murs étaient plaquées des vitrines, des armoires, des rangées de

cartons verts; quatre chaises et une table complétaient le mobilier.

La pièce paraissait nue, glaciale; les marchandises, empaquetées,

serrées dans des coins, ne tra?naient pas ?a et là avec leur joyeux

tapage de couleurs.

D'ordinaire, il y avait deux femmes assises derrière le comptoir: une

jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en

sommeillant. Cette dernière avait environ soixante ans; son visage

gras et placide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros

chat tigré, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir.

Plus bas, assis sur une chaise, un homme d'une trentaine d'années

lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit,

chétif, d'allure languissante; les cheveux d'un blond fade, la barbe

rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un

enfant malade et gaté.

Un peu avant dix heures, la vieille dame se réveillait. On fermait la

boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré

suivait ses ma?tres en ronronnant, en se frottant la tête contre

chaque barreau de la rampe.

En haut, le logement se composait de trois pièces. L'escalier donnait

dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. A gauche

était un poêle de fa?ence dans une niche; en face se dressait un

buffet, puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table

ronde, toute ouverte, coupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière

une cloison vitrée, se trouvait une cuisine noire. De chaque c?té de

la salle à manger, il y avait une chambre à coucher.

La vieille dame, après avoir embrassé son fils et sa belle-fille, se

retirait chez elle. Le chat s'endormait sur une chaise de la cuisine.

Les époux entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde

porte donnant sur un escalier qui débouchait dans le passage par une

allée obscure et étroite.

Le mari, qui tremblait toujours de fièvre, se mettait au lit; pendant

ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les

persiennes. Elle restait là quelques minutes, devant la grande

muraille noire, crépie grossièrement, qui monte et s'étend au-dessus

de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et,

muette, elle venait se coucher à son tour, dans une indifférence

dédaigneuse.

II

Mme Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de

vingt-cinq ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette

ville. Quelques années après la mort de son mari, des lassitudes la

prirent, elle vendit son fonds. Ses économies jointes au prix de cette

vente mirent entre ses mains un capital de quarante mille francs

qu'elle pla?a et qui lui rapporta deux mille francs de rente. Cette

somme devait lui suffire largement. Elle menait une vie de recluse,

ignorant les joies et les soucis poignants de ce monde; elle s'était

fait une existence de paix et de bonheur tranquille.

Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le

jardin descendait jusqu'au bord de la Seine. C'était une demeure close

et discrète qui avait de vagues senteurs de clo?tre; un étroit sentier

menait à cette retraite située au milieu de larges prairies: les

fenêtres du logis donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts

de l'autre rive. La bonne dame, qui avait dépassé la cinquantaine,

s'enferma au fond de cette solitude, et y go?ta des joies sereines,

entre son fils Camille et sa nièce Thérèse.

Camille avait alors vingt ans. Sa mère le gatait encore comme un petit

gar?on. Elle l'adorait pour l'avoir disputé à la mort pendant une

longue jeunesse de souffrances. L'enfant eut coup sur coup toutes les

fièvres, toutes les maladies imaginables. Mme Raquin soutint une lutte

de quinze années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour

lui arracher son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses

soins, par son adoration.

Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des

secousses répétées qui avaient endolori sa chair. Arrêté dans sa

croissance, il resta petit et malingre. Ses membres grêles eurent des

mouvements lents et fatigués. Sa mère l'aimait davantage pour cette

faiblesse qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure palie

avec des tendresses triomphantes, et elle songeait qu'elle lui avait

donné la vie plus de dix fois.

Pendant les rares repos que lui laissa la souffrance, l'enfant suivit

les cours d'une école de commerce de Vernon. Il y apprit l'orthographe

et l'arithmétique. Sa science se borna aux quatre règles et à une

connaissance très superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit

des le?ons d'écriture et de comptabilité. Mme Raquin se mettait à

trembler lorsqu'on lui conseillait d'envoyer son fils au collège; elle

savait qu'il mourrait loin d'elle, elle disait que les livres le

tueraient. Camille resta ignorant, et son ignorance mit comme une

faiblesse de plus en lui.

A dix-huit ans, désoeuvré, s'ennuyant à mourir dans la douceur dont sa

mère l'entourait, il entra chez un marchand de toile, à titre de

commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il était d'un esprit

inquiet qui lui rendait l'oisiveté insupportable. Il se trouvait plus

calme, mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail

d'employé qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d'énormes

additions dont il épelait patiemment chaque chiffre. Le soir, brisé,

la tête vide, il go?tait des voluptés infinies au fond de l'hébétement

qui le prenait. Il dut se quereller avec sa mère pour entrer chez le

marchand de toile; elle voulait le garder toujours auprès d'elle,

entre deux couvertures, loin des accidents de la vie. Le jeune homme

parla en ma?tre; il réclama le travail comme d'autres enfants

réclament des jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par

besoin de nature. Les tendresses, les dévouements de sa mère lui

avaient donné un égo?sme féroce; il croyait aimer ceux qui le

plaignaient et qui le caressaient; mais, en réalité, il vivait à part,

au fond de lui, n'aimant que son bien-être, cherchant par tous les

moyens possibles à augmenter ses jouissances. Lorsque l'affection

attendrie de Mme Raquin l'écoeura, il se jeta avec délices dans une

occupation bête qui le sauvait des tisanes et des potions. Puis, le

soir, au retour du bureau, il courait au bord de la Seine avec sa

cousine Thérèse.

Thérèse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize années auparavant,

lorsque Mme Raquin était encore mercière, son frère, le capitaine

Degans, lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait

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