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作者:法-Emile Zola 当前章节:15408 字 更新时间:2026-6-15 23:40

droits qui l'épouvantaient. Le meurtrier s'était jeté, tête baissée,

dans ces gens de police, par un coup d'audace qui devait le sauver.

Mais il ne pouvait s'empêcher de frémir, en sentant leurs yeux qui

l'examinaient; il voyait de la méfiance où il n'y avait que de la

stupeur et de la pitié. Suzanne, plus frêle et plus pale, était près

de s'évanouir. Olivier, que l'idée de la mort effrayait et dont le

coeur restait d'ailleurs parfaitement froid, faisait une grimace de

surprise douloureuse, en scrutant par habitude le visage de Laurent,

sans soup?onner le moins du monde la sinistre vérité. Quant au vieux

Michaud, il poussait des exclamations d'effroi, de commisération,

d'étonnement; il se remuait sur sa chaise, joignait les mains, levait

les yeux au ciel.

--Ah! mon Dieu, disait-il d'une voix entrecoupée, ah! mon Dieu,

l'épouvantable chose!... On sort de chez soi, et l'on meurt, comme ?a,

tout d'un coup... C'est horrible... Et cette pauvre Mme Raquin, cette

mère, qu'allons-nous lui dire?... Certainement, vous avez bien fait de

venir nous chercher... Nous allons avec vous...

Il se leva, il tourna, piétina dans la pièce pour trouver sa canne et

son chapeau, et, tout en courant, il fit répéter à Laurent les détails

de la catastrophe, s'exclamant de nouveau à chaque phrase.

Ils descendirent tous quatre. A l'entrée du passage du Pont-Neuf,

Michaud arrêta Laurent.

--Ne venez pas, lui dit-il; votre présence serait une sorte d'aveu

brutal qu'il faut éviter... La malheureuse mère soup?onnerait un

malheur et nous forcerait à avouer la vérité plus t?t que nous ne

devons la lui dire... Attendez-nous ici.

Cet arrangement soulagea le meurtrier, qui frissonnait à la pensée

d'entrer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se

mit à monter et à descendre le trottoir, allant et venant en toute

paix. Par moments, il oubliait les faits qui se passaient, il

regardait les boutiques, sifflait entre ses dents, se retournait pour

voir les femmes qui le coudoyaient. Il resta ainsi une grande

demi-heure dans la rue, retrouvant de plus en plus son sang-froid.

Il n'avait pas mangé depuis le matin; la faim le prit, il entra chez

un patissier et se bourra de gateaux.

Dans la boutique du passage, une scène déchirante se passait. Malgré

les précautions, les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il

vint un instant où Mme Raquin comprit qu'un malheur était arrivé à son

fils. Dès lors, elle exigea la vérité avec un emportement de

désespoir, une violence de larmes et de cris qui firent plier son

vieil ami. Et, lorsqu'elle connut la vérité, sa douleur fut tragique.

Elle eut des sanglots sourds, des secousses qui la jetaient en

arrière, une crise folle de terreur et d'angoisse; elle resta là

étouffant, jetant de temps à autre un cri aigu dans le gonflement

profond de sa douleur. Elle se serait tra?née à terre, si Suzanne ne

l'avait prise à la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers elle

sa face pale. Olivier et son père se tenaient debout, énervés et

muets, détournant la tête, émus désagréablement par ce spectacle dont

leur égo?sme souffrait.

Et la pauvre mère voyait son fils roulé dans les eaux troubles de la

Seine, le corps roidi et horriblement gonflé: en même temps, elle le

voyait tout petit dans son berceau, lorsqu'elle chassait la mort

penchée sur lui. Elle l'avait mis au monde plus de dix fois, elle

l'aimait pour tout l'amour qu'elle lui témoignait depuis trente ans.

Et voilà qu'il mourait loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide

et sale, comme un chien. Elle se rappelait alors les chaudes

couvertures au milieu desquelles elle l'enveloppait. Que de soins,

quelle enfance tiède, que de cajoleries et d'effusions tendres, tout

cela pour le voir un jour se noyer misérablement! A ces pensées, Mme

Raquin sentait sa gorge se serrer; elle espérait qu'elle allait

mourir, étranglée par le désespoir.

Le vieux Michaud se hata de sortir. Il laissa Suzanne auprès de la

mercière, et revint avec Olivier chercher Laurent pour se rendre en

toute hate à Saint-Ouen.

Pendant la route, ils échangèrent à peine quelques mots. Ils s'étaient

enfoncés chacun dans un coin du fiacre. Et, par instants, le rapide

rayon d'un bec de gaz jetait une lueur vive sur leurs visages. Le

sinistre événement, qui les réunissait, mettait autour d'eux une sorte

d'accablement lugubre.

