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作者:法-Emile Zola 当前章节:15361 字 更新时间:2026-6-15 23:40

veuve, qui cachait ses yeux secs dans les plis du drap. Thérèse

demeura ainsi courbée, laissant la vieille mère épuiser ses pleurs.

Depuis le meurtre, elle redoutait cette première entrevue; elle était

restée couchée pour en retarder le moment, pour réfléchir à l'aise au

r?le terrible qu'elle avait à jouer.

Quand elle vit Mme Raquin plus calme, elle s'agita autour d'elle, elle

lui conseilla de se lever, de descendre à la boutique. La vieille

mercière était presque tombée en enfance. L'apparition brusque de sa

nièce avait amené en elle une crise favorable qui venait de lui rendre

la mémoire et la conscience des choses et des êtres qui l'entouraient.

Elle remercia Suzanne de ses soins, elle parla, affaiblie, ne délirant

plus, pleine d'une tristesse qui l'étouffait par moments. Elle

regardait marcher Thérèse avec des larmes soudaines; alors, elle

l'appelait auprès d'elle, l'embrassait en sanglotant encore, lui

disait en suffoquant qu'elle n'avait plus qu'elle au monde.

Le soir, elle consentit à se lever, à essayer de manger. Thérèse put

voir quel terrible coup avait re?u sa tante. Les jambes de la pauvre

vieille s'étaient alourdies. Il lui fallut une canne pour se tra?ner

dans la salle à manger, et là il lui sembla que les murs vacillaient

autour d'elle.

Dès le lendemain, elle voulut cependant qu'on ouvr?t la boutique. Elle

craignait de devenir folle en restant seule dans sa chambre. Elle

descendit pesamment l'escalier de bois, en posant les deux pieds sur

chaque marche, et vint s'asseoir, derrière le comptoir. A partir de ce

jour, elle y resta clouée dans une douleur sereine.

A c?té d'elle, Thérèse songeait et attendait. La boutique reprit son

calme noir.

XV

Laurent revint parfois, le soir, tous les deux ou trois jours. Il

restait dans la boutique, causant avec Mme Raquin pendant une

demi-heure. Puis il s'en allait, sans avoir regardé Thérèse en face.

La vieille mercière le considérait comme le sauveur de sa nièce, comme

un noble coeur qui avait tout fait pour lui rendre son fils. Elle

l'accueillait avec une bonté attendrie.

Un jeudi soir, Laurent se trouvait là lorsque le vieux Michaud et

Grivet entrèrent. Huit heures sonnaient. L'employé et l'ancien

commissaire avaient jugé chacun de leur c?té qu'ils pouvaient

reprendre leurs chères habitudes, sans se montrer importuns, et ils

arrivaient à la même minute, comme poussés par le même ressort.

Derrière eux, Olivier et Suzanne firent leur entrée.

On monta dans la salle à manger. Mme Raquin, qui n'attendait personne,

se hata d'allumer la lampe et de faire du thé. Lorsque tout le monde

se fut assis autour de la table, chacun devant sa tasse, lorsque la

bo?te des dominos eut été vidée, la pauvre mère, subitement ramenée

dans le passé, regarda ses invités et éclata en sanglots. Il y avait

une place vide, la place de son fils.

Ce désespoir gla?a et ennuya la société. Tous les visages avaient un

air de béatitude égo?ste. Ces gens se trouvèrent gênés, n'ayant plus

dans le coeur le moindre souvenir vivant de Camille.

--Voyons, chère dame, s'écria le vieux Michaud avec une légère

impatience, il ne faut pas vous désespérer comme cela. Vous vous

rendrez malade.

--Nous sommes tous mortels, affirma Grivet.

--Vos pleurs ne vous rendront pas votre fils, dit sentencieusement

Olivier.

--Je vous en prie, murmura Suzanne, ne nous faites pas de la peine.

Et comme Mme Raquin sanglotait plus fort, ne pouvant arrêter ses

larmes:

--Allons, allons, reprit Michaud, un peu de courage. Vous comprenez

bien que nous venons ici pour vous distraire. Que diable! ne nous

attristons pas, tachons d'oublier.... Nous jouons à deux sous la

partie. Hein! qu'en dites-vous?

La mercière rentra ses pleurs, dans un effort suprême. Peut-être

eut-elle conscience de l'égo?sme heureux de ses h?tes. Elle essuya ses

yeux, encore toute secouée.

Les dominos tremblaient dans ses pauvres mains, et les larmes restées

sous ses paupières l'empêchaient de voir.

On joua.

Laurent et Thérèse avaient assisté à cette courte scène d'un air grave

et impassible. Le jeune homme était enchanté de voir revenir les

soirées du jeudi. Il les souhaitait ardemment, sachant qu'il aurait

besoin de ces réunions pour atteindre son but. Puis, sans se demander

pourquoi, il se sentait plus à l'aise au milieu de ces quelques

personnes qu'il connaissait, il osait regarder Thérèse en face.