Lorsqu'ils arrivèrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils

trouvèrent Thérèse couchée, les mains et la tête br?lantes. Le

traiteur leur dit à demi-voix que la jeune femme avait une forte

fièvre. La vérité était que, Thérèse, se sentant faible et lache,

craignant d'avouer le meurtre dans une crise, avait pris le parti

d'être malade. Elle gardait un silence farouche, elle tenait les

lèvres et les paupières serrées, ne voulant voir personne, redoutant

de parler. Le drap au menton, la face à moitié dans l'oreiller, elle

se faisait toute petite, elle écoutait avec anxiété ce qu'on disait

autour d'elle. Et, au milieu de la lueur rougeatre que laissaient

passer ses paupières closes, elle voyait toujours Camille et Laurent

luttant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard,

horrible, grandi, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau

limoneuse. Cette vision implacable activait la fièvre de son sang.

Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un

mouvement d'impatience, elle se retourna et se mit de nouveau à

sangloter.

--Laissez-la, monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre

bruit... Voyez-vous, elle aurait besoin de repos.

En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui

verbalisait sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis

de Laurent. Quand Olivier eut fait conna?tre sa qualité d'employé

supérieur de la Préfecture, tout fut terminé en dix minutes. Les

canotiers étaient encore là, racontant la noyade dans ses moindres

circonstances, décrivant la fa?on dont les trois promeneurs étaient

tombés, se donnant comme des témoins oculaires. Si Olivier et son père

avaient eu le moindre soup?on, ce soup?on se serait évanoui, devant de

tels témoignages. Mais ils n'avaient pas douté un instant de la

véracité de Laurent; ils le présentèrent au contraire à l'agent de

police comme le meilleur ami de la victime, et ils eurent le soin de

faire mettre dans le procès-verbal que le jeune homme s'était jeté à

l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux

racontèrent l'accident avec un grand luxe de détails; la malheureuse

mère, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux, rien ne

manquait à ce fait-divers, qui fit le tour de la presse parisienne et

qui alla ensuite s'enterrer dans les feuilles des départements.

Quand le procès-verbal fut achevé, Laurent sentit une joie chaude qui

pénétra sa chair d'une vie nouvelle. Depuis l'instant où sa victime

lui avait enfoncé les dents dans le cou, il était comme roidi, il

agissait mécaniquement, d'après un plan arrêté longtemps à l'avance.

L'instinct de la conservation seul le poussait, lui disait ses

paroles, lui conseillait ses gestes. A cette heure, devant la

certitude de l'impunité, le sang se remettait à couler dans ses veines

avec des lenteurs douces. La police avait passé à c?té de son crime,

et la police n'avait rien vu, elle était dupée, elle venait de

l'acquitter. Il était sauvé. Cette pensée lui f?t éprouver tout le

long du corps des moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent

la souplesse à ses membres et à son intelligence. Il continua son r?le

d'ami éploré avec une science et un aplomb incomparables. Au fond, il

avait des satisfactions de brute; il songeait à Thérèse qui était

couchée dans la chambre, en haut.

--Nous ne pouvons laisser ici cette malheureuse jeune femme, dit-il à

Michaud. Elle est peut-être menacée d'une maladie grave, il faut la

ramener absolument à Paris... Venez, nous la déciderons à nous suivre.

En haut, il parla, il supplia lui-même Thérèse de se lever, de se

laisser conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme

entendit le son de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux

tout grands et le regarda. Elle était hébétée, frissonnante.

Péniblement, elle se dressa sans répondre. Les hommes sortirent, la

laissant avec la femme du restaurateur. Quand elle fut habillée, elle

descendit en chancelant et monta dans le fiacre, soutenue par Olivier.

Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une impudence

parfaites, glissa sa main le long des jupes de la jeune femme et lui

prit les doigts. Il était assis en face d'elle, dans une ombre

flottante; il ne voyait pas sa figure, qu'elle tenait baissée sur sa

poitrine. Quand il eut saisi sa main, il la lui serra avec force et la

garda dans la sienne jusqu'à la rue Mazarine. Il sentait cette main

trembler; mais elle ne se retirait pas, elle avait au contraire des

caresses brusques. Et, l'une dans l'autre, les mains br?laient; les

paumes moites se collaient, et les doigts, étroitement pressés, se

meurtrissaient à chaque secousse. Il semblait à Laurent et à Thérèse

que le sang de l'un allait dans la poitrine de l'autre en passant par

leurs poings unis; ces poings devenaient un foyer ardent où leur vie

bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navré qui tra?nait, le

furieux serrement de mains qu'ils échangeaient était comme un poids

écrasant jeté sur la tête de Camille pour le maintenir sous l'eau.