La jeune femme, vêtue de noir, pale et recueillie, lui parut avoir une

beauté qu'il ignorait encore. Il fut heureux de rencontrer ses regards

et de les voir s'arrêter sur les siens avec une fixité courageuse.

Thérèse lui appartenait toujours, chair et coeur.

XVI

Quinze mois se passèrent. Les apretés des premières heures

s'adoucirent; chaque jour amena une tranquillité, un affaissement de

plus; la vie reprit son cours avec une langueur lasse, elle eut cette

stupeur monotone qui suit les grandes crises. Et, dans les

commencements, Laurent et Thérèse se laissèrent aller à l'existence

nouvelle qui les transformait; il se fit en eux un travail sourd qu'il

faudrait analyser avec une délicatesse extrême, si l'on voulait en

marquer toutes les phases.

Laurent revint bient?t chaque soir à la boutique, comme par le passé.

Mais il n'y mangeait plus, il ne s'y établissait plus pendant des

soirées entières. Il arrivait à neuf heures et demie, et s'en allait

après avoir fermé le magasin. On e?t dit qu'il accomplissait un devoir

en venant se mettre au service des deux femmes. S'il négligeait un

jour sa corvée, il s'excusait le lendemain avec des humilités de

valet. Le jeudi, il aidait Mme Raquin à allumer le feu, à faire les

honneurs de la maison. Il avait des prévenances tranquilles qui

charmaient la vieille mercière.

Thérèse le regardait paisiblement s'agiter autour d'elle. La paleur de

son visage s'en était allée; elle paraissait mieux portante, plus

souriante, plus douce.

A peine si parfois sa bouche, en se pin?ant dans une contraction

nerveuse, creusait deux plis profonds qui donnaient à sa face une

expression étrange de douleur et d'effroi.

Les deux amants ne cherchèrent plus à se voir en particulier. Jamais

ils ne se demandèrent un rendez-vous, jamais ils n'échangèrent

furtivement un baiser.

Le meurtre avait comme apaisé pour un moment les fièvres voluptueuses

de leur chair; ils étaient parvenus à contenter, en tuant Camille, ces

désirs fougueux et insatiables qu'ils n'avaient pu assouvir en se

brisant dans les bras l'un de l'autre. Le crime leur semblait une

jouissance aigu? qui les écoeurait et les dégo?tait de leurs

embrassements.

Ils auraient eu cependant mille facilités pour mener cette vie libre

d'amour dont le rêve les avait poussés à l'assassinat. Mme Raquin,

impotente, hébétée, n'était pas un obstacle. La maison leur

appartenait, ils pouvaient sortir, aller où bon leur semblait. Mais

l'amour ne les tentait plus, leurs appétits s'en étaient allés; ils

restaient là, causant avec calme, se regardant sans rougeurs et sans

frissons, paraissant avoir oublié les étreintes folles qui avaient

meurtri leur chair et fait craquer leurs os. Ils évitaient même de se

rencontrer seul à seule; dans l'intimité, ils ne trouvaient rien à se

dire, ils craignaient tous deux de montrer trop de froideur.

Lorsqu'ils échangeaient une poignée de main, ils éprouvaient une sorte

de malaise en sentant leur peau se toucher.

D'ailleurs, ils croyaient s'expliquer chacun ce qui les tenait ainsi

indifférents et effrayés en face l'un de l'autre. Ils mettaient leur

attitude froide sur le compte de la prudence. Leur calme, leur

abstinence, selon eux, étaient oeuvres de haute sagesse. Ils

prétendaient vouloir cette tranquillité de leur chair, ce sommeil de

leur coeur. D'autre part, ils regardaient la répugnance, le malaise

qu'ils ressentaient comme un reste d'effroi, comme une peur sourde du

chatiment. Parfois, ils se for?aient à l'espérance, ils cherchaient à

reprendre les rêves br?lants d'autrefois, et ils demeuraient tout

étonnés, en voyant que leur imagination était vide. Alors ils se

cramponnaient à l'idée de leur prochain mariage; arrivés à leur but,

n'ayant plus aucune crainte, livrés l'un à l'autre, ils retrouveraient

leur passion, ils go?teraient les délices rêvées. Cet espoir les

calmait, les empêchait de descendre au fond du néant qui s'était

creusé en eux. Ils se persuadaient qu'ils s'aimaient comme par le

passé, ils attendaient l'heure qui devait les rendre parfaitement

heureux en les liant pour toujours.

Jamais Thérèse n'avait eu l'esprit si calme. Elle devenait

certainement meilleure. Toutes les volontés implacables de son être se

détendaient.