Quand le fiacre s'arrêta, Michaud et son fils descendirent les

premiers. Laurent se pencha vers sa ma?tresse, et, doucement:

--Sois forte, Thérèse, murmura-t-il... Nous avons longtemps à

attendre... Souviens-toi.

La jeune femme n'avait pas encore parlé. Elle ouvrit les lèvres pour

la première fois depuis la mort de son mari.

--Oh! je me souviendrai, dit-elle en frissonnant, d'une voix légère

comme un souffle.

Olivier lui tendait la main, l'invitant à descendre. Laurent alla,

cette fois, jusqu'à la boutique. Mme Raquin était couchée, en proie à

un violent délire. Thérèse se tra?na jusqu'à son lit et Suzanne eut à

peine le temps de la déshabiller. Rassuré, voyant que tout

s'arrangeait à souhait, Laurent se retira, Il gagna lentement son

taudis de la rue Saint-Victor.

Il était plus de minuit. Un air frais courait dans les rues désertes

et silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit régulier de

ses pas sonnant sur les dalles des trottoirs. La fra?cheur le

pénétrait de bien-être; le silence, l'ombre lui donnaient des

sensations rapides de volupté. Il flanait.

Enfin, il était débarrassé de son crime. Il avait tué Camille. C'était

là une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre

tranquille, en attendant de pouvoir prendre possession de Thérèse. La

pensée du meurtre l'avait parfois étouffé; maintenant que le meurtre

était accompli, il se sentait la poitrine libre et respirait à l'aise.

Il était guéri des souffrances que l'hésitation et la crainte

mettaient en lui.

Au fond, il était un peu hébété, la fatigue alourdissait ses membres

et ses pensées. Il rentra et s'endormit profondément. Pendant son

sommeil, de légères crispations nerveuses couraient sur son visage.

XIII

Le lendemain, Laurent s'éveilla frais et dispos. Il avait bien dormi.

L'air froid qui entrait par la fenêtre fouettait son sang alourdi. Il

se rappelait à peine les scènes de la veille; sans la cuisson ardente

qui le br?lait au cou, il aurait pu croire qu'il s'était couché à dix

heures, après une soirée calme. La morsure de Camille était comme un

fer rouge posé sur sa peau; lorsque sa pensée se fut arrêtée sur la

douleur que lui causait cette entaille, il en souffrit cruellement. Il

lui semblait qu'une douzaine d'aiguilles pénétraient peu à peu dans sa

chair.

Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un méchant

miroir de quinze sous accroché au mur. Cette plaie faisait un trou

rouge, large comme une pièce de deux sous; la peau avait été arrachée,

la chair se montrait, rosatre, avec des taches noires; des filets de

sang avaient coulé jusqu'à l'épaule, en minces tra?nées qui

s'écaillaient. Sur le cou blanc, la morsure paraissait d'un brun sourd

et puissant; elle se trouvait à droite, au-dessous de l'oreille.

Laurent, le dos courbé, le cou tendu, regardait, et le miroir verdatre

donnait à sa face une grimace atroce.

Il se lava à grande eau, satisfait de son examen, se disant que la

blessure serait cicatrisée au bout de quelques jours. Puis il

s'habilla et se rendit à son bureau, tranquillement, comme à

l'ordinaire. Il y conta l'accident d'une voix émue. Lorsque ses

collègues eurent lu le fait-divers qui courait la presse, il devint un

véritable héros. Pendant une semaine, les employés du chemin de fer

d'Orléans n'eurent pas d'autre sujet de conversation: ils étaient tout

fiers qu'un des leurs se f?t noyé. Grivet ne tarissait pas sur

l'imprudence qu'il y a à s'aventurer en pleine Seine, quand il est si

facile de regarder couler l'eau en traversant les ponts.

Il restait à Laurent une inquiétude sourde. Le décès de Camille

n'avait pu être constaté officiellement. Le mari de Thérèse était bien

mort, mais le meurtrier aurait voulu retrouver son cadavre pour qu'un

acte formel f?t dressé. Le lendemain de l'accident, on avait

inutilement cherché le corps du noyé; on pensait qu'il s'était sans

doute enfoui au fond de quelque trou, sous les berges des ?les. Des

ravageurs fouillaient activement la Seine pour toucher la prime.

Laurent se donna la tache de passer chaque matin par la Morgue, en se

rendant à son bureau. Il s'était juré de faire lui-même ses affaires.

Malgré les répugnances qui lui soulevaient le coeur, malgré les

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