La nuit, seule dans son lit, elle se trouvait heureuse; elle ne

sentait plus à son c?té la face maigre, le corps chétif de Camille qui

exaspérait sa chair et la jetait dans des désirs inassouvis. Elle se

croyait petite fille, vierge sous les rideaux blancs, paisible au

milieu du silence et de l'ombre. Sa chambre, vaste, un peu froide, lui

plaisait, avec son plafond élevé, ses coins obscurs, ses senteurs de

clo?tre. Elle finissait même par aimer la grande muraille noire qui

montait devant sa fenêtre; pendant tout un été, chaque soir, elle

resta des heures entières à regarder les pierres grises de cette

muraille et les nappes étroites de ciel étoilé que découpaient les

cheminées et les toits. Elle ne pensait à Laurent que lorsqu'un

cauchemar l'éveillait en sursaut; alors, assise sur son séant,

tremblante, les yeux agrandis, se serrant dans sa chemise, elle se

disait qu'elle n'éprouverait pas ces peurs brusques, si elle avait un

homme couché à c?té d'elle. Elle songeait à son amant comme à un chien

qui l'e?t gardée et protégée; sa peau fra?che et calme n'avait pas un

frisson de désir.

Le jour, dans la boutique, elle s'intéressait aux choses extérieures,

elle sortait d'elle-même, ne vivant plus sourdement révoltée, repliée

en pensées de haine et de vengeance. La rêverie l'ennuyait; elle avait

le besoin d'agir et de voir. Du matin au soir, elle regardait les gens

qui traversaient le passage; ce bruit, ce va-et-vient l'amusaient.

Elle devenait curieuse et bavarde, femme en un mot, car jusque-là elle

n'avait eu que des actes et des idées d'homme.

Dans l'espionnage qu'elle établit, elle remarqua un jeune homme, un

étudiant, qui habitait un h?tel garni du voisinage et qui passait

plusieurs fois par jour devant la boutique. Ce gar?on avait une beauté

pale, avec de grands cheveux de poète et une moustache d'officier,

Thérèse le trouva distingué. Elle en fut amoureuse pendant une

semaine, amoureuse comme une pensionnaire. Elle lut des romans, elle

compara le jeune homme à Laurent, et trouva ce dernier bien épais,

bien lourd. La lecture lui ouvrit des horizons romanesques qu'elle

ignorait encore; elle n'avait aimé qu'avec son sang et ses nerfs, elle

se mit à aimer avec sa tête. Puis, un jour, l'étudiant disparut; il

avait sans doute déménagé. Thérèse l'oublia en quelques heures.

Elle s'abonna à un cabinet littéraire et se passionna pour tous les

héros des contes qui lui passèrent sous les yeux. Ce subit amour de la

lecture eut une grande influence sur son tempérament. Elle acquit une

sensibilité nerveuse qui la faisait rire ou pleurer sans motif.

L'équilibre, qui tendait à s'établir en elle, fut rompu. Elle tomba

dans une sorte de rêverie vague. Par moments, la pensée de Camille la

secouait, et elle songeait à Laurent avec de nouveaux désirs, pleins

d'effroi et de défiance. Elle fut ainsi rendue à ses angoisses; tant?t

elle cherchait un moyen pour épouser son amant à l'instant même,

tant?t elle songeait à se sauver, à ne jamais le revoir. Les romans,

en lui parlant de chasteté et d'honneur, mirent comme un obstacle

entre ses instincts et sa volonté. Elle resta la bête indomptable qui

voulait lutter avec la Seine et qui s'était jetée violemment dans

l'adultère; mais elle eut conscience de la bonté et de la douceur,

elle comprit le visage mou et l'attitude morte de la femme d'Olivier,

elle sut qu'on pouvait ne pas tuer son mari et être heureuse. Alors

elle ne se vit plus bien elle-même, elle vécut dans une indécision

cruelle.

De son c?té, Laurent passa par différentes phases de calme et de

fièvre. Il go?ta d'abord une tranquillité profonde; il était comme

soulagé d'un poids énorme. Par moments, il s'interrogeait avec

étonnement, il croyait avoir fait un mauvais rêve, il se demandait

s'il était bien vrai qu'il e?t jeté Camille à l'eau et qu'il e?t revu

son cadavre sur une dalle de la Morgue. Le souvenir de son crime le

surprenait étrangement; jamais il ne se serait cru capable d'un

assassinat; toute sa prudence, toute sa lacheté frissonnait, il lui

montait au front des sueurs glacées, lorsqu'il songeait qu'on aurait

pu découvrir son crime et le guillotiner. Alors il sentait à son cou

le froid du couteau. Tant qu'il avait agi, il était allé droit devant

lui, avec un entêtement et un aveuglement de brute. Maintenant il se

retournait, et, à voir l'ab?me qu'il venait de franchir, des

défaillances d'épouvante le prenaient.

--S?rement, j'étais ivre, pensait-il, cette femme m'avait so?lé de

caresses. Bon Dieu! ai-je été bête et fou! Je risquais la guillotine,

avec une pareille histoire... Enfin, tout s'est bien passé. Si c'était

à refaire, je ne recommencerais pas.

Laurent s'affaissa, devint mou, plus lache et plus prudent que jamais.

Il engraissa et s'avachit. Quelqu'un qui aurait étudié ce grand corps,

tassé sur lui-même, et qui ne paraissait avoir ni os ni nerfs,

